LE LIVRE DES MÈRES
ET DES ENFANTS,
CONTES EN VERS
ET EN PROSE
PAR Mme Desbordes-Valmore.
TOME I.
1840.
PRÉFACE AUX ENFANTS.
Dieu, lorsqu'il eut fait les hommes, chercha un adoucissement à leurs peines: il mit au monde l'amour maternel.
Depuis ce temps les enfans sont heureux; ils ont des mères pour veiller sur eux, et pour les embrasser.
Étant petits, elles les soignent avec sollicitude, leur font des lits propres et doux, leur apprennent à prier, à lire, et à aimer. Elles les aiment tant, ces mères! Une d'elles, qui a bercé les siens en cherchant à les instruire par des leçons tendres et faciles, a rassemblé ces leçons pour tous les petits enfants, auxquels les siens envoient des voeux, des baisers, et leur livre qu'ils savent par coeur. Au revoir dans la vie, chers écoliers, courage!
SIMPLE PRIÈRE.
--Venez dire votre prière, mon amour.
--Ne jouez pas avec vos mains jointes;
--Ne cherchez pas à vous enfuir, ni à sortir de mes genoux; car vous êtes devant Dieu quand vous priez avec moi.
--Allons: il vous écoute.
--«Mon Dieu! étendez votre main sur ma mère, afin qu'elle me conduise où vous voulez que j'aille.
Je n'aurai jamais peur le soir dans le corridor sans lumière, parce que je sais bien que vous y êtes avec moi; quand je tomberai, je ne crierai pas, car sauvé ou blessé, c'est toujours dans vos bras que l'on tombe. Merci, mon Dieu, d'être partout où je serai! cette pensée me donnera du courage, et je n'aurai d'autre crainte que celle de vous déplaire.
Après avoir prié, je lèverai ma tête vers vous pour recevoir dans les rayons du jour les baisers que vous envoyez à vos enfants.
Bonsoir, mon Dieu! faites descendre la paix et le sommeil sur notre maison. C'est si doux de dormir comme les hirondelles dans leurs nids.»
L'ÉCOLIER.
Un tout petit enfant s'en allait à l'école. On avait dit. Allez!... il tâchait d'obéir; Mais son livre était lourd, il ne pouvait courir. Il pleure et suit des yeux une abeille qui vole. «Abeille, lui dit-il, voulez-vous me parler? Moi, je vais à l'école: il faut apprendre à lire; Mais le maître est tout noir, et je n'ose pas rire: Voulez-vous rire, abeille, et m'apprendre á voler?»
«Non, dit-elle; j'arrive et je suis très-pressée. J'avais froid; l'aquilon m'a long-temps oppressée: Enfin, j'ai vu les fleurs, je redescends du ciel, Et je vais commencer mon doux rayon de miel. Voyez! j'en ai déjà puisé dans quatre roses; Avant une heure encor nous en aurons d'écloses. Vite, vite à la ruche! on ne rit pas toujours: C'est pour faire le miel qu'on nous rends les beaux jours.»
Elle fuit et se perd sur la route embaumée. Le frais lilas sortait d'un vieux mur entr'ouvert; Il saluait l'aurore, et l'aurore charmée Se montrait sans nuage et riait de l'hiver. Une hirondelle passe: elle effleure la joue Du petit nonchalant qui s'attriste et qui joue. Et dans l'air suspendue, en redoublant sa voix, Fait tressaillir l'écho qui dort au fond des bois.
«Oh! bonjour! dit l'enfant, qui se souvenait d'elle; Je t'ai vue à l'automne; oh! bonjour, hirondelle. Viens! tu portais bonheur à ma maison, et moi Je voudrais du bonheur. Veux-tu m'en donner, toi? Jouons.--Je le voudrais, répond la voyageuse, Car je respire à peine, et je me sens joyeuse. Mais j'ai beaucoup d'amis qui doutent du printemps; Ils rêveraient ma mort si je tardais long-temps. Non, je ne puis jouer. Pour finir leur souffrance, J'emporte un brin de mousse en signe d'espérance. Nous allons relever nos palais dégarnis: L'herbe croît, c'est l'instant des amours et des nids. J'ai tout vu. Maintenant, fidèle messagère, Je vais chercher mes soeurs, là-bas, sur le chemin. «Ainsi que nous, enfant, la vie est passagère, Il faut en profiler. Je me sauve.... A demain!»
L'enfant reste muet; et, la tête baissée, Rêve et compte ses pas, pour tromper son ennui, Quand le livre importun, dont sa main est lassée, Rompt ses fragiles noeuds, et tombe auprès de lui.
Un dogue l'observait du seuil de sa demeure. Stentor, gardien sévère et prudent à la fois, De peur de l'effrayer retient sa grosse voix. Hélas! peut-on crier contre un enfant qui pleure? «Bon dogue, voulez-vous que je m'approche un peu, Dit l'écolier plaintif? Je n'aime pas mon livre; Voyez! ma main est rouge, il en est cause. Au jeu Rien ne fatigue, on rit; et moi je voudrais vivre Sans aller à l'école, où l'on tremble toujours; Je m'en plains tous les soirs, et j'y vais tous les jours; «J'en suis très-mécontent. Je n'aime aucune affaire. Le sort des chiens me plaît, car ils n'ont rien à faire.»
«Écolier! voyez-vous ce laboureur aux champs? Eh bien! ce laboureur, dit Stentor, c'est mon maître. Il est très-vigilant; je le suis plus, peut-être. Il dort la nuit, et moi j'écarte les méchants. J'éveille aussi ce boeuf qui, d'un pied lent, mais ferme, Va creuser les sillons quand je garde la ferme. Pour vous même on travaille; et, grâce à vos brebis, Votre mère, en chantant, vous file des habits. Par le travail tout plaît, tout s'unit, tout s'arrange. Allez donc à l'école; allez, mon petit ange! Les chiens ne lisent pas, mais la chaîne est pour eux: L'ignorance toujours mène à la servitude. L'homme est fin, l'homme est sage, il nous défend l'étude, «Enfant, vous serez homme, et vous serez heureux; Les chiens vous serviront.» L'enfant l'écouta dire, Et même il le baisa. Son livre était moins lourd. En quittant le bon dogue, il pense, il marche, il court. L'espoir d'être homme un jour lui ramène un sourire.
À l'école, un peu tard, il arrive gaîment, Et dans le mois des fruits il lisait couramment.
L'ENFANT GÂTÉ.
Que je vous dise ce que l'on m'a raconté d'un petit garçon!
Un jour qu'il s'était endormi profondément sur un monceau de fleurs, destinées à faire des guirlandes pour la Fête-Dieu, il se réveilla comme suffoqué, les membres engourdis, la tête lourde, si faible, si pâle, que sa mère crut qu'il allait mourir. Les fleurs, en trop grande abondance, voyez-vous, sont aussi dangereuses qu'elles sont attrayantes: il ne le savait pas, lui si nouveau dans ce monde.
Ainsi donc sa mère, triste et active en même temps, le veilla nuit et jour, ouvrant fréquemment les fenêtres, afin que son lit, qui n'était pas plus grand qu'un berceau, fût constamment purifié par l'air.
Mais les parfums avaient comme paralysé l'enfant. Sa mère en était si pleine d'affliction qu'elle ne mangea plus, ne dormit plus, et laissa coucher son doux malade sur ses genoux, jusqu'à ce qu'elle devint malade elle-même; car, nulle peine ne lui paraissait trop grande pour sauver la vie de sa jeune créature.
Il plût à Dieu de rouvrir les yeux fermés de l'enfant. Un soir il sourit à sa mère, et ils furent guéris tous deux!
Alors elle pensa qu'il allait être reconnaissant, qu'il l'aimerait davantage; car elle l'aimait davantage aussi pour tous les tendres soins que lui avait coûté ce cher amour malade.
Mais voici ce qui me coûte à vous avouer.
Il ne fut pas si bon qu'il devait l'être.
Si sa maman n'était pas à la maison, il ne voulait pas se laisser mettre au lit par sa bonne. Il criait, se tordait comme un petit serpent, jusqu'à ce qu'elle revînt. On dit même qu'un soir il tira la langue avec une grimace qui fît pleurer la Vierge, la Vierge si tendre aux enfants soumis! Ce train recommençait quand on l'habillait le matin. Il accrochait ses mains aux barres de son berceau, et criait: «Je veux maman! je veux maman!»
La servante était mortifiée dans son zèle et le déjeuné fort retardé; tout allait mal. Quand sa patiente mère lui montrait à lire, dans un livre acheté tout exprès pour lui, il retenait à peine une lettre, il roulait le coin des pages. Il était de plus, puisqu'il faut tout vous dire, devenu si friand, qu'il ne tendait les bras qu'aux gâteaux, dont il emplissait sa bouche à perdre la respiration. Un tel état de choses ne pouvait durer. Sa maman se mit à réfléchir en elle-même, et dit:
«Quelle triste chose! j'ai bercé et nourri cet enfant, je l'ai veillé sur mes genoux jusqu'à ce qu'il fût sauvé; je dois maintenant le guérir d'une autre maladie: la malice. Mon Dieu! inspirez-moi! car je trouve qu'il est devenu très-méchant, et je ne puis avoir ni paix ni calme avec lui.»
Dieu lui inspira de parler ainsi au petit gâté. J'ai à vous apprendre, enfant que je voudrais aimer comme autrefois, qu'il faut nous quitter pour un peu de temps. Venez donc que je vous embrasse, car nous ne nous reverrons que quand vous serez corrigé de vos mauvaises habitudes; vous avez troublé la paix de ma maison!
L'enfant s'arrêta devant sa mère sérieuse et grave; il la regarda long-temps et sa poitrine se souleva; car tout jeune qu'il était, il pensait que jamais et nulle part il ne trouverait une si douce amie que sa mère, et qu'il allait être malheureux. On doit avouer qu'il l'aimait beaucoup; plus que les gâteaux et plus que tout.
Il laissa donc éclater un sanglot, où sa mère entendit qu'il disait:
«Je serai bon! je serai bon!»
Cette promesse suffit pour attendrir la mère, qui le prit dans ses bras et lui dit: «je vous crois! ne pleurez plus.» Cette promesse fut, en effet, remplie comme si elle eût été faite par devant notaire, encore mieux peut-être;
Car vingt notaires ne sont pas plus imposants que la crainte de désobéir à une mère qui croit en vous, et de mentir à sa conscience, tribunal des petits comme des grands enfants de Dieu.
CONTE D'ENFANT
Il ne faut plus courir à travers les bruyères, Enfant, ni sans congé vous hasarder au loin. Vous êtes très-petit, et vous avez besoin Que l'on vous aide encore à dire vos prières. Que feriez-vous aux champs, si vous étiez perdu? Si vous ne trouviez plus le sentier du village? On dirait: «Quoi, si jeune, il est mort? c'est dommage!» Vous crierez.... De si loin seriez-vous entendu? Vos petits compagnons, à l'heure accoutumée, Danseraient à la porte et chanteraient tout bas; Il faudrait leur répondre, en la tenant fermée: «Une mère est malade, enfants, ne chantez pas!» Et vos cris rediraient: O ma mère! ô ma mère!» L'écho vous répondrait, l'écho vous ferait peur. L'herbe humide et la nuit vous transiraient le coeur. Vous n'auriez à manger que quelque plante amère; Point de lait, point de lit!... Il faudrait donc mourir? J'en frissonne! et vraiment ce tableau fait frémir. Embrassons-nous, je vais vous conter une histoire; Ma tendresse pour vous éveille ma mémoire.
«Il était un berger, veillant avec amour Sur des agneaux chéris, qui l'aimaient à leur tour. Il les désaltérait dans une eau claire et saine, Les baignait à la source, et blanchissait leur laine; Du serpolet, du thym, parfumait leurs repas; Des plus faibles encor guidait les premiers pas; D'un ruisseau quelquefois permettait l'escalade. Si l'un d'eux, au retour, traînait un pied malade, Il était dans ses bras tout doucement porté; Et, la nuit, sur son lit, dormait à son côté; Réveillés le matin par l'aurore vermeille, Il leur jouait des airs à captiver l'oreille; Plus tard, quand ils broutaient leur souper sous ses yeux, Aux sons de sa musette il les rendait joyeux. Enfin il renfermait sa famille chérie Dedans la bergerie. Quand l'ombre sur les champs jetait son manteau noir, Il leur disait: «Bonsoir, Chers agneaux! sans danger reposez tous ensemble; L'un par l'autre pressés, demeurez chaudement; Jusqu'à ce qu'un beau jour se lève et nous rassemble, Sous la garde des chiens dormez tranquillement.»
Les chiens rôdaient alors, et le pasteur sensible Les revoyait heureux dans un rêve paisible. Eh! ne l'étaient-ils pas? Tous bénissaient leur sort, Excepté le plus jeune; hardi, malin, folâtre, Des fleurs, du miel, des blés et des bois idolâtre, Seul il jugeait tout bas que son maître avait tort.
Un jour, riant d'avance, et roulant sa chimère, Ce petit fou d'agneau s'en vint droit à sa mère, Sage et vieille brebis, soumise au bon pasteur. «Mère! écoutez, dit-il: d'où vient qu'on nous enferme? Les chiens ne le sont pas, et j'en prends de l'humeur. Cette loi m'est trop dure, et j'y veux mettre un terme. Je vais courir partout, j'y suis très-résolu. Le bois doit être beau pendant le clair de lune: Oui, mère, dès ce soir je veux tenter fortune: Tant pis pour le pasteur, c'est lui qui l'a voulu.»
--«Demeurez, mon agneau, dit la mère attendrie; Vous n'êtes qu'un enfant, bon pour la bergerie; Restez-y près de moi! Si vous voulez partir, Hélas! j'ose pour vous prévoir un repentir.» --«J'ose vous dire non; cria le volontaire....» Un chien les obligea tous les deux à se taire.
Quand le soleil couchant au parc les rappela, Et que par flots joyeux le troupeau s'écoula, L'agneau sous une haie établit sa cachette; Il avait finement détaché sa clochette. Dès que le parc fut clos, il courut à l'entour, Il jouait, gambadait, sautait à perdre haleine. «Je voyage, dit-il, je suis libre à mon tour! Je ris, je n'ai pas peur; la lune est claire et pleine: Allons au bois, dansons, broutons!» Mais, par malheur, Des loups pour leurs enfans cherchaient alors curée: Un peu de laine, hélas! sanglante et déchirée, Fut tout ce que le vent daigna rendre au pasteur. Jugez comme il fut triste, à l'aube renaissante! Jugez comme on plaignit la mère gémissante! «Quoi! ce soir, cria-t-elle, on nous appellera, Et ce soir.... et jamais l'agneau ne répondra!» En l'appelant en vain elle affligea l'Aurore; Le soir elle mourut en l'appelant encore.
L'ENFANT AUX PIEDS NUS.
On a vu un garçon, qui paraissait avoir au moins trois ans, faire une chose qui étonna beaucoup ceux qui le regardaient et qui le blâmaient, comme vous le ferez aussi.
Il avait de beaux souliers qui empêchaient que ses pieds ne fussent meurtris par les pierres dures, ou mouillés par l'eau du puits qui rend les cours humides, il pouvait donc courir en sûreté et en joie: mais il prit dans sa tête qu'il serait mieux d'aller sans souliers, quoiqu'il ait vu quelques enfants pauvres aux pieds tors et sanglants, par la privation d'un bien si utile. Le voilà donc qui commence par rompre les forts cordons de sa chaussure, et qui livre au ruisseau d'abord un soulier, puis un autre, les regardant fuir et dériver le long de la rue, avec des battements de mains, et des regards joyeux. Cette petite flotte lui parut être le modèle d'un bateau de cuir; un brevet d'invention l'eût rendu moins fier. Les souliers, submergés et pleins d'eau, s'arrêtèrent par bonheur devant une pauvre femme, qui les fit sécher au soleil, remerciant Dieu de lui envoyer pour son enfant cette parure salutaire. Dieu n'avait pas voulu qu'ils fussent perdus pour tout le monde.
L'inventeur de bateau courut alors, ici dans l'herbe, là sur le gravier, ne manquant pas de s'humecter à chaque trou plein d'eau qu'il avait le bonheur de rencontrer et d'y faire des bulles. Ses bons bas chauds et bleus ne furent bientôt que des lambeaux malsains et noirs à ne pas les reconnaître.
Alors il se blessa: alors son pied saigna de la rencontre d'un verre brisé. Alors il revint un peu boiteux sur ses jambes froides comme la neige et rampa le long de l'escalier d'où sa mère le regardait venir.
--Pieds nus!... dit-elle, avec surprise.
--Non, maman, j'ai mes bas, dit le prodigue en osant les montrer pour sa justification!
--Fol enfant! reprit sa mère inquiète et fâchée; venez d'abord que je vous ôte ces bottes de boue et que je lave ce sang qui fait tourner le mien. Quand vous serez guéri, ah! que je vous gronderai!»
Mais elle ne le gronda que longtemps après, car il fut très malade, criant la nuit, avec la fièvre; souffrant une triste punition de sa faute. Après qu'il fut guéri et grondé; on lui racheta de beaux et bons souliers. Il n'en fit plus de bateaux, mais il les porta reconnaissant et soumis.
L'ENFANT ET LE PAUVRE.
«Mère! faut-il donner quand le pauvre est bien laid? Qu'il ne fait pas sa barbe et qu'elle est toute noire, Et qu'il ne dit pas s'il vous plaît? Faut-il donner? --Mon fils tu n'as pas de mémoire:
Le pauvre qui demande est l'envoyé de Dieu; Qu'importe s'il a fait sa barbe et sa parure? Il est beau du malheur écrit sur sa figure; C'est là son passeport trop lisible en tout lieu!
--Mais, s'il est malhonnête? --Il ne l'est pas s'il pleure, Si son regard te dit: J'ai faim! Veux-tu qu'il se prosterne en te tendant la main? C'est l'envoyé de Dieu qui nous guette à toute heure. Que ses lambeaux sacrés ne te fassent pas peur; Il vient sonder ton âme avec son infortune; Le mépris pour le pauvre est la seule laideur Qui m'épouvante ou m'importune.
Dieu sur toi lui donne un pouvoir,
Bien au dessus de la parole!
Le jour où l'enfant le console,
Par une colombe qui vole,
Dieu le sait bien avant le soir!
Lui qui dit aux heureux du monde:
«--Donnez pour qu'il vous soit remis!
Et plus votre voie est profonde,
Pour que partout on vous réponde
Prenez les pauvres pour amis!»
Juge quand un enfant verse sa fraîche aumône, A ce chercheur d'eau vive et qu'il lui dit: bonjour! Comme au Christ altéré sous son âpre couronne, Du ciel, dont il a soif, tu lui rends le séjour.
Oh! que ne puis-je dire à toute pauvre femme: Prenez! Comme l'instinct me crie à toute heure dans l'âme, Donnez!
Oh! que j'allégerais de ces errantes mères,
Le sort!
Si Dieu changeait mes pleurs et mes pitiés amères,
En or!
Aux petits enfants nus, chauffés de leur haleine, Si peu? Je ferais, comme Dieu fait aux agneaux la laine, Du feu!
Mais je regarde en haut pour que l'aumône pleuve, Souvent; Pour que toute humble barque entre au port sous l'épreuve Du vent!
Pour que l'abandonné, lavant avec ses larmes
Son sort,
Les plonge dans la foi, qui rend belle et sans armes,
La mort!
Je regarde la croix qui saigne et qui pardonne, Toujours! La croix qui crie encor: Pour mon sang donne! donne Tes jours!»
--Le Christ est beau! je l'aime et je joue au Calvaire, Où j'ai fait un jardin tout bleu de primevère; Mais les pauvres font peur. Mère! si j'étais roi, Mes pauvres aux enfants ne feraient point d'effroi: Ils n'auraient jamais faim de cette faim qui pleure, Et ma colombe à Dieu l'irait dire à toute heure: L'hiver, ils n'auraient point un âtre sans charbon; De longs jours sans manteaux, de longs soirs sans lumière; Je leur ferais des lieux dans de tièdes chaumières, Et des habits qui sentent bon!
--Cher petit perroquet! comme tu parles vide! Leur roi, c'est Dieu: La terre est leur froide maison.. Dieu regarde d'en haut si le plus fort avide, Ne prend pas au plus faible un grain de sa moisson: Un jour il pèse, il juge! autour de sa balance, Les semeurs dépouillés se rangent en silence; Le pauvre a recouvré le grain qu'il a perdu, Et le plus fort est confondu. N'ai-je pas lu cela dans tes leçons apprises?
--Oui. Mais ne gronde pas; j'ai donné tout mon pain, Et la moitié de mes cerises
--Viens donc, que je te baise! Alors, sur le chemin,
N'as tu pas vu passer des ailes de colombe?
Toi si peu! tu soutiens un homme qui succombe!
--J'ai dit, bonjour!
--Tu fais ce que nous avons lu:
Dieu dit: puisez l'aumône à votre superflu.
--Du superflu, ma mère, en ai-je? --C'est possible: Au bord de l'indigence on se sent riche, hélas! Le superflu, tu vois, c'est pour l'être sensible, Tout ce que les pauvres n'ont pas!
LA POUPÉE MONSTRE.
Inès avait une nouvelle poupée. O joie! une poupée toute neuve, avec deux perles pour regarder Inès; deux bras pour les lui tendre nuit et jour; une bouche riante et silencieuse pour ne la contredire jamais.
Le premier jour ce fut entre elles un commerce doux et paisible. On n'entendait que le murmure des baisers d'Inès sur les joues écarlates de sa fille; elle avait déclaré q'elle voulait être sa mère. Le lendemain, Inès prit une voix grave et sévère. Elle paraissait mécontente de son idole et sur un certain bruit d'une petite main qui frappe un corps dur, accompagné de ces mots; allez! allez! allez! la maman d'Inès se montra. Il n'y avait pas à en douter, la poupée avait été fouettée. Sa belle robe rose en désordre l'attestait dans le coin sombre où elle était en pénitence.
--Que t'a-t-elle fait pour te changer ainsi? Maman, dit Inès exaltée, elle est boudeuse, entêtée; oh! maman! c'est un monstre! je lui donne tout ce que j'ai; eh bien!...
--Eh bien! dit sa mère: qu'exiges-tu de plus que le bonheur de lui donner? veux-tu qu'elle ait un coeur et une voix pour te remercier quand c'est toi qui lui dois de la reconnaissance? confie-moi ta fille à élever, chère enfant, je t'apprendrai le métier de mère: il est difficile! crois-tu que ce soit parce que tu es parfaite que je ne peux me résoudre à te fouetter? c'est parce que je t'aime et que je n'exige pas qu'une tête si petite que la tienne comprenne ce que j'ai appris depuis si longtemps. Sois donc pour la poupée ce que je suis pour toi. La maman d'Inès s'éloigna après l'avoir tendrement embrassée.
Inès demeura au milieu de la chambre jetant de longs regards vers le coin où la disgraciée lui parut triste, elle s'en approcha de meuble en meuble et lui dit enfin à l'oreille:
--Viens, je t'aime encore. Je n'exige pas qu'une tête si petite que la tienne comprenne ce que j'ai appris depuis si longtemps!»
Pour tes enfants, chaque parole nouvelle porte on bon ou un mauvais enseignement.
DEUX CHIENS.
Deux vrais amis, deux chiens arrêtés dans la rue, Causaient, s'entreplaignaient du départ des beaux jours, Ceux qu'on nomme l'enfance et qu'on rêve toujours, Cette aurore si vive et sitôt disparue!
O jeux sans esclavage! ô festins enchantés!
Par tout ce qui s'en va vous êtes regrettés;
On ne connaît chez vous de maître qu'une mère;
Et cette ambitieuse est facile à servir:
Le bonheur du plus faible est sa seule chimère;
C'est à force d'amour qu'elle veut asservir!
Les deux chiens en pleuraient. Les chiens ont-ils une ame? Ce qui les fait penser, est-ce un peu de la flamme Qui me luit: Dieu le sait? ils pleurèrent d'abord, Grincèrent au présent et s'attristèrent fort. Puis, celui qui des deux aimait encore à rire, Cria: nous sommes fous, je suis prêt à l'écrire, Rappeler au bonheur devrait être un plaisir; Le bien qui fut mon frère est plus sûr qu'un désir, Et nous le déplorons à nous rendre malade; Nous regardons la vie avec des yeux troublés; Le soleil est-il mort? les deux sont-ils voilés? Nos pieds sont-ils aux fers? courons, mon camarade!
--«Vous m'égayez toujours! répond le moins heureux, Le moins libre, je pense, et le moins amoureux, Dont la condition semble seule adoucie Par l'honneur d'être chien d'un lord, Et par l'anneau qui ferme avec un secret d'or Sa cravate en cuir de Russie.
«Oui, frère, touchez-là; nous sommes un peu fous; Mais je veux, dès demain, l'oublier avec vous: Nous recevrons demain; je veux dire mon maître, L'hôtel sera bruyant; voulez-vous le connaître? C'est là: venez demain! mais pour y pénétrer, Ne vous fourvoyez pas: laissez d'abord entrer Les parents, les amis: par un orgueil étrange, Mon maître pour les siens jamais ne se dérange, Car mon maître est très noble et ne leur doit qu'un pas. Mais lorsque vous verrez dans ses jeunes appas, Une belle...une fleur! de son frêle équipage S'élancer en oiseau sur le bras de son page, Entrez sans vous courber, sans craindre les refus: Quand mon maître la voit, mon maître n'y voit plus! Et de rire, un landau roulant vient les distraire. «La porte s'ouvre; adieu, je vous quitte, mon frère; Car on siffle après moi. Quand il revient des champs, Mon maître autour de lui veut avoir tous ses gens.»
Castor pressant le pas médite sa parure, Il n'avait de six mois démêlé sa fourrure, Car son maître est si pauvre et si peu glorieux, Et si laborieux! L'artisan voit sitôt la fin de sa journée, Qu'il pèse le moment comme un riche, l'année. Du luxe leur grenier n'offrait pas le tableau, Et Castor se baignait quand il tombait de l'eau. Il en cherche ce soir: on ne veut pas déplaire; On égaie un festin d'une robe plus claire, Et sans l'anneau doré de ses frères les lords, Il lava sa misère; elle fut belle alors!
Quand il sortit lavé, les chiens du voisinage,
Une blanche levrette à l'avril de son âge.
Qui déjà le voyait d'un oeil humide et doux,
Accourut pour savoir, ils accoururent tous:
Il conta sa fortune à l'amante modeste,
Et puis plus bas: «ce soir je vous dirai le reste.»
La tremblante levrette entendit ses adieux,
Le salua pensive et le suivit des yeux.
Ce jour gros d'une fête éclate d'espérance; Et revêt pour Castor sa plus rose apparence; Il va cueillir ses fruits au toit de l'amitié, Et du bonheur qui mange apprendre la moitié! Tous les gardiens sont hors de la cuisine; ô joie! La broche tourne seule; on flaire! on peut choisir; L'eau leur en vient du cour et prêts à s'en saisir, Ils dansent autour de leur proie! Elle est lourde et brûlante, il faut la partager. Ciel! si près du plaisir pourquoi donc le danger? Laissez-leur ce bazar dont l'odeur les enchante; Point! dans l'hôtel en vain l'on s'enivre, l'on chante, L'orage couve et gronde: un marmiton hideux, Et prompt comme la mort s'élance au milieu d'eux: Il épargne Pollux qui hurle et qui se nomme; Et jette au vent Castor, l'indigent gastronome! Tournoyant et troublé, mais retenant ses cris, Castor tombe au milieu des chiens errants surpris, Qui rassemblés en club à la porte fermée, Mangeaient plus noblement leur pain à la fumée.
Regarde avant d'entrer par où tu peux sortir: Malheureux, rire avec les heureux, c'est mentir!
LA BRISEUSE D'AIGUILLES.
Une petite fille dont je ne peux me décider à écrire le nom, parce qu'elle serait triste qu'on la connût commençait à faire quelques ouvrages assez réguliers. Pourtant elle tenait si gauchement ses aiguilles qu'elle les brisait toutes. C'était déjà mal; mais ce qui l'était bien plus, c'était de jeter tous ces débris à travers la chambre comme une petite sans soins, sans prévoyance pour les accidents qui pouvaient en résulter.
--Soyez sûre, lui dit plusieurs fois sa maman, que cette habitude vous fera du chagrin; car vous blesserez quelqu'un en répandant ainsi ces fines pointes d'acier qui peuvent pénétrer à travers des souliers légers. Jugez des pieds nus! voudriez-vous, ma fille, avoir jamais blessé quelqu'un? Oh! non, maman, c'est la dernière fois, s'écria-t-elle en relevant à part ces fragments dangereux. Et ce ne fut pas la dernière fois.
Elle travailla encore sans se corriger; elle cassa des aiguilles et pour ne pas employer l'espace d'une seconde à les ranger avec ordre, elle les jeta par dessus sa tête comme un vrai dragon de désobéissance, en ayant l'air de dire: bah! tant pis!
C'était un tort ajouté à deux autres torts; cela ne fait-il pas de la peine? Moi, cela m'en fait; car, du reste, cette petite imprudente n'était pas méchante, vous allez voir.
Un matin, son plus jeune frère qui commençait à marcher seul, fut un moment laissé par sa bonne auprès de son berceau, sans qu'elle lui eût mis encore ses souliers. L'enfant tout libre et tout content, accourut ainsi pieds nus, pour embrasser sa soeur qui était fort affairée d'un feston plus fin que les autres, où elle avait déjà cassé bien des aiguilles.
Un cri perçant de l'innocente créature fit pâlir la petite brodeuse. Avec un battement de coeur que l'on devine elle accourut au secours de l'enfant, qui, tombé de douleur, tenait en l'air son petit pied en poussant des cris si perçants que sa soeur ne pouvait les étouffer en le baisant sur sa bouche toute grande ouverte.
Ce fut une pitié de voir ce pied délicat s'enfler, malade et fiévreux au point qu'il fallut des bains de mauve, des compresses de lait, des bandelettes et des soins de mère qui valent un régiment de médecins, pour empêcher que ce pied charmant ne fût coupé; ce qui fait frémir d'y penser. Ce fut triste aussi de voir cette pauvre briseuse d'aiguilles, pleine de repentir, pâle et honteuse entre sa mère qui était fort grave et son chère frère, enveloppé comme un petit boiteux, qui la caressait au lieu de lui faire un reproche.
Nous devons lui rendre la justice de dire qu'elle se corrigea pour la vie et devint la plus rangeuse du monde. Mais à quel prix! Ne valait-il pas d'abord mieux écouter la tendre leçon de sa mère? qu'en dites-vous? Moi je pense que cela valait cent fois mieux. Je vous prie de profiter de sa faute en la lui pardonnant comme Dieu la lui a pardonnée.
L'ordre est une vertu si attrayante, qu'elle invite toutes les autres à venir se ranger autour d'elle,
UN ENFANT A SON FRÈRE.
Qui m'a couvé neuf mois dans son sein gros d'alarmes? Qui salua ma vie avec des pleurs joyeux? Qui sous ses longs baisers éparpillait mes larmes? C'est ma mère. Une mère en ses bras pleins de charmes, Nous reçoit tout tremblants quand nous tombons des cieux.
Qui relevait mes pas quand je rampais à terre, Forte de son sourire où s'arrêtaient mes pleurs? Sa bouche sur ma bouche, oh! qui me faisait taire? C'est ma mère! une mère avec un saint mystère, Enveloppe nos cris dans ses chants ou ses fleurs!
Qui soutenait ma tête et retenait ma vie, Quand mon berceau brûlait de mes fièvres d'enfant? Qui promettait le monde à ma rêveuse envie? C'est ma mère. Une mère à toute heure est suivie D'un ange à la main pleine, au rire triomphant!
Qui, lorsque l'insomnie ouvrait mes yeux dans l'ombre, Me faisait des tableaux plus doux que le sommeil? Qui m'apprenait que Dieu veille la nuit dans l'ombre? C'est ma mère. Une mère a des secrets sans nombre, Pour délecter notre âme à l'heure du réveil.
Quand elle eut délié ma langue à la prière, Qui battait la mesure à mes douces chansons? Sur mon livre muet qui versa la lumière? C'est ma mère. Une mère ouvre notre paupière; Au feu de ses regards, moi, j'ai lu mes leçons.
Quand elle vieillira.... Dieu! n'est-ce pas un rêve? Elle a dit qu'elle aura bientôt des cheveux blancs; Qu'elle s'inclinera comme un jour qui s'achève, Cette mère. À son coeur nous prenons tant de sève! Dis, que ce sera triste à voir ses pas tremblants?
Si tu veux, nous irons où l'on trouve des roses, Pour lier une fleur à chacun de ses jours; Nous irons dans un bois sombre et loin si tu l'oses, Et nous la retiendrons par tant de belles choses, Qu'à force d'être heureuse elle vivra toujours!
LA LUMIÈRE.
Un soir on vit un homme marchant droit dans l'obscurité au milieu d'une place. Il portait sur sa tête une lumière solidement fixée à son chapeau.
Plusieurs se mirent à rire en passant près de lui; car ils s'aperçurent qu'il était Aveugle.
--La lumière est-elle faite pour les aveugles? demandèrent-ils en se moquant.
--Ce n'est pas pour moi que je l'ai plantée ainsi, répliqua tranquillement l'aveugle: c'est pour vous, que je ne vois pas, et qui me voyez mieux au moyen de cette lumière. Vous pouvez éviter ainsi le choc de ma rencontre, en passant à deux pas de moi, qui me jetterais sur vous et qui vous blesserais peut-être. J'imite la Providence qui place toujours un indice aux dangers qu'elle sème devant l'homme. Moi, je suis le danger: ceci en est le phare!
Ils s'éloignèrent tous en disant:--Cet homme est sage.
Ne vous moquez jamais d'une chose avant de l'avoir comprise.
LE PETIT MENTEUR.
Venez bien près, plus près, qu'on ne puisse m'entendre. Un bruit vole sur vous, mais qu'il est peu flatteur! Votre mère en est triste; elle vous est si tendre! On dit, mon cher amour, que vous êtes menteur.
Au lieu d'apprendre en paix la leçon qu'on vous donne, Vous faites le plaintif, vous traînez votre voix, Et vous criez très-haut: Hé! ma bonne! ma bonne! L'écho, qui me dit tout, m'en a parlé deux fois. Vous avez effrayé cette bonne attentive. Et, pour vous secourir, Près de vous, toute pâle, on l'a vue accourir: Hélas! vous avez ri de sa bonté craintive, Enfant! vous avez ri! quelle douleur pour nous! On ne croira donc plus à vos jeunes alarmes? Si j'avais eu ce tort, j'irais à deux genoux Lui demander pardon d'avoir ri de ses larmes; J'irais... Ne pleurez pas; causons avant d'agir; Écoutez une histoire, et jugez-la vous-même: Cachez-vous cependant sur ce coeur qui vous aime; Je rougis de vous voir rougir.
«Au loup! au loup! à moi!» criait un jeune pâtre; Et les bergers entr'eux suspendaient leurs discours. Trompé par les clameurs du rustique folâtre, Tout venait, jusqu'aux chiens, tout volait au secours. Ayant de tant de cours éveillé le courage, Tirant l'un du sommeil, et l'autre de l'ouvrage, Il se mettait à rire, il se croyait bien fin: «Je suis loup,» disait-il. Mais attendez la fin. Un jour que les bergers, au fond d'une vallée, Appelant la gaîté sur leurs aigres pipeaux, Confondaient leurs repas, leurs chansons, leurs troupeaux, Et de leurs pieds joyeux pressaient l'herbe foulée «Au loup! au loup! à moi!» dit le jeune garçon; «Au loup!» répéta-t-il d'une voix lamentable. Pas un n'abandonna la danse ni la table: «Il est loup, dirent-ils; à d'autres la leçon.»
Et toutefois le loup dévorait la plus belle De ses belles brebis; Et pour punir l'enfant qu'il traitait de rebelle, Il lui montrait les dents, et rompait ses habits: Et le pauvre menteur, élevant ses prières, N'attristait que l'écho; ses cris n'amenaient rien. Tout riait, tout dansait au loin dans les bruyères: «Eh quoi! pas un ami, dit-il, pas même un chien!»
On ajoute, et vraiment, c'est pitié de le croire! Qu'il serrait la brebis dans ses deux bras tremblants; Et, quand il vint en pleurs raconter son histoire, On vit que ses deux bras étaient nus et sanglants. «Il ne ment pas, dit-on, il tremble! il saigne! il pleure! «Quoi! c'est donc vrai, Colas?» Il s'appelait Colas. «Nous avons bien ri tout-a-l'heure; «Et la brebis est morte! elle est mangée...hélas!» On le plaignit. Un rustre, insensible à ses larmes. Lui dit: «Tu fus menteur, tu trompas notre effroi: «Or, s'il m'avait trompé, le menteur fût-il roi, «Me crierait vainement aux armes.»
Et vous n'êtes pas roi, mon ange, et vous mentez! Ici, pas un flatteur dont la voix vous abuse; Vous n'avez point d'excuse. Quand vous aurez perdu tous les cours révoltés, Vous ne direz qu'à moi votre souffrance amère, Car on ne ment pas à sa mère. Tout s'enfuira de vous, j'en pleurerai tout bas;
Vous n'aurez plus d'amis, je n'aurai plus de joie: Que ferons-nous alors? Oh! ne vous cachez pas! Prenez un peu courage, enfant; que je vous voie; Vous me touchez le coeur, j'y sens votre pardon; Allez, petit chéri, ne trompez plus personne; Soyez sage, aimez Dieu, priez qu'il vous pardonne; Il est père, il est bon!
LA PETITE AMATEUR DE CRÈME.
Une chambre au laitage était ouverte sur le grand jardin où Félicité se promenait et où Félicité s'ennuyait. Car il n'y avait plus alors ni fruits ni fleurs dans le grand jardin, et Félicité, qui avait cinq ans, aurait voulu qu'il y eût toujours des fruits et des fleurs.
Sautant sur un pied, puis sur l'autre, pour faire du bruit dans les feuilles sèches et ne s'amusant pas du tout de cette aride musique, elle entra dans la chambre fraîche où l'odeur de laitage et de crème lui fit venir l'eau à la bouche, ce qui dégénéra en une mauvaise pensée!
Au lieu d'attendre et de dire:--Ma tante ( Félicité était chez sa tante), voulez-vous me donner un peu de ce bon lait qui sent si bon? ce que sa tante eût fait avec tendresse; car elle était comme beaucoup de tantes, remplie d'amour pour les enfans. Eh bien non, Félicité aima mieux se préparer un long ennui; car une faute trouble bien des jours, quand même ils seraient pleins de soleil, pleins de fleurs et d'aventures merveilleuses.
Félicité traîna audacieusement une table sous la longue planche où reposaient les vases pleins de lait, quelques-uns en terre, quelques autres en cuivre brillant comme de l'or. Il est certain que cette exquise propreté ravissait les yeux en les attirant.
Après quelques efforts et par le secours d'une chaise, elle se trouva sur la table, les bras tendus et la tête levée comme un petit chat trop faible encore pour sauter et atteindre une proie éloignée. Comme par un avertissement du ciel, qui laisse toujours le temps de la réflexion avant de commettre le mal, elle en était encore, comme on dit, à une lieue. Mais elle fit la sourde et ne voulut pas entendre sa conscience lui crier tout bas: Va-t-en!
Elle resta, redescendit de la table, parvint, avec un travail qui redoublait sa soif, à poser celle lourde chaise de campagne sur la table déjà bien haute, et mit encore par dessus un escabeau qui servait à traire les vaches. C'était comme une montagne, un vrai mât de cocagne; car la crème était au bout! sa tête blonde, y entra jusqu'à ses épaules.
Sa généreuse tante en eut pitié. La voyant chanceler sous le double poids de son repentir et du chaudron de cuivre, elle la recueillit dans ses bras, trempée comme d'un naufrage, coiffée de ce vilain bonnet qui la couvrait, je vous assure, de plus de honte encore que de lait.
Ce n'est pas tout; c'est rarement tout quand il s'agit d'expiation et de regret: ses petits cousins entrèrent et se mirent à crier contre elle: «Ah! ah! Félicité! ah! ah! Félicité!» Les genoux de Félicité tremblaient, et la punition était bien grande!
On la conduisit, avec quelques égards cependant, on en doit même au coupable qui ne peut se défendre; on la conduisit jusqu'à la porte de la rue, où les passants se demandaient: «Pourquoi cette petite sa tête blonde, y entra jusqu'à ses épaules.
Sa généreuse tante en eut pitié. La voyant chanceler sous le double poids de son repentir et du chaudron de cuivre, elle la recueillit dans ses bras, trempée comme d'un naufrage, coiffée de ce vilain bonnet qui la couvrait, je vous assure, de plus de honte encore que de lait.
Ce n'est pas tout; c'est rarement tout quand il s'agit d'expiation et de regret: ses petits cousins entrèrent et se mirent à crier contre elle: «Ah! ah! Félicité! ah! ah! Félicité!» Les genoux de Félicité tremblaient, et la punition était bien grande!
On la conduisit, avec quelques égards cependant, on en doit même au coupable qui ne peut se défendre; on la conduisit jusqu'à la porte de la rue, où les passants se demandaient: «Pourquoi cette petite fille a-t-elle un si grand pot de cuivre sur la tête?»
Un triste et humiliant silence suivait cette question qu'elle entendait sous l'espèce de prison sonore où bruissaient les paroles que l'air y faisait entrer, et l'on s'en allait pour en causer par la ville.
Sa tante, qui avait défendu à ses petits cousins de renouveler le charivari, eut la bonté de ne lever sa coiffure que lorsqu'elle fut rentrée tout au fond de la maison, afin que personne au moins ne vit son doux visage si blanc de crème et si rouge de honte, que je n'essaie pas de vous le peindre.
Félicité, dont le coeur était près d'éclater d'amertume, et pourtant de reconnaissance envers son juge, ne put qu'articuler au milieu d'un sanglot: «Oh! ma tante?» Sa tante n'en reparla jamais. Cela s'est répandu sourdement, et je vous le raconte, non pas en haine de Félicité qui attendit toujours depuis que Dieu lui envoyât le bonheur au lieu de le prendre ainsi à l'assaut: je vous le raconte pour vous engager instamment à profiter de cet exemple, afin d'en éviter la punition.
Notre conscience est notre plus intime amie. C'est elle qui fait notre lit, et qui couche avec nous jusqu'à la mort.
Quand on ne peut pas dire en face: Bonsoir, ma conscience! on dort mal!
L'ENFANT AMATEUR D'OISEAUX.
Ecoute, oiseau! je t'aime et je voudrais te prendre. Pauvre oiseau! sans témoins, comment peux-tu chanter? Moi, quand je suis tout seul, je m'en vais. S'arrêter, C'est attendre ou dormir; et courir, c'est apprendre. Viens courir! je t'invite à mon jardin très grand, Plus grand que cette plaine et qui sent bon de roses; Mon père y va chanter ses rimes et ses proses; Ma mère y tend son linge et le lave au courant; Moi j'y vis en tous sens comme l'oiseau qui vole, Je monte aux murs en fleurs, aux fruits plantés pour moi; J'ai hâte de manger les plus beaux avec toi! Viens-nous partagerons tout, excepté l'école. L'école, c'est ma mort! jamais tu n'y viendras. Je serais bien fâché d'y faire aller personne. Je n'ai jamais sommeil que quand l'école sonne. Toi, libre chez ma mère, heureux, tu m'attendras Dans ta cage bien close: elle est neuve et cachée Sous la vigne flottante autour de la maison. Tu verras le soleil descendre à l'horizon Et tu diras le jour à ma mère couchée.
Tu n'as vu nulle part de nid mieux fait, plus vert; Plus frais quand on a chaud, plus chaud quand c'est l'hiver; Tout s'y trouve. On y peut loger un grand ménage D'oiseau. C'est un palais!»
L'OISEAU.
--Oui. Mais c'est une cage.
Et pour mes goûts d'oiseau, mon garçon, j'aime mieux
Les cieux!
L'EMPRUNTEUR.
Je voudrais, dans l'amour que je leur porte, guérir tous les enfants du désir d'emprunter. Cette manie de s'approprier pour un temps le bien d'autrui s'étend quelquefois sur la vie entière et la remplit de trouble, d'embarras et de honte. Henri, du moins, en est corrigé, et j'en suis très-contente pour Henri.
Tout ce qu'il voyait aux autres le tentait, ce pauvre Henri. Il s'en faisait bientôt un besoin réel et ne pouvant acheter les objets de son ardente fantaisie, n'osant dire franchement: «Donne-le-moi,» ce qui eût été du moins plus loyal, il prenait un détour pour s'initier dans la possession du bien des autres, et disait: «Veux-tu me le prêter?» On le lui prêtait; mais il eu résultait bien des désagréments, car Henri ne rendait pas vite. Il était oublieux d'une part, de l'autre peu soigneux; et, lorsqu'après bien des réclamations, des reproches, qui altèrent l'amitié des enfants comme des hommes, il restituait enfin ce dont il avait usé en vrai propriétaire dissipateur, ce qu'il rendait était affreux; souillé, taché, en lambeaux.
Cette conduite lui fondait une réputation détestable. Un jour il entendit dire de lui:
--Ne lui prête que ce que tu veux perdre.
--C'est ce que je fais, répondit un autre enfant fort sage; je ne prête jamais sans réflexion; et ce que je prête alors, je dis en moi-même: «Je le donne pour toujours.» J'évite ainsi l'impatience d'attendre, et le chagrin de me brouiller; car l'emprunteur se fâche souvent de ce qu'il appelle votre importunité, et se sauve avec cette excuse un peu aigre: «On te le rendra!»
Henri fit la moitié d'un retour sur lui-même; mais sa conscience resta en chemin et se rendormit sur cette mortification. «On ne me l'a pas dit en face!» pensa-t-il, avec la mauvaise foi de la paresse, qui emprunte aussi de mauvaises raisons à l'orgueil.
Il oublia donc qu'il retenait depuis un mois le sabre en fer blanc et le bonnet de hussard d'Alphonse, avec lesquels il avait tant fait la guerre dans sa chambre et dans les rues, que le bonnet ne ressemblait plus qu'à une vieille boîte à poudre, et que le sabre n'eût pas coupé un fil, tant il était tordu, rouillé, méprisable.
Une compagnie nombreuse était réunie à dîner chez la mère de Henri. Paisible comme l'innocence, il mangeait bien, riait de voir rire ceux qui n'avaient aucun reproche à se faire, et se croyait à cent lieues d'un affront.
Tout à coup on sonne; on parle dans le vestibule; tout has d'abord, puis tout haut et vivement.
--Qu'est-ce donc? dit la mère de Henri.
--C'est M. Henri qu'on demande, madame.
--Faites entrer. Comment donc? Henri n'a pas de secrets pour nous.
Et la gouvernante d'Alphonse est introduite.
Henri crut que la table et sa chaise et lui s'enfonçaient dans la terre. Ses yeux hagards s'attachèrent sur cette femme, et il eût alors donné de son sang pour n'avoir jamais emprunté rien en sa vie. Voeu tardif et poignant!
--Que voulez-vous, ma bonne? dit poliment la mère de Henri, pensant peut-être qu'on venait inviter son fils à quelque réunion d'ombres chinoises, dont il s'occupait avec talent.
--Madame, répondit avec respect et fermeté la gouvernante, je viens chercher le sabre et le bonnet de hussard de mon jeune maître. M. Henri l'a emprunté depuis un mois; il est impossible de se le faire rendre; j'ai pensé que madame voudrait bien l'ordonner à son fils.
Tous les convives se regardèrent entre eux avec un étonnement qui serra le coeur de la tendre mère. Quel coup pour elle! je vous le demande? quelle tristesse de voir le front rouge et brûlant de Henri prêt d'éclater sous les regrets de feu qui couraient dans sa tête. Oh! que sa mère était à plaindre! Elle le contempla dans sa honte, qui faisait la sienne; je ne peux pas vous dire avec quel mélange d'amour et d'amertume et de reproche silencieux. Jugez-en, quand vous saurez que tous les convives en eurent les larmes aux yeux et cessèrent de manger.
Cependant elle, courageuse, ordonna d'une voix calme à son fils d'aller chercher les objets réclamés, ne prévoyant que trop la nouvelle humiliation qui l'attendait.
Henri, la tête penchée sur l'estomac, traversa eu chancelant la foule des témoins et revint chargé de l'emprunt où personne ne reconnut un sabre, ni un bonnet de hussard. C'était laid, c'était humiliant pour la mère.
Elle les prit des mains de son coupable enfant, et lui dit avec une tendre sévérité:
«--Vous vous êtes trompé, Henri, ceci n'est pas ce qu'on réclame.» Et elle jeta cette horreur dans un grand feu.
Puis ouvrant une armoire où elle aimait à renfermer les douces surprises de Henri, elle en retira le plus beau shako de hussard qu'on ait jamais vu au monde, un sabre superbe, non en fer-blanc, mais d'acier bien trempé, élégamment soutenu par un ceinturon de maroquin rouge brodé d'or, enrichi d'agrafes à têtes de lions dorées.
--Voilà, dit-elle, ce que j'avais destiné aux étrennes de Henri, connaissant tout son penchant pour les parures militaires. Dites à son ami Alphonse avec quel plaisir et quel empressement il le lui envoie, heureux de restituer ce qu'il a si indignement détruit.
Henri n'emprunta plus rien, Sa mère lui fit comprendre: que l'emprunteur de profession n'est qu'un voleur prudent.
LE PÉLICAN OU LES DEUX MÈRES
Tout perdu dans les soins de sa jeune famille, Sur la vague qui passe, et qui roule, et qui brille, Un pélican s'incline, et saisit des poissons Qu'il offre en espérance à ses chers nourrissons.
Sans affaire, et livrée à l'amour d'elle-même, L'autruche, en digérant, vient le long du rocher. Son repas est fini, qu'aurait-elle à chercher? Elle porte tout ce qu'elle aime. «Grand dieu! d'où venez-vous? dit-elle au tendre oiseau Dont la poitrine est ouverte et sanglante. Sortez-vous d'un combat, d'un piège, d'un réseau? Le coup est-il mortel? j'en suis presque tremblante. Parlez donc! quelle flèche ou quel ongle assassin Vous déchira le sein? Vous faites peur.--C'est moi, c'est un peu de ma vie, Répond le pélican à sa pèche assidu. Vous allez me porter envie: Mes petits avaient faim; mon sang n'est pas perdu, Je l'ai versé pour eux.--Quoi! dit l'autre irritée; Votre sang... taisez-vous! on ne peut sans horreur Supporter dans l'amour cet excès de fureur; Il soulève, il repousse, et j'en suis révoltée. Vous perdez le bon sens, vos petits vous tueront, Et les oiseaux riront. Laissez ces préjugés aux tendres tourterelles. L'amour est un besoin qu'il est doux d'éprouver, Mais je n'aurais point d'oeufs s'il fallait les couver.
Quel emploi, quel ennui d'étendre ainsi les ailes, De garder la maison, d'y mourir de chaleur! L'hymen n'est donc pour vous qu'un travail, un malheur? Se torturer le flanc, s'appauvrir l'existence, Mourir pour satisfaire à l'importune instance De petits jeunes dévorants, Dont les cris déchirants Troublent et le somme et la veille! D'en parler seulement je me blesse l'oreille. Ce fanatisme fait pitié; Toutefois, s'il est temps, écoutez l'amitié.
Mon exemple peut vous instruire;
Loin de couver, de me détruire,
Au hasard je laisse mes oeufs:
Le ciel veille sur moi, le ciel veille sur eux.
Je ne me charge pas de ce soin haïssable.
Je suis mère pourtant, je les couvre de sable.
Si la pluie et l'orage, et les vents tour à tour,
Ne les écrasent pas avant de naître au jour,
Si le milan ne les dévore,
La chaleur du soleil enfin les fait éclore:
La nature en prend soin, et tous les éléments
Composent mieux que moi leurs premiers aliments.
Ils s'envolent alors et vont chercher fortune.
Je n'ai pas supporté leur enfance importune.
Ce qu'ils deviennent, je ne sais:
Je me porte bien, c'est assez.
--Méchante! ah! méchante endurcie! De quel aveuglement ton amie est obscurcie? Tu n'as donc d'une mère obtenu que le nom? Va, tu glaces mon cour, tu blesses ma raison. Quoi! te déshériter des larmes d'une mère, De ses tourments délicieux, De ses plaisirs silencieux, Où tout est volupté bien que parfois amère! Quand je sens mes petits s'agiter sous mon sein, Quand leurs cris me disent: J'ai faim! Oh! quel bonheur j'éprouve à leur donner ma vie! Mais ma douce blessure est promptement guérie: On dirait que l'extrême amour Renaît sans cesse de lui-même: On le prodigue en vain, comme le feu du jour, Il se ranime encor pour nourrir ce qu'il aime. Va chercher les enfans; tu me remercieras, Si tu peux les trouver et devenir sensible; Ton sort, au milieux d'eux, s'écoulera paisible; Va, ne crains plus la mort; sois mère, tu vivras!
LE PETIT DANSEUR.
Jamais je n'ai vu Edouard danser en rond avec tant de courage que le jour qu'il dansait tout seul autour d'un seau plein d'eau, planté par hasard au milieu de la cour de ses tantes.
C'étaient des bonds, des cercles, des passes, une légèreté, une vélocité, des sauts joyeux à faire envie aux jambes les plus paresseuses. Il poussait des cris de joie qui ne pouvaient sortir que de la plus belle action du monde; ses tantes le pensaient du moins, en le regardant émerveillées de ce bal qu'il se donnait à lui-même. La curiosité les fit descendre, fort heureusement pour lui sans doute, au moment où Griffa, la chatte ordinairement paisible du logis, mais qui miaulait aussi fort qu'il chantait, poussée par l'exemple ou par un instinct de vengeance, s'élançait au visage du danseur et lui plantait ses griffes dans les cheveux, avec autant d'énergie qu'il en mettait à se réjouir. Des cris qui n'étaient plus de victoire appelèrent au secours tout ce qu'il y avait de vivant dans la maison, et ce fut avec bien de la peine, qu'on parvint à détacher les pattes du blanc animal, de la chevelure mêlée et dressée d'horreur du pauvre Edouard.
--Méchante! criait-il, tu me griffes!
Mais vous pouvez juger de l'étonnement et de l'indignation de ses tantes, les meilleures tantes qu'on puisse trouver, lorsqu'elles virent nager au milieu du seau d'eau, les trois petits encore aveugles de l'infortunée Griffa. Les gémissements de cette mère éperdue vous auraient assurément plus touché que les cheveux en désordre de monsieur Edouard; car, bien qu'il ait manqué de perdre un oeil dans ce combat, où Dieu se déclarait pour l'innocence, la justice l'emporta sur la tendresse dans le coeur de tous les témoins de cette mauvaise action, accourus aux clameurs des chats, des tantes et du petit cruel, qui révoltait la rue et la cour, tout sanglant qu'il était.
Je dois me hâter de vous dire que les trois victimes furent sauvées, rendues à leur mère, qui les sécha en peu de temps par l'ardeur de ses baisers et de ses caresses. Ils devinrent beaux comme Griffa, et demeurèrent étroitement unis sous ce toit qui avait failli être leur tombeau. Ils gardèrent seulement une aversion profonde pour le seau d'eau de la cour, car pour eux c'était un fleuve!
On mit un mouchoir sur l'oeil d'Edouard, un bandeau qui lui allait fort mal, qui faisait rougir ses tantes et qui rappelait à tout le monde comme à lui le honteux engagement où il avait été si grièvement blessé. Il détesta depuis sincèrement cette mauvaise heure de sa vie, et il n'a jamais pu se rendre compte à lui-même de la frénésie dansante dont il avait été saisi, ni de ce goût barbare qui lui avait pris de se poser sacrificateur de chats. Il ne danse plus ainsi à contre temps; il est tellement en garde contre ses inspirations brutales, qu'il se demande toujours avant d'agir, si ses jeux ou ses actions ne seront nuisibles à personne. Il faut faire comme Edouard.
LE SOIR D'ÉTÉ
Venez, mes chers petits; venez, mes jeunes âmes; Sur mes genoux, venez tous les deux vous asseoir Au soleil qui se couche il faut dire bonsoir: Voyez comme il est beau dans ses mourantes flammes, Sa couronne déjà n'a plus qu'un rayon d'or: Demain, plus radieux vous le verrez encor; Car on ne l'a point vu s'enfuir sous un nuage: La cigale a chanté; nous n'aurons point d'orage. Ce soleil mûrira les fruits que vous aimez; Il vous rendra vos jeux, vos bouquets parfumés. Dès qu'il s'éveillera, je vous dirai moi-même: Allons voir le soleil. Jugez si je vous aime! Les charmantes heures viendront Danser autour de la journée, Et riantes s'envoleront, Formant avec des fleurs la trame de l'année. Et vous appellerez le faible agneau qui dort; Pour le baigner ce soir il n'est pas assez fort; Huit jours font tout son âge; il se soutient à peine, Et vous le fatiguez à courir dans la plaine.
Venez, il en est temps, vous baigner au ruisseau; Tout semble se pencher vers son cristal humide: Le moucheron brûlant y pose un pied timide; Et, fatigué du jour, le flexible arbrisseau Y trace de son front la fugitive empreinte; A ses flots attiédis confiez-vous sans crainte; Je suis là. Voyez-vous ces poissons innocents? Ne les effrayez pas; ils s'enfuiront d'eux-mêmes: De vos jeunes désirs on dirait les emblèmes; Sans les troubler encore ils glissent sur vos sens. Saluez, mes amours, cette vieille bergère: Son sourire aux enfants donne une nuit légère. Quoi! vous voulez courir, pauvres petits mouillés? Ce papillon tardif, que la fraîcheur attire, Baise dans vos cheveux les lilas effeuillés, Et, tout en vous bravant, je crois l'entendre rire. C'est assez le poursuivre et lui jeter des fleurs, Enfants; vos cris de joie éveillent la colombe: Un roseau qui s'incline, une feuille qui tombe, Rompt le charme léger qui suspend les douleurs. Écoutez dans son nid s'agiter l'hirondelle: Tout lui semble un danger; car elle a des petits. Peut-être elle a rêvé qu'ils étaient tous partis; La voilà qui se calme; elle les sent près d'elle!
Mais la lune se lève, et pâlit mes crayons: Ne bravez pas dans l'eau ses humides rayons; Les pavots vont pleuvoir sur sa lente carrière. Au ciel, qui donne tout, offrez votre prière; Elle est pure est charmante, et vous la dites bien. La voix et faible encore; mais c'est Dieu qui l'écoute! Un faible accent vers lui sait trouver une route; Il entend un soupir; il ne dédaigne rien. Et maintenant dormez. Leurs mains entrelacées Semblent lier encor leurs naïves pensées. Hélas! ces coeurs aimants qu'elles viennent d'unir, Ne les séparez pas, mon Dieu, dans l'avenir!
Ils dorment. Qu'ils sont beaux! Que leur mère est heureuse!
Dieu n'a pas oublié ma plainte douloureuse;
Sa pitié m'écouta.. Tout ce que j'ai perdu,
Sa pitié, je le sens, me l'a presque rendu!
Sommeil! ange invisible, aux ailes caressantes, Verse sur mes enfants tes fleurs assoupissantes; Que ton baiser de miel enveloppe leurs yeux; Que ton vague miroir réfléchisse leurs jeux; Au pied de ce berceau, que mon amour balance, Fais asseoir avec toi l'immobile silence. Ma prière est sans voix; mais elle brûle encor. Dieu! bénissez ma nuit; Dieu! gardez mon trésor!
LES MAINS BLANCHES.
Adrien était un enfant soigneux. Il tenait ses habits en ordre, il avait une brosse pour les brosser lui-même. Aussi, tout le monde lui disait souvent--Adrien, tu as donc un habit neuf! sa mère l'aimait, elle en était fière: car un enfant qui aime la propreté est un bien bel enfant! Il ne courait point exprès dans la boue. Personne ne se rappelle avoir jamais vu une tache sur les vêtements ou sur les mains d'Adrien qui avait alors quatre ans. Donc sa mère avait un plaisir infini quand il les passait à son cou, dans un transport caressant. Le plus beau collier d'or lui eût semblé moins précieux que les petites mains toujours blanches et bien lavés d'Adrien!
La propreté est la parure de tous les âges.
LES DEUX ABEILLES.
Au fond d'une vallée où s'éveillaient les fleurs, On vit légèrement descendre deux abeilles; Elles cherchaient des yeux ces fleurs, tendres merveilles, Où l'aurore en passant avait laissé des pleurs. L'herbe brillait de perles arrosée; L'horizon bleu, les gouttes de rosée, Sur la colline une ardente clarté, Tout annonçait un jour brûlant d'été; Tout l'attestait; car un jardin rustique Répandait à l'entour des deux errantes soeurs De frais parfums, d'attrayantes douceurs, Et d'un souffle embaumé la langueur sympathique. Toutes deux ont franchi l'enclos vert du jardin: «Voyez! dit la plus vive,» elle était frêle et blonde: «Voyez que de trésors! ce n'est rien que jasmin, Lilas, roses, et je crois toutes les fleurs du monde.» Cette folle suivait son volage désir, Aux suaves bouquets se suspendait à peine, Prodiguant ses baisers jusqu'à manquer d'haleine. Disant: «Demain le miel, aujourd'hui le plaisir!»