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VIE
DE
TOLSTOÏ
OEUVRES DE M. ROMAIN ROLLAND
LIBRAIRIE HACHETTE
Musiciens d'autrefois. Un vol., br.
Musiciens d'aujourd'hui. Un vol., br.
Voyage musical au pays du Passé. Un vol., br.
VIE DES HOMMES ILLUSTRES
I. Vie de Beethoven.
II. Vie de Michel-Ange.
III. Vie de Tolstoï.
Trois vol. in-16, br.
LIBRAIRIE ALBIN MICHEL
JEAN-CHRISTOPHE. 10 vol. in-16:
I. L'Aube.--II. Le Matin.--III. L'Adolescent.--IV. La Révolte.--V. La Foire sur la Place.--VI. Antoinette.--VII. Dans la Maison.--VIII. Les Amies.--IX. Le Buisson ardent.--X. La Nouvelle Journée.
JEAN-CHRISTOPHE, en 4 vol. in-8.
Édition définitive sur papier alfa et hollande.
ÉDITION DE LUXE, en 5 vol. in-4º sur vélin, hollande et japon, impression noir et rouge avec des bois de FRANS MASEREEL.
L'AME ENCHANTÉE, 2 vol. in-16:
I. Annette et Sylvie.--II. L'Été.
COLAS BREUGNON. I vol. in-16.
ÉDITION DE LUXE, 1 vol. in-4º sur vélin, hollande et japon, avec des bois en noir et en couleurs, de GABRIEL BELOT.
CLERAMBAULT. 1 vol. in-16.
PIERRE ET LUCE. 1 vol. in-16.
THÉATRE DE LA RÉVOLUTION (Le 14 Juillet.--Danton.--Les Loups). 1 vol. in-16.
LES TRAGÉDIES DE LA FOI (Saint Louis.--Aërt.--Le Triomphe de la Raison), 1 vol. in-16.
Le Jeu de l'Amour et de la Mort, 1 vol. in-16.
Le Théâtre du Peuple. Essai d'esthétique d'un théâtre nouveau. 1 vol. in-16.
Le Temps viendra, 3 actes, 1 vol. in-16.
Liluli. 1 vol. in-16.
Au-dessus de la Mêlée. 1 vol. in-16.
Les Précurseurs. 1 vol. in-16.
AUTRES ÉDITEURS
STOCK: Mahâtmâ Gandhi. 1 vol.--ALCAN: Hændel. 1 vol. in-18. DE BOCCARD: Histoire de l'Opéra en Europe avant Lully et Scarlatti. 1 vol.
VIE DES HOMMES ILLUSTRES
ROMAIN ROLLAND
VIE
DE
TOLSTOÏ
colophon
ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE
Trentième mille
LIBRAIRIE HACHETTE
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS
Tous droits de traduction, de reproduction
et d'adaptation réservés pour tous pays.
Copyright by Librairie Hachette, 1921.
PRÉFACE
Cette onzième édition a été remaniée, à l'occasion du centenaire de la naissance de Tolstoy. On y a mis à profit la correspondance tolstoyenne, publiée depuis 1910. L'auteur a ajouté tout un chapitre consacré aux relations de Tolstoy avec les penseurs des différents pays d'Asie: Chine, Japon, Inde, nations islamiques. Particulièrement importants sont les rapports avec Gandhi. Nous reproduisons in extenso une lettre, écrite par Tolstoy, un mois avant sa mort, où l'apôtre russe trace tout le plan de campagne de la Non-Résistance, dont le Mahâtmâ des Indes devait faire, par la suite, un si puissant emploi.
R. R.
Août 1928.
VIE DE TOLSTOÏ
La grande âme de Russie, dont la flamme s'allumait, il y a cent ans, sur la terre, a été, pour ceux de ma génération, la lumière la plus pure qui ait éclairé leur jeunesse. Dans le crépuscule aux lourdes ombres du XIXe siècle finissant, elle fut l'étoile consolatrice, dont le regard attirait, apaisait nos âmes d'adolescents. Parmi tous ceux--ils sont nombreux en France--pour qui Tolstoï fut bien plus qu'un artiste aimé, un ami, le meilleur, et, pour beaucoup, le seul ami véritable dans tout l'art européen,--j'ai voulu apporter à cette mémoire sacrée mon tribut de reconnaissance et d'amour.
Les jours où j'appris à le connaître ne s'effaceront point de ma pensée. C'était en 1886. Après quelques années de germination muette, les fleurs merveilleuses de l'art russe venaient de surgir de la terre de France. Les traductions de Tolstoï et de Dostoïevski paraissaient dans toutes les maisons d'éditions à la fois, avec une hâte fiévreuse. De 1885 à 1887 furent publiés à Paris Guerre et Paix, Anna Karénine, Enfance et Adolescence, Polikouchka, la Mort d'Ivan Iliitch, les nouvelles du Caucase et les contes populaires. En quelques mois, en quelques semaines, se découvrait à nos yeux l'oeuvre de toute une grande vie, où se reflétait un peuple, un monde nouveau.
Je venais d'entrer à l'École Normale. Nous étions, mes camarades et moi, bien différents les uns des autres. Dans notre petit groupe, où se trouvaient réunis des esprits réalistes et ironiques comme le philosophe Georges Dumas, des poètes tout brûlants de passion pour la Renaissance italienne comme Suarès, des fidèles de la tradition classique, des Stendhaliens et des Wagnériens, des athées et des mystiques, il s'élevait bien des discussions, il y avait bien des désaccords; mais pendant quelques mois, l'amour de Tolstoï nous réunit presque tous. Chacun l'aimait pour des raisons différentes: car chacun s'y retrouvait soi-même; et pour tous c'était une révélation de la vie, une porte qui s'ouvrait sur l'immense univers. Autour de nous, dans nos familles, dans nos provinces, la grande voix venue des confins de l'Europe éveillait les mêmes sympathies, parfois inattendues. Une fois, j'entendis des bourgeois de mon Nivernais, qui ne s'intéressaient point à l'art et ne lisaient presque rien, parler de la Mort d'Ivan Iliitch avec une émotion concentrée.
J'ai lu chez d'éminents critiques cette thèse que Tolstoï devait le meilleur de sa pensée à nos écrivains romantiques: à George Sand, à Victor Hugo. Sans discuter l'invraisemblance qu'il y aurait à parler d'une influence de George Sand sur Tolstoï, qui ne la pouvait souffrir, et sans nier l'influence beaucoup plus réelle qu'ont exercée sur lui J.-J. Rousseau et Stendhal, c'est bien mal se douter de la grandeur de Tolstoï et de la puissance de sa fascination sur nous que de l'attribuer à ses idées. Le cercle d'idées dans lequel se meut l'art est des plus limités. Sa force n'est pas en elles, mais dans l'expression qu'il leur donne, dans l'accent personnel, dans l'empreinte de l'artiste, dans l'odeur de sa vie.
Que les idées de Tolstoï fussent ou non empruntées--nous le verrons par la suite--jamais voix pareille à la sienne n'avait encore retenti en Europe. Comment expliquer autrement le frémissement d'émotion que nous éprouvions alors à entendre cette musique de l'âme, que nous attendions depuis si longtemps et dont nous avions besoin? La mode n'était pour rien dans notre sentiment. La plupart d'entre nous n'ont, comme moi, connu le livre d'Eugène-Melchior de Vogüé sur le Roman russe qu'après avoir lu Tolstoï; et son admiration nous a paru pâle auprès de la nôtre. M. de Vogüé jugeait surtout en littérateur. Mais nous, c'était trop peu pour nous d'admirer l'oeuvre: nous la vivions, elle était nôtre. Nôtre, par sa vie ardente, par sa jeunesse de coeur. Nôtre, par son désenchantement ironique, sa clairvoyance impitoyable, sa hantise de la mort. Nôtre, par ses rêves d'amour fraternel et de paix entre les hommes. Nôtre, par son réquisitoire terrible contre les mensonges de la civilisation. Et par son réalisme, et par son mysticisme. Par son souffle de nature, par son sens des forces invisibles, son vertige de l'infini.
Ces livres ont été pour nous ce que Werther a été pour sa génération: le miroir magnifique de nos puissances et de nos faiblesses, de nos espoirs et de nos terreurs. Nous ne nous inquiétions point de mettre d'accord toutes ces contradictions, ni surtout de faire rentrer cette âme multiple, où résonnait l'univers, dans d'étroites catégories religieuses ou politiques, comme font tels de ceux qui, à l'exemple de Paul Bourget, au lendemain de la mort de Tolstoï, ont ramené le poète homérique de Guerre et Paix à l'étiage de leurs passions de partis. Comme si nos coteries, d'un jour, pouvaient être la mesure d'un génie!... Et que m'importe à moi que Tolstoï soit ou non de mon parti! M'inquiété-je de quel parti furent Dante et Shakespeare, pour respirer leur souffle et boire leur lumière?
Nous ne nous disions point, comme ces critiques d'aujourd'hui: «Il y a deux Tolstoï, celui d'avant la crise, celui d'après la crise; l'un est le bon, et l'autre ne l'est point.» Pour nous, il n'y en a eu qu'un, nous l'aimions tout entier. Car nous sentions, d'instinct, que dans de telles âmes tout se tient, tout est lié.
Ce que notre instinct sentait, sans l'expliquer, c'est à notre raison de le prouver aujourd'hui. Nous le pouvons, à présent que cette longue vie, arrivée à son terme, s'expose aux yeux de tous, sans voiles et devenue soleil, dans le ciel de l'esprit. Ce qui nous frappe aussitôt, c'est à quel point elle resta la même, du commencement à la fin, en dépit des barrières qu'on a voulu y élever, de place en place,--en dépit de Tolstoï lui-même, qui, en homme passionné, était enclin à croire, quand il aimait, quand il croyait, qu'il aimait, qu'il croyait pour la première fois, et qui datait de là le commencement de sa vie. Commencement. Recommencement. Combien de fois la même crise, les mêmes luttes se sont produites en lui! On ne saurait parler de l'unité de sa pensée--elle ne fut jamais une--mais de la persistance en elle des mêmes éléments divers, tantôt alliés, tantôt ennemis, plus souvent ennemis. L'unité, elle n'est point dans l'esprit ni dans le coeur d'un Tolstoï, elle est dans le combat de ses passions en lui, elle est dans la tragédie de son art et de sa vie.
Art et vie sont unis. Jamais oeuvre ne fut plus intimement mêlée à la vie; elle a presque constamment un caractère autobiographique; depuis l'âge de vingt-cinq ans, elle nous fait suivre Tolstoï, pas à pas, dans les expériences contradictoires de sa carrière aventureuse. Son Journal, commencé avant l'âge de vingt ans et continué jusqu'à sa mort[1], les notes fournies par lui à M. Birukov[2], complètent cette connaissance et permettent non seulement de lire presque jour par jour dans la conscience de Tolstoï, mais de faire revivre le monde où son génie a pris racine et les âmes dont son âme s'est nourrie.
* * * * *
Une riche hérédité. Une double race (les Tolstoï et les Volkonski), très noble et très ancienne, qui se vantait de remonter à Rurik et comptait dans ses annales des compagnons de Pierre le Grand, des généraux de la guerre de Sept Ans, des héros des luttes napoléoniennes, des Décembristes, des déportés politiques. Des souvenirs de famille, auxquels Tolstoï a dû quelques-uns des types les plus originaux de Guerre et Paix: le vieux prince Bolkonski, son grand-père maternel, un représentant attardé de l'aristocratie du temps de Catherine II, voltairienne et despotique; le prince Nicolas-Grégorévitch Volkonski, un cousin-germain de sa mère, blessé à Austerlitz et ramassé sur le champ de bataille, sous les yeux de Napoléon, comme le prince André; son père, qui avait quelques traits de Nicolas Rostov[3]; sa mère, la princesse Marie, la douce laide aux beaux yeux, dont la bonté illumine Guerre et Paix.
Il ne connut guère ses parents. Les charmants récits d'Enfance et Adolescence ont, ainsi que l'on sait, peu de réalité. Sa mère mourut quand il n'avait pas encore deux ans. Il ne put donc se rappeler la chère figure, que le petit Nicolas Irténiev évoque à travers un voile de larmes, la figure au lumineux sourire, qui répandait la joie autour d'elle....
Ah! si je pouvais entrevoir ce sourire dans les moments difficiles, je ne saurais pas ce que c'est que le chagrin...[4].
Mais elle lui transmit sans doute sa franchise parfaite, son indifférence à l'opinion et son don merveilleux de raconter des histoires qu'elle inventait.
De son père, il put garder du moins quelques souvenirs. C'était un homme aimable et moqueur, aux yeux tristes, qui vivait sur ses terres, d'une existence indépendante et dénuée d'ambition. Tolstoï avait neuf ans lorsqu'il le perdit. Cette mort lui fit «comprendre pour la première fois l'amère vérité et remplit son âme de désespoir[5]».--Première rencontre de l'enfant avec le spectre d'effroi, qu'une partie de sa vie devait être consacrée à combattre, et l'autre à célébrer, en le transfigurant.... La trace de cette angoisse est marquée en quelques traits inoubliables des derniers chapitres d'Enfance, où les souvenirs sont transposés pour le récit de la mort et de l'enterrement de la mère.
Ils restaient cinq enfants, dans la vieille maison de Iasnaïa Poliana[6], où Léon-Nikolaievitch était né, le 28 août 1828, et qu'il ne devait quitter que pour mourir, quatre-vingt-deux ans après. La plus jeune, une fille, Marie, qui plus tard se fit religieuse (ce fut auprès d'elle que Tolstoï se réfugia, mourant, quand il s'enfuit de sa maison et des siens).--Quatre fils: Serge, égoïste et charmant, «sincère à un degré que je n'ai jamais vu atteindre»;--Dmitri, passionné, concentré, qui plus tard, étudiant, devait se livrer aux pratiques religieuses avec emportement, sans souci de l'opinion, jeûnant, recherchant les pauvres, hébergeant les infirmes, puis soudain se jetant dans la débauche, avec la même violence, ensuite rongé de remords, rachetant et prenant chez lui une fille qu'il avait connue dans une maison publique, et mourant de phtisie à vingt-neuf ans[7];--Nicolas, l'aîné, le frère le plus aimé, qui avait hérité de la mère son imagination pour conter des histoires[8], ironique, timide et fin, plus tard officier au Caucase, où il prit l'habitude de l'alcoolisme, plein de tendresse chrétienne, lui aussi, vivant dans des taudis, partageant avec les pauvres tout ce qu'il possédait. Tourgueniev disait de lui «qu'il mettait en pratique cette humilité devant la vie, que son frère Léon se contentait de développer en théorie».
Auprès des orphelins, deux femmes d'un grand coeur: la tante Tatiana[9], «qui avait deux vertus, dit Tolstoï: le calme et l'amour». Toute sa vie n'était qu'amour. Elle se dévouait sans cesse....
Elle m'a fait connaître le plaisir moral d'aimer....
L'autre, la tante Alexandra, qui servait toujours les autres, et évitait d'être servie, se passait de domestiques, avait pour occupations favorites la lecture de la vie des saints, les causeries avec les pèlerins et avec les innocents. De ces innocents et innocentes, plusieurs vivaient dans la maison. Une d'elles, une vieille pèlerine, qui récitait des psaumes, était marraine de la soeur de Tolstoï. Un autre, Gricha, ne savait que prier et pleurer....
_O grand chrétien Gricha! Ta foi était si forte que tu sentais l'approche de Dieu, ton amour était si ardent que les paroles coulaient de tes lèvres, sans que ta raison les contrôlât. Et comme tu célébrais Sa magnificence, quand, ne trouvant pas de paroles, tout en larmes, tu te prosternais sur le sol!..._[10]
Qui ne voit la part que toutes ces humbles âmes ont eue à la formation de Tolstoï? Il semble qu'en elles s'ébauche et s'essaye le Tolstoï de la fin. Leurs prières, leur amour ont jeté dans l'esprit de l'enfant les semences de foi, dont le vieillard devait voir se lever la moisson.
Sauf de l'innocent Gricha, Tolstoï, dans ses récits d'Enfance, ne parle point de ces modestes collaborateurs qui l'aidèrent à construire son âme. Mais, en revanche, comme elle transparaît au travers du livre, cette âme d'enfant, «ce coeur pur et aimant, tel un rayon clair, qui découvrait toujours chez les autres leurs meilleures qualités», cette tendresse extrême! Heureux, il pense au seul homme qu'il sache malheureux, il pleure et il voudrait se dévouer pour lui. Il embrasse un vieux cheval, il lui demande pardon de l'avoir fait souffrir. Il est heureux d'aimer, même n'étant pas aimé. Déjà l'on aperçoit les germes de son futur génie: son imagination, qui le fait pleurer, de ses propres histoires; sa tête toujours en travail, qui toujours cherche à penser ce à quoi pensent les gens; sa faculté précoce d'observation et de souvenir[11]; ce regard attentif qui scrute les physionomies, au milieu de son deuil, et la vérité de leur douleur. A cinq ans, il sentit, dit-il, pour la première fois, «que la vie n'est pas un amusement, mais une besogne très lourde[12]».
Heureusement il l'oubliait. En ce temps-là, il se berçait de contes populaires, des bylines russes, ces rêves mythiques et légendaires, des récits de la Bible,--surtout de la sublime Histoire de Joseph, que, vieillard, il donnait encore pour le modèle de l'art,--et des Mille et une Nuits, que, chaque soir, chez sa grand mère, récitait un conteur aveugle, assis sur le rebord de la fenêtre.
Il fit ses études à Kazan[13]. Études médiocres. On disait des trois frères[14]: «Serge veut et peut. Dmitri veut et ne peut pas. Léon ne veut pas et ne peut pas».
Il passait par ce qu'il nomma «le désert de l'adolescence». Désert de sable, où souffle par rafales un vent brûlant de folie. Sur cette période, les récits d'Adolescence et surtout de Jeunesse sont riches en confessions intimes. Il est seul. Son cerveau est dans un état de fièvre perpétuelle. Pendant un an, il retrouve pour son compte et essaie tous les systèmes[15]. Stoïcien, il s'inflige des tortures physiques. Épicurien, il se débauche. Puis, il croit à la métempsycose. Il finit par tomber dans un nihilisme dément: il lui semble que s'il se retournait assez vite, il pourrait voir face à face le néant. Il s'analyse, il s'analyse....
_Je ne pensais plus à une chose, je pensais que je pensais à une chose...._[16]
Cette analyse perpétuelle, cette machine à raisonner, qui tournait dans le vide, lui restera comme une habitude dangereuse, qui, dit-il, «lui nuit souvent dans la vie», mais où son art a puisé des ressources inouïes[17].
A ce jeu, il avait perdu toutes ses convictions: il le pensait, du moins. A seize ans, il cessa de prier et d'aller à l'église[18]. Mais la foi n'était pas morte, elle couvait seulement:
_Pourtant je croyais en quelque chose. En quoi? Je ne pourrais le dire. Je croyais encore en Dieu, ou plutôt je ne le niais pas. Mais quel Dieu? Je l'ignorais. Je ne niais pas non plus le Christ et sa doctrine; mais en quoi consistait cette doctrine, je n'aurais su le dire[19]._
Il était pris, par moments, de rêves de bonté. Il voulait vendre sa voiture, en donner l'argent aux pauvres, leur faire le sacrifice d'un dixième de sa fortune, se passer de domestiques.... «Car ce sont des hommes comme moi[20].» Il écrivait, pendant une maladie[21], des Règles de vie. Il s'y assignait naïvement le devoir de «tout étudier et tout approfondir: droit, médecine, langues, agriculture, histoire, géographie, mathématiques, d'atteindre le plus haut degré de perfection en musique et en peinture».... Il avait «la conviction que la destinée de l'homme était dans son perfectionnement incessant».
Mais, insensiblement, sous la poussée de ses passions d'adolescent, d'une sensualité violente et d'un immense amour-propre[22], cette foi dans la perfection déviait, perdait son caractère désintéressé, devenait pratique et matérielle. S'il voulait perfectionner sa volonté, son corps et son esprit, c'était afin de vaincre le monde et d'imposer l'amour[23]. Il voulait plaire.
Ce n'était pas aisé. Il avait alors une laideur simiesque: face brutale, longue et lourde, cheveux courts, plantés bas, petits yeux qui se fixent sur vous avec dureté, enfouis dans des cavités sombres, large nez, grosses lèvres qui avancent, et de vastes oreilles[24]. Ne pouvant se donner le change sur cette laideur qui, lorsqu'il était enfant, lui causait déjà des crises de désespoir[25], il prétendit réaliser l'idéal de «l'homme comme il faut[26]». Cet idéal le conduisit, pour faire comme les autres «hommes comme il faut», à jouer, à s'endetter stupidement et à se débaucher tout à fait[27].
Une chose le sauva toujours: son absolue sincérité.
--Savez-vous pourquoi je vous aime plus que les autres? dit Nekhludov à son ami. Vous avez une qualité étonnante et rare: la franchise.
--Oui, je dis toujours les choses que j'ai même honte à m'avouer[28].
Dans ses pires égarements, il se juge avec une clairvoyance impitoyable.
«Je vis tout à fait bestialement, écrit-il dans son Journal, je suis tout déprimé.»
Et, avec sa manie d'analyse, il note minutieusement les causes de ses erreurs:
1º Indécision ou manque d'énergie;--2º Duperie de soi-même;--3º Précipitation;--4º Fausse honte;--5º Mauvaise humeur;--6º Confusion;--7º Esprit d'imitation;--8º Versatilité;--9º Irréflexion.
Cette même indépendance de jugement, il l'applique, encore étudiant, à la critique des conventions sociales et des superstitions intellectuelles. Il bafoue la science universitaire, refuse tout sérieux aux études historiques, et se fait mettre aux arrêts pour son audace de pensée. A cette époque, il découvre Rousseau, les Confessions, Émile. C'est un coup de foudre.
Je lui rendais un culte. Je portais au cou son portrait en médaille comme une image sainte[29].
Ses premiers essais philosophiques sont des commentaires sur Rousseau (1846-7).
* * * * *
Cependant, dégoûté de l'Université et des hommes «comme il faut», il revient se terrer dans ses champs, à Iasnaïa Poliana (1847-1851); il reprend contact avec le peuple; il prétend lui venir en aide, en être le bienfaiteur et l'éducateur. Ses expériences de ce temps ont été racontées dans une de ses premières oeuvres, la Matinée d'un Seigneur (1852), une remarquable nouvelle, dont le héros est son prête-nom favori, le prince Nekhludov[30].
Nekhludov a vingt ans. Il a laissé l'Université pour se consacrer à ses paysans. Voici un an qu'il travaille à leur faire du bien; et, dans une visite au village, nous le voyons qui se heurte à l'indifférence railleuse, à la méfiance enracinée, à la routine, à l'insouciance, au vice, à l'ingratitude. Tous ses efforts sont vains. Il rentre découragé, et il songe à ses rêves d'il y a un an, à son généreux enthousiasme, à «son idée que l'amour et le bien étaient le bonheur et la vérité, le seul bonheur et la seule vérité possibles en ce monde». Il se sent vaincu. Il est honteux et lassé.
_Assis devant le piano, sa main inconsciemment effleura les touches. Un accord sortit, puis un second, un troisième... Il se mit à jouer. Les accords n'étaient pas tout à fait réguliers; souvent ils étaient ordinaires jusqu'à la banalité et ne décelaient aucun talent musical; mais il y trouvait un plaisir indéfinissable, triste. A chaque changement d'harmonies, avec un battement de coeur, il attendait ce qui allait sortir, et il suppléait vaguement par l'imagination à ce qui faisait défaut. Il entendait le choeur, l'orchestre... Et son principal plaisir lui venait de l'activité forcée de l'imagination, qui lui présentait sans liens, mais avec une clarté étonnante, les images et les scènes les plus variées du passé et de l'avenir...._
Il revoit les moujiks vicieux, méfiants, menteurs, paresseux et butés, avec qui il causait tout à l'heure; mais il les revoit, cette fois, avec ce qu'ils ont de bon, non plus avec leurs vices; il pénètre en leur coeur par l'intuition de l'amour; il lit en eux leur patience, leur résignation au sort qui les écrase, leur pardon pour les injures, leur affection familiale et les causes de leur attachement routinier et pieux au passé. Il évoque leurs journées de bon travail, fatigant et sain....
«_C'est beau, murmure-t-il... Pourquoi ne suis-je pas l'un d'eux?_»[31]
Tout Tolstoï est déjà dans le héros de cette première nouvelle[32]: sa vision nette et ses illusions persistantes. Il observe les gens avec un réalisme sans défaut; mais, dès qu'il ferme les yeux, ses rêves le reprennent, et son amour des hommes.
Mais Tolstoï, en 1850, est moins patient que Nekhludov. Iasnaïa l'a déçu; il est las du peuple, comme de l'élite; son rôle lui pèse: il n'y tient plus. D'ailleurs ses créanciers le harcèlent. En 1851, il s'enfuit au Caucase, à l'armée, auprès de son frère Nicolas, officier.
A peine arrivé dans les montagnes sereines, il se ressaisit, il retrouve Dieu:
_La nuit dernière[33], j'ai à peine dormi... Je me suis mis à prier Dieu. Il m'est impossible de décrire la douceur du sentiment que j'éprouvais en priant. J'ai récité les prières habituelles, et ensuite je suis resté longtemps encore à prier. Je désirais quelque chose de très grand, de très beau.... Quoi? je ne puis le dire. Je voulais me fondre avec l'Être infini, je lui demandais de me pardonner mes fautes... Mais non, je ne le demandais pas, je sentais que, puisqu'il m'accordait ce moment bienheureux, il me pardonnait. Je demandais, et en même temps je sentais que je n'avais rien à demander et que je ne pouvais pas, que je ne savais pas demander. Je l'ai remercié, mais non en paroles, non en pensée... Une heure à peine s'était écoulée que j'écoutais la voix du vice. Je me suis endormi en rêvant de la gloire et des femmes: c'était plus fort que moi.--N'importe! Je remercie Dieu pour ce moment de bonheur, pour ce qu'il m'a montré ma petitesse et ma grandeur. Je veux prier, mais je ne sais pas; je veux comprendre, mais je n'ose pas. Je m'abandonne à Ta Volonté[34]!_
La chair n'était pas vaincue (elle ne le fut jamais); la lutte se poursuivait dans le secret du coeur, entre les passions et Dieu. Tolstoï note, dans le Journal, les trois démons qui le dévorent:
1º Passion du jeu. Lutte possible.
2º Sensualité. Lutte très difficile.
3º Vanité. La plus terrible de toutes.
Dans l'instant qu'il rêvait de vivre pour les autres et de se sacrifier, des pensées voluptueuses ou futiles l'assiégeaient: l'image de quelque femme cosaque, ou «le désespoir qu'il aurait si sa moustache gauche se soulevait plus que la droite[35]».--«N'importe!» Dieu était là, il ne le quittait plus. Le bouillonnement de la lutte même était fécond, toutes les puissances de vie en étaient exaltées.
_Je pense que l'idée si frivole que j'ai eue d'aller faire un voyage au Caucase m'a été inspirée d'en haut. La main de Dieu m'a guidé. Je ne cesse de l'en remercier. Je sens que je suis devenu meilleur ici, et je suis fermement persuadé que tout ce qui peut m'arriver ne sera que pour mon bien, puisque c'est Dieu lui-même qui l'a voulu...[36]._
C'est le chant d'actions de grâces de la terre au printemps. Elle se couvre de fleurs. Tout est bien, tout est beau. En 1852, le génie de Tolstoï donne ses premières fleurs: Enfance, la Matinée d'un Seigneur, l'Incursion, Adolescence; et il remercie l'Esprit de vie qui l'a fécondé[37].
Histoire de mon Enfance fut commencée, dans l'automne de 1851, à Tiflis, et terminée, le 2 juillet 1852, à Piatigorsk, au Caucase. Il est curieux que dans le cadre de cette nature qui l'enivrait, en pleine vie nouvelle, au milieu des risques émouvants de la guerre, occupé à découvrir un monde de caractères et de passions qui lui étaient inconnus, Tolstoï soit revenu, dans cette première oeuvre, aux souvenirs de sa vie passée. Mais quand il écrivit Enfance, il était malade, son activité militaire se trouvait brusquement arrêtée; et, durant les longs loisirs de sa convalescence, seul et endolori, il était dans une disposition d'esprit sentimentale, où le passé se déroulait devant ses yeux attendris[38]. Après la tension épuisante des ingrates dernières années, il lui était doux de revivre «la période merveilleuse, innocente, poétique et joyeuse» du premier âge, et de se refaire un «coeur d'enfant, bon, sensible et capable d'amour». Au reste, avec l'ardeur de la jeunesse et ses projets illimités, avec le caractère cyclique de son imagination poétique, qui concevait rarement un sujet isolé, et dont les grands romans ne sont que les anneaux d'une longue chaîne historique, les fragments de vastes ensembles qu'il ne put jamais exécuter[39], Tolstoï, à ce moment, ne voyait dans les récits d'Enfance que les premiers chapitres d'une Histoire de quatre Époques, qui devait aussi comprendre sa vie au Caucase et sans doute aboutir à la révélation de Dieu par la nature.
Tolstoï a été très sévère plus tard pour ses récits d'Enfance, auxquels il a dû une partie de sa popularité.
--«C'est si mauvais, disait-il à M. Birukov, c'est écrit avec si peu d'honnêteté littéraire!... Il n'y a rien à en tirer.»
Il fut le seul de son avis. L'oeuvre manuscrite, envoyée sans nom d'auteur à la grande revue russe le Sovrémennik (le Contemporain), fut aussitôt publiée (6 septembre 1852) et eut un succès général que tous les publics d'Europe ont confirmé. Cependant, malgré son charme poétique, sa finesse de touche, sa délicate émotion, on comprend qu'elle ait déplu à Tolstoï, plus tard.
Elle lui a déplu, pour les raisons mêmes qui firent qu'elle plaisait aux autres. Il faut bien le dire: sauf dans la notation de certains types locaux et dans un petit nombre de pages, qui frappent par le sentiment religieux ou par le réalisme dans l'émotion[40], la personnalité de Tolstoï s'y accuse très peu. Il y règne une douce, tendre sentimentalité, qui lui fut toujours antipathique, par la suite, et qu'il proscrivit de ses autres romans. Nous la reconnaissons, nous reconnaissons cet humour et ces larmes; ils viennent de Dickens. Parmi ses lectures favorites, entre quatorze et vingt et un ans, Tolstoï indique dans son Journal: «Dickens: David Copperfield. Influence considérable.» Il relit encore le volume, au Caucase.
Deux autres influences, qu'il signale: Sterne et Toeppfer. «J'étais alors, dit-il, sous leur inspiration[41].»
Qui eût pensé que les Nouvelles Genevoises avaient été le premier modèle de l'auteur de Guerre et Paix? Et pourtant, il suffit de le savoir pour retrouver, dans les récits d'Enfance, leur bonhomie affectueuse et narquoise, transplantée dans une nature plus aristocratique.
Tolstoï, à ses débuts, se trouvait donc être pour le public une figure de connaissance. Mais sa personnalité ne tarda pas à s'affirmer. Adolescence (1853), moins pure et moins parfaite qu'Enfance, dénote une psychologie plus originale, un sentiment très vif de la nature, et une âme tourmentée, dont Dickens et Toeppfer eussent été bien en peine. Dans la Matinée d'un Seigneur (octobre 1852)[42], le caractère de Tolstoï paraît nettement formé, avec l'intrépide sincérité de son observation et sa foi dans l'amour. Parmi les remarquables portraits de paysans qu'il peint dans cette nouvelle, on trouve déjà l'esquisse d'une des plus belles visions de ses Contes populaires: le vieillard au rucher[43], le petit vieux sous le bouleau, les mains étendues, les yeux levés, sa tête chauve luisante au soleil, autour, les abeilles dorées, volant sans le piquer, lui faisant une couronne....
Mais les oeuvres-types de cette période sont celles qui enregistrent immédiatement ses émotions présentes: les récits du Caucase. Le premier, l'Incursion (terminé le 24 décembre 1852), s'impose par la magnificence des paysages: un lever de soleil au milieu des montagnes, sur le bord d'une rivière; un étonnant tableau nocturne, ombres et bruits notés avec une intensité saisissante; et le retour, le soir, tandis qu'au loin les cimes neigeuses disparaissent dans le brouillard violet et que les belles voix des soldats qui chantent montent dans l'air transparent. Plusieurs types de Guerre et Paix s'y essaient à la vie: le capitaine Khlopov, le vrai héros, qui ne se bat point pour son plaisir, mais parce que c'est son devoir, «une de ces physionomies russes, simples, calmes, qu'il est très facile et très agréable de regarder droit dans les yeux». Lourd, gauche, un peu ridicule, indifférent à ce qui l'entoure, lui seul ne change pas dans la bataille, où tous les autres changent; «il est exactement comme on l'a toujours vu: les mêmes mouvements tranquilles, la même voix égale, la même expression de simplicité sur son visage naïf et lourd». Auprès de lui, le lieutenant joue les héros de Lermontov, et, très bon, fait mine de sentiments féroces. Et le pauvre petit sous-lieutenant, tout joyeux de sa première affaire, débordant de tendresse, prêt à sauter au cou de chacun, adorable et risible, se fait stupidement tuer, comme Pétia Rostov. Au milieu du tableau, la figure de Tolstoï, qui observe, sans se mêler aux pensées de ses compagnons; déjà il fait entendre son cri de protestation contre la guerre:
_Les hommes ne peuvent-ils donc vivre à l'aise, dans ce monde si beau, sous cet incommensurable ciel étoilé? Comment peuvent-ils, ici, conserver des sentiments de méchanceté, de vengeance, la rage de détruire leurs semblables? Tout ce qu'il y a de mauvais dans le coeur humain devrait disparaître au contact de la nature, cette expression la plus immédiate du beau et du bien[44]._
D'autres récits du Caucase, observés à cette époque, n'ont été rédigés que plus tard: en 1854-5, _la Coupe en forêt_[45], d'un réalisme exact, un peu froid, mais plein de notations curieuses pour la psychologie du soldat russe,--des notes pour l'avenir;--en 1856, une _Rencontre au Détachement avec une connaissance de Moscou_[46], un homme du monde, déchu, sous-officier dégradé, poltron, ivrogne et menteur, qui ne peut se faire à l'idée d'être tué comme un de ces soldats qu'il méprise et dont le moindre vaut cent fois mieux que lui.
Au-dessus de toutes ces oeuvres s'élève, cime la plus haute de cette première chaîne de montagnes, un des plus beaux romans lyriques que Tolstoï ait écrits, le chant de sa jeunesse, le poème du Caucase, _les Cosaques_[47]. La splendeur des montagnes neigeuses qui déroulent leurs nobles lignes sur le ciel lumineux remplit de sa musique le livre tout entier. L'oeuvre est unique par cette fleur du génie, «le tout-puissant dieu de la jeunesse, comme dit Tolstoï, cet élan qui ne se retrouve plus». Quel torrent printanier! Quelles effusions d'amour!
«_J'aime, j'aime tant!... Braves! Bons!..._» répétait-il, et il voulait pleurer. Pourquoi? qui était brave? qui aimait-il? Il ne le savait pas bien[48].
Cette ivresse du coeur coule, désordonnée. Le héros, Olénine, est venu, comme Tolstoï, se retremper au Caucase, dans la vie d'aventures; il s'éprend d'une jeune Cosaque et s'abandonne au tohu-bohu de ses aspirations contradictoires. Tantôt il pense que «le bonheur, c'est de vivre pour les autres, de se sacrifier», tantôt que «le sacrifice de soi n'est que sottise»; alors, il n'est pas loin de croire, avec le vieux cosaque Erochka, que «tout se vaut. Dieu a fait tout pour la joie de l'homme. Rien n'est péché. S'amuser avec une belle fille n'est pas un péché, c'est le salut.» Mais qu'a-t-il besoin de penser? Il suffit de vivre. La vie est tout bien, tout bonheur, la vie toute-puissante, universelle: la Vie est Dieu. Un naturisme brûlant soulève et dévore l'âme. Perdu dans la forêt, au milieu de «la végétation sauvage, de la multitude de bêtes et d'oiseaux, des nuées de moucherons, dans la verdure sombre, dans l'air parfumé et chaud, parmi de petits fossés d'eau trouble qui partout clapotaient sous le feuillage», à deux pas des embûches de l'ennemi, Olénine «est pris tout à coup par un tel sentiment de bonheur sans cause que, par une habitude d'enfance, il se signe et se met à remercier quelqu'un». Comme un fakir hindou, il jouit de se dire qu'il est seul et perdu dans ce tourbillon de vie qui l'aspire, que des myriades d'êtres invisibles guettent en ce moment sa mort, cachés de tous côtés, que ces milliers d'insectes bourdonnent autour de lui, s'appelant:
--«_Par ici, par ici, camarades! voici quelqu'un à piquer!_»
_Et il était clair pour lui qu'ici il n'était plus un gentilhomme russe, de la société de Moscou, ami et parent de tel ou tel, mais simplement un être comme le moucheron, le faisan, le cerf, comme ceux qui vivaient, qui rôdaient maintenant autour de lui._
--«_Comme eux, je vivrai, je mourrai. Et l'herbe poussera dessus...._»
Et son coeur est joyeux.
Tolstoï vit, à cette heure de jeunesse, dans un délire de force et d'amour de la vie. Il étreint la Nature et se fond avec elle. En elle, il verse, il endort, il exalte ses chagrins, ses joies et ses amours[49]. Mais cette ivresse romantique ne porte jamais atteinte à la lucidité de son regard. Nulle part plus qu'en ce poème ardent, les paysages ne sont peints avec une telle puissance, ni les types avec plus de vérité. L'opposition de la nature et du monde, qui fait le fond du livre, et qui sera, toute sa vie, un des thèmes favoris de la pensée de Tolstoï, un article de son Credo, lui fait déjà trouver, pour fustiger la comédie du monde, quelques âpres accents de la _Sonate à Kreutzer_[50]. Mais il n'est pas moins véridique pour ceux qu'il aime; et les êtres de la nature, la belle Cosaque et ses amis, sont vus en pleine lumière, avec leur égoïsme, leur cupidité, leur fourberie, leurs vices.
Surtout, le Caucase révélait à Tolstoï les profondeurs religieuses de son être. On ne saurait assez mettre en lumière cette première Annonciation de l'Esprit de Vérité. Lui-même s'en est confié, sous le sceau du secret, à sa confidente de jeunesse, sa jeune tante Alexandra Andrejewna Tolstoï. Dans une lettre du 3 mai 1859, il lui fait sa «Profession de foi»[51]:
«Enfant, dit-il, je croyais avec passion et sentimentalité, sans penser. Vers quatorze ans, je commençai à réfléchir sur la vie; et, la religion ne s'accordant pas avec mes théories, je considérai comme un mérite de la détruire... Tout était clair pour moi, logique, bien distribué en des compartiments; et pour la religion, il n'y avait aucune place... Puis, vint le temps où la vie ne m'offrait plus aucun secret, mais où elle commença à perdre tout son sens. _En ce temps--c'était au Caucase--j'étais solitaire et malheureux. Je tendis toutes les forces de mon esprit, comme on ne peut le faire qu'une fois en sa vie... C'était un temps de martyre et de félicité. Jamais, ni avant, ni après, je n'ai atteint à une telle hauteur de pensée, je n'ai vu aussi profond que pendant ces deux années. Et tout ce que j'ai trouvé alors restera ma conviction..._ En ces deux ans de travail spirituel persistant, j'ai découvert une simple, une vieille vérité, mais que je sais maintenant, comme personne ne le sait: je découvris qu'il y a une immortalité, qu'il y a un amour, et qu'on doit vivre pour les autres, afin d'être éternellement heureux. Ces découvertes me jetèrent dans l'étonnement, par leur ressemblance avec la religion chrétienne; et, au lieu de chercher à découvrir plus avant, je me mis à chercher dans l'Évangile. Mais je trouvai peu. Je ne trouvai ni Dieu, ni le Sauveur, ni les Sacrements, rien... Mais je cherchais, de toutes, toutes, toutes les forces de mon âme, et je pleurais, et je me torturais, et je ne désirais rien que la vérité... Ainsi, je suis resté seul, avec ma religion[52].»
En novembre 1853, la guerre avait été déclarée à la Turquie. Tolstoï se fit nommer à l'armée de Roumanie, puis il passa à l'armée de Crimée et arriva le 7 novembre 1854 à Sébastopol. Il brûlait d'enthousiasme et de foi patriotique. Il fit bravement son devoir et fut souvent en danger, surtout en avril-mai 1855, où il était, un jour sur trois, de service à la batterie du 4e bastion.
A vivre pendant des mois dans une exaltation et un tremblement perpétuels, en tête-à-tête avec la mort, son mysticisme religieux se raviva. Il a des entretiens avec Dieu. En avril 1855, il note dans son Journal une prière à Dieu, pour le remercier de sa protection dans le danger et pour le supplier de la lui continuer, «afin d'atteindre le but éternel et glorieux de l'existence, qui m'est inconnu encore...». Ce but de sa vie, ce n'était point l'art, c'était déjà la religion. Le 5 mars 1855, il écrivait:
_J'ai été amené à une grande idée, à la réalisation de laquelle je me sens capable de consacrer toute ma vie. Cette idée, c'est la fondation d'une nouvelle religion, la religion du Christ, mais purifiée des dogmes et des mystères.... Agir en claire conscience, afin d'unir les hommes par la religion[53]._
Ce sera le programme de sa vieillesse.
Cependant, pour se distraire des spectacles qui l'entouraient, il s'était remis à écrire. Comment put-il trouver la liberté d'esprit nécessaire pour composer, sous la grêle d'obus, la troisième partie de ses Souvenirs: Jeunesse? Le livre est chaotique, et l'on peut attribuer aux conditions dans lesquelles il prit naissance son désordre et parfois une certaine sécheresse d'analyses abstraites, avec des divisions et des subdivisions à la manière de Stendhal[54]. Mais on admire sa calme pénétration du fouillis de pensées et de rêves confus qui se pressent dans un jeune cerveau. L'oeuvre est d'une rare franchise avec soi-même. Et, par instants, que de fraîcheur poétique, dans le joli tableau du printemps à la ville, dans le récit de la confession et de la course au couvent pour le péché oublié! Un panthéisme passionné donne à certaines pages une beauté lyrique, dont les accents rappellent les récits du Caucase. Ainsi, la description de cette nuit d'été:
_L'éclat tranquille du lumineux croissant. L'étang brillant. Les vieux bouleaux, dont les branches chevelues s'argentaient d'un côté, au clair de lune, et, de l'autre, couvraient de leurs ombres noires les buissons et la route. Le cri de la caille derrière l'étang. Le bruit à peine perceptible de deux vieux arbres qui se frôlent. Le bourdonnement des moustiques et la chute d'une pomme qui tombe sur les feuilles sèches, les grenouilles qui sautent jusque sur les marches de la terrasse, et dont le dos verdâtre brille sous un rayon de lune.... La lune monte; suspendue dans le ciel clair, elle remplit l'espace; l'éclat superbe de l'étang devient encore plus brillant; les ombres se font plus noires, la lumière plus transparente.... Et moi, humble vermisseau, déjà souillé de toutes les passions humaines, mais avec toute la force immense de l'amour, il me semblait en ce moment que la nature, la lune et moi, nous n'étions qu'un[55]._
Mais la réalité présente parlait plus haut que les rêves du passé; elle s'imposait, impérieuse. Jeunesse resta inachevée; et le capitaine en second comte Léon Tolstoï, dans le blindage de son bastion, au grondement de la canonnade, au milieu de sa compagnie, observait les vivants et les mourants, et notait leurs angoisses et les siennes dans ses inoubliables récits de Sébastopol.
Ces trois récits--Sébastopol en décembre 1854, Sébastopol en mai 1855, Sébastopol en août 1855,--sont confondus d'ordinaire dans le même jugement. Cependant, ils sont bien différents entre eux. Surtout le second récit, par le sentiment et l'art, se distingue des deux autres. Ceux-ci sont dominés par le patriotisme: sur le second plane une implacable vérité.
On dit qu'après avoir lu le premier récit[56], la tsarine pleura et que le tsar ordonna, dans son admiration, de traduire ces pages en français et d'envoyer l'auteur à l'abri du danger. On le comprend aisément. Rien ici qui n'exalte la patrie et la guerre. Tolstoï vient d'arriver; son enthousiasme est intact; il nage dans l'héroïsme. Il n'aperçoit encore chez les défenseurs de Sébastopol ni ambition ni amour-propre, nul sentiment mesquin. C'est pour lui une épopée sublime, dont les héros «sont dignes de la Grèce». D'autre part, ces notes ne témoignent d'aucun effort d'imagination, d'aucun essai de représentation objective; l'auteur se promène à travers la ville; il voit avec lucidité, mais raconte dans une forme qui manque de liberté: «Vous voyez.... Vous entrez... Vous remarquez....» C'est du grand reportage, avec de belles impressions de nature.
Tout autre est la seconde scène: Sébastopol en mai 1855. Dès les premières lignes, on lit:
Des milliers d'amours-propres humains se sont ici heurtés, ou apaisés dans la mort....
Et plus loin:
_... Et comme il y avait beaucoup d'hommes, il y avait beaucoup de vanités.... Vanité, vanité, partout la vanité, même à la porte du tombeau! C'est la maladie particulière à notre siècle.... Pourquoi les Homère et les Shakespeare parlent-ils de l'amour, de la gloire, des souffrances, et pourquoi la littérature de notre siècle n'est-elle que l'histoire sans fin des vaniteux et des snobs?_
Le récit, qui n'est plus une simple relation de l'auteur, mais qui met en scène directement les passions et les hommes, montre ce qui se cache sous l'héroïsme. Le clair regard désabusé de Tolstoï fouille au fond des coeurs de ses compagnons d'armes; en eux ainsi qu'en lui, il lit l'orgueil, la peur, la comédie du monde qui continue de se jouer, à deux doigts de la mort. Surtout la peur est avouée, dépouillée de ses voiles et montrée toute nue. Ces transes perpétuelles[57], cette obsession de la mort sont analysées sans pudeur, sans pitié, avec une terrible sincérité. A Sébastopol, Tolstoï a appris à perdre tout sentimentalisme, «cette compassion vague, féminine, pleurnicheuse», comme il dit avec dédain. Et jamais son génie d'analyse, dont on a vu s'éveiller l'instinct pendant ses années d'adolescence et qui prendra parfois un caractère presque morbide[58], n'a atteint à l'intensité suraiguë et hallucinée du récit de la mort de Praskhoukhine. Il y a là deux pages entières consacrées à décrire ce qui se passe dans l'âme du malheureux, pendant la seconde où la bombe est tombée et siffle avant d'éclater,--et une page sur ce qui se passe en lui, après qu'elle a éclaté et qu'«il a été tué sur le coup par un éclat reçu en pleine poitrine[59]»!
Comme des entr'actes d'orchestre au milieu du drame, s'ouvrent dans ces scènes de bataille de larges éclaircies de nature, des trouées de lumière, la symphonie du jour qui se lève sur le splendide paysage où agonisent des milliers d'hommes. Et le chrétien Tolstoï, oubliant le patriotisme de son premier récit, maudit la guerre impie:
_Et ces hommes, des chrétiens qui professent la même grande loi d'amour et de sacrifice, en regardant ce qu'ils ont fait, ne tombent pas à genoux, repentants, devant Celui qui, en leur donnant la vie, a mis dans l'âme de chacun, avec la peur de la mort, l'amour du bien et du beau! Ils ne s'embrassent pas, avec des larmes de joie et de bonheur, comme des frères!_
Au moment de terminer cette nouvelle, dont l'accent a une âpreté qu'aucune de ses oeuvres encore n'avait montrée, Tolstoï se sent pris d'un doute. A-t-il eu tort de parler?
_Un doute pénible m'étreint. Peut-être ne fallait-il pas dire cela. Peut-être ce que je dis est une de ces méchantes vérités qui, cachées inconsciemment dans l'âme de chacun, ne doivent pas être exprimées pour ne pas devenir nuisibles, comme la lie qu'il ne faut pas agiter, sous peine de gâter le vin. Où est l'expression du mal qu'il faut éviter? Où l'expression du beau qu'il faut imiter? Qui est le malfaiteur et qui est le héros? Tous sont bons et tous sont mauvais...._
Mais il se ressaisit fièrement:
Le héros de ma nouvelle, que j'aime de toutes les forces de mon âme, que je tâche de montrer dans toute sa beauté, et qui toujours fut, est et sera beau, c'est la Vérité.
Après avoir lu ces pages[60], le directeur du Sovrémennik, Nekrasov, écrivait à Tolstoï:
_Voilà précisément ce qu'il faut à la société russe d'aujourd'hui: la vérité, la vérité, dont, depuis la mort de Gogol, il est si peu resté dans la littérature russe.... Cette vérité que vous apportez dans notre art est quelque chose de tout à fait nouveau chez nous. Je n'ai peur que d'une chose: que le temps et la lâcheté de la vie, la surdité et le mutisme de tout ce qui nous entoure fassent de vous ce qu'ils ont fait de la plupart d'entre nous,--qu'ils ne tuent en vous l'énergie[61]._
Rien de pareil n'était à craindre. Le temps, qui use l'énergie des hommes ordinaires, n'a fait que tremper celle de Tolstoï. Mais, sur le moment, les épreuves de la patrie, la prise de Sébastopol, réveillèrent, avec un sentiment de douloureuse piété, le regret de sa franchise trop dure. Dans le troisième récit,--Sébastopol en août 1855,--racontant une scène d'officiers qui jouent et se querellent, il s'interrompt et dit:
_Mais baissons vite le voile sur ce tableau. Demain, aujourd'hui peut-être, chacun de ces hommes ira joyeusement à la rencontre de la mort. Au fond de l'âme de chacun couve la noble étincelle qui fera de lui un héros._
Et si cette pudeur n'enlève rien de sa force au réalisme du récit, le choix des personnages montre assez les sympathies de l'auteur. L'épopée de Malakoff et sa chute héroïque se symbolisent en deux figures touchantes et fières: deux frères, dont l'un, l'aîné, le capitaine Kozeltzov, a quelques traits de Tolstoï[62]; l'autre, l'enseigne Volodia, timide et enthousiaste, avec ses fiévreux monologues, ses rêves, les larmes qui lui montent aux yeux pour un rien, larmes de tendresse, larmes d'humiliation, ses transes des premières heures qu'il passe au bastion (le pauvre petit a encore la peur de l'obscurité, et, quand il est couché, il se cache la tête dans sa capote), l'oppression que lui cause le sentiment de sa solitude et de l'indifférence des autres, puis, quand l'heure est venue, sa joie dans le danger. Celui-ci appartient au groupe des poétiques figures d'adolescents (Pétia de Guerre et Paix, le sous-lieutenant d'Incursion) qui, le coeur plein d'amour, font la guerre en riant et se brisent soudain, sans comprendre, à la mort. Les deux frères tombent frappés, le même jour,--le dernier jour de la défense.--Et la nouvelle se termine par ces lignes, où gronde une rage patriotique:
L'armée quittait la ville. Et chaque soldat, en regardant Sébastopol abandonné, avec une amertume indicible dans le coeur, soupirait et montrait le poing à l'ennemi[63].
Quand, sorti de cet enfer, où pendant une année il avait touché le fond des passions, des vanités et de la douleur humaine, Tolstoï se retrouva, en novembre 1855, parmi les hommes de lettres de Pétersbourg, il éprouva pour eux un sentiment d'écoeurement et de mépris. Tout lui semblait en eux mesquin et mensonger. Ces hommes, qui de loin lui apparaissaient dans une auréole d'art,--Tourgueniev, qu'il avait admiré et à qui il venait de dédier la Coupe en forêt,--vus de près, le déçurent amèrement. Un portrait de 1856 le représente au milieu d'eux: Tourgueniev, Gontcharov, Ostrovsky, Grigorovitch, Droujinine. Il frappe, dans le laisser-aller des autres, par son air ascétique et dur, sa tête osseuse, aux joues creusées, ses bras croisés avec raideur. Debout, en uniforme, derrière ces littérateurs, «il semble, comme l'écrit spirituellement Suarès, plutôt garder ces gens que faire partie de leur société: on le dirait prêt à les reconduire en prison[64]».
Cependant, tous s'empressaient autour du jeune confrère qui leur arrivait, entouré de la double gloire de l'écrivain et du héros de Sébastopol. Tourgueniev, qui avait «pleuré et crié: Hourra!» en lisant les scènes de Sébastopol, lui tendait fraternellement la main. Mais les deux hommes ne pouvaient s'entendre. Si tous deux voyaient le monde avec la même clarté de regard, ils mêlaient à leur vision la couleur de leurs âmes ennemies: l'une, ironique et vibrante, amoureuse et désenchantée, dévote de la beauté; l'autre, violente, orgueilleuse, tourmentée d'idées morales, grosse d'un Dieu caché.
Surtout, ce que Tolstoï ne pardonnait point à ces littérateurs, c'était de se croire une caste élue, la tête de l'humanité. Il entrait dans son antipathie pour eux beaucoup de l'orgueil du grand seigneur et de l'officier vis-à-vis de bourgeois écrivassiers et libéraux[65]. C'était aussi un trait caractéristique de sa nature,--il le reconnaît lui-même,--de «s'opposer d'instinct à tous les raisonnements généralement admis[66]». Une méfiance des hommes, un mépris latent pour la raison humaine, lui faisaient partout flairer la duperie de soi-même ou des autres, le mensonge.
_Il ne croyait jamais à la sincérité des gens. Tout élan moral lui semblait faux, et il avait l'habitude, avec son regard extraordinairement pénétrant, de cingler l'homme qui, lui paraissait-il, ne disait pas la vérité....[67]_
Comme il écoutait! Comme il regardait son interlocuteur, du fond de ses yeux gris enfoncés dans les orbites! Avec quelle ironie se serraient ses lèvres[68]!
_Tourgueniev disait qu'il n'avait jamais rien senti de plus pénible que ce regard aigu, qui, joint à deux ou trois mots d'une observation venimeuse, était capable de mettre en fureur.[69]_
De violentes scènes éclatèrent, dès leurs premières rencontres, entre Tolstoï et Tourgueniev[70]. De loin, ils s'apaisaient et tâchaient de se rendre justice. Mais le temps ne fit qu'accuser la répulsion de Tolstoï pour son milieu littéraire. Il ne pardonnait pas à ces artistes le mélange de leur vie dépravée et de leurs prétentions morales.
_J'acquis la conviction que presque tous étaient des hommes immoraux, mauvais, sans caractère, bien inférieurs à ceux que j'avais rencontrés dans ma vie de bohême militaire. Et ils étaient sûrs d'eux-mêmes et contents, comme peuvent l'être des gens tout à fait sains. Ils me dégoûtèrent[71]._
Il se sépara d'eux. Toutefois, il garda quelque temps encore leur foi intéressée dans l'art[72]. Son orgueil y trouvait son compte. C'était une religion grassement rétribuée; elle procurait «des femmes, de l'argent, de la gloire...».
De cette religion, j'étais un des pontifes. Situation agréable et bien avantageuse....
Pour mieux s'y consacrer, il donna sa démission de l'armée (novembre 1856).
Mais un homme de sa trempe ne pouvait se fermer longtemps les yeux. Il croyait, il voulait croire au progrès. Il lui semblait «que ce mot signifiait quelque chose». Un voyage à l'étranger,--du 29 janvier au 30 juillet 1857,--en France, en Suisse et en Allemagne, fit s'écrouler cette foi.[73] A Paris, le 6 avril 1857, le spectacle d'une exécution capitale «lui montra le néant de la superstition du progrès...».
_Quand je vis la tête se détacher du corps et tomber dans le panier, je compris, par toutes les forces de mon être, qu'aucune théorie sur la raison de l'ordre existant ne pouvait justifier un tel acte. Si même tous les hommes de l'univers, s'appuyant sur quelque théorie, trouvaient cela nécessaire, je saurais, moi, que c'est mal: car ce n'est pas ce que disent et font les hommes qui décide de ce qui est bien ou mal, mais mon coeur[74]._
A Lucerne, le 7 juillet 1857, la vue d'un petit chanteur ambulant, à qui les riches Anglais, hôtes du Schweizerhof, refusaient l'aumône, lui fait inscrire dans son _Journal du prince D. Nekhludov_[75] son mépris pour toutes les illusions chères aux libéraux, pour ces gens «qui tracent des lignes imaginaires sur la mer du bien et du mal...».
_Pour eux la civilisation, c'est le bien; la barbarie, le mal; la liberté, le bien; l'esclavage, le mal. Et cette connaissance imaginaire détruit les besoins instinctifs, primordiaux, les meilleurs. Et qui me définira ce qu'est la liberté, ce qu'est le despotisme, ce qu'est la civilisation, ce qu'est la barbarie? Où donc ne coexistent pas le bien et le mal? Il n'y a en nous qu'un seul guide infaillible, l'Esprit universel qui nous souffle de nous rapprocher les uns des autres._
De retour en Russie, à Iasnaïa, de nouveau il s'occupa des paysans.[76] Ce n'était pas qu'il se fît non plus illusion sur le peuple. Il écrit:
_Les apologistes du peuple et de son bon sens ont beau dire, la foule est peut-être bien l'union de braves gens; mais alors ils ne s'unissent que par le côté bestial, méprisable, qui n'exprime que la faiblesse et la cruauté de la nature humaine[77]._
Aussi n'est-ce pas à la foule qu'il s'adresse: c'est à la conscience individuelle de chaque homme, de chaque enfant du peuple. Car là est la lumière. Il fonde des écoles, sans trop savoir qu'enseigner. Pour l'apprendre, il fait un second voyage en Europe, du 3 juillet 1860 au 23 avril 1861[78].
Il étudie les divers systèmes pédagogiques. Est-il besoin de dire qu'il les rejette tous? Deux séjours à Marseille lui montrèrent que la véritable instruction du peuple se faisait en dehors de l'école, qu'il trouva ridicule, par les journaux, les musées, les bibliothèques, la rue, la vie, qu'il nomme «l'école inconsciente» ou «spontanée». L'école spontanée, par opposition à l'école obligatoire, qu'il regarde comme néfaste et niaise, voilà ce qu'il veut fonder, ce qu'il essaye, à son retour, à Iasnaïa Poliana[79]. Son principe est la liberté. Il n'admet point qu'une élite, «la société privilégiée libérale», impose sa science et ses erreurs au peuple, qui lui est étranger. Elle n'y a aucun droit. Cette méthode d'éducation forcée n'a jamais pu produire, dans l'Université, «des hommes dont l'humanité a besoin, mais des hommes dont a besoin la société dépravée: des fonctionnaires, des professeurs fonctionnaires, des littérateurs fonctionnaires, ou des hommes arrachés sans aucun but à leur ancien milieu, dont la jeunesse a été gâtée, et qui ne trouvent pas de place dans la vie: des libéraux irritables, maladifs[80]». Au peuple de dire ce qu'il veut! S'il ne tient pas «à l'art de lire et d'écrire que lui imposent les intellectuels», il a ses raisons pour cela: il a d'autres besoins d'esprit plus pressants et plus légitimes. Tâchez de les comprendre et aidez-le à les satisfaire!
Ces libres théories d'un conservateur révolutionnaire, comme il fut toujours, Tolstoï tâcha de les mettre en pratique, à Iasnaïa, où il se faisait beaucoup plus le condisciple que le maître de ses élèves[81]. En même temps, il s'efforçait d'introduire dans l'exploitation agricole un esprit plus humain. Nommé en 1861 arbitre territorial, dans le district de Krapivna, il fut le défenseur du peuple contre les abus de pouvoir des propriétaires et de l'État.