RENÉ BOYLESVE
La Leçon d'amour dans un parc
roman
PARIS
ÉDITIONS DE LA REVUE BLANCHE
23, BOULEVARD DES ITALIENS, 23
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.
DU MÊME AUTEUR
Le Médecin des Dames de Néans.
Les Bains de Bade.
Sainte Marie des Fleurs.
Le Parfum des Iles Borromées.
Mademoiselle Cloque.
La Becquée.
Il a été tiré de cet ouvrage:
Trois exemplaires sur Chine, hors commerce
et quinze exemplaires numérotés, savoir:
Trois exemplaires sur Japon, de 1 à 3
et douze exemplaires sur vélin des Papeteries du Marais
fabriqué spécialement pour les Éditions de la Revue blanche,
de 4 à 15.
JUSTIFICATION DU TIRAGE:
A CHARLES GUÉRIN,
Mon cher ami, j'ose vous offrir ce livre qui ne paraîtra que futile à beaucoup, mais où votre sûr instinct de poète discernera sous le papillonage de mes poupées, quelques-uns de ces grondements du coeur humain dont le bruit prolongé nous a arrêtés quelquefois, vous en souvenez-vous?--tous deux soudain muets, et la gorge un peu gênée,--lorsque vous veniez de me lire une admirable page du Semeur de Cendres, ou simplement lorsque nous avions parlé, encore une fois, de l'éternel et cher sujet, celui où l'idée divine se mêle à l'amour, à la terre, à l'air du soir.
R. B.
LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC
I
CE CHAPITRE EST ÉCRIT EN GUISE DE PRÉFACE POUR AVERTIR LE LECTEUR QUE L'ON COMMENCE UN CONTE LIBRE.
Je sais que votre désir secret, en ouvrant un livre, est de trouver un ami qui vous parle et qui vous donne l'illusion de ne parler qu'à vous. Et moi, quand j'écris, je voudrais composer mes récits comme une lettre, où l'on rapporte ce que l'on veut, au gré de son humeur, en ayant présente à l'esprit l'image de celui qui demain brisera l'enveloppe à son réveil. Aussi je vais m'offrir le plaisir, entre de graves romans qui sont difficiles, de raconter--une fois--ce qu'il me plaira, comme on improvise de jolis contes aux enfants.
Quel bonheur! D'abord, je choisirai mon sujet. Vous croyez qu'il en est toujours ainsi? Détrompez-vous. On choisit le sujet d'un conte parce que c'est la fantaisie, aux trésors infinis, qui nous l'offre; mais la vérité, principal aliment du roman moderne, est une matière austère et rebutante qui nous impose sa tyrannie; il faut en avoir énormément absorbé, l'avoir goûtée, assimilée, l'avoir faite plus chair que notre chair pour oser en toucher mot, sous peine de ne vous servir que de misérables notes de carnet acidulées ou rances, aussi éloignées de former oeuvre vive que le sont les petits bocaux renfermant les diverses céréales de France, de vous évoquer l'idée du manteau de prairies et de moissons qui couvre notre beau pays.--Par exemple, je vous avertis, puisque j'adopte le sujet de mon goût, que je me risque à vous raconter une aventure délicate. Oh! comme il est périlleux de raconter une aventure délicate, à une époque où la licence dans les ouvrages romanesques est sans bornes. Les abus des cyniques, dans la liberté d'écrire, tueront,--si ce n'est déjà fait--ce qu'il y avait de charmant à écrire librement, en notre langue, pourvu que l'on fût honnête homme. Plus sûrement qu'un régime oppressif, les excès nous raviront la liberté même; pis peut-être que la liberté même: le goût de parler d'amour.
En second lieu, je choisis mes personnages! Vous me voyez joyeux comme un écolier qu'on a laissé faire main basse dans un bazar. Ah! mon lecteur, foin des créatures viles, des êtres écoeurants, des louches tripoteurs, des veules voyous dont vivote la librairie moderne! Il s'agit d'oublier ces misères. Point davantage de personnages impeccables: race odieuse comme l'absolu, comme l'idée pure, comme toutes les conceptions des pédants, qui ne participent pas de la gracieuse imperfection des choses créées. Pour moi, je me plais dans la compagnie de gens qui sont capables de commettre d'insignes faiblesses, et qui les commettent, mais avec bonne grâce, d'une allure aisée et naturelle, telle, en un mot, que l'on sent que le bon Dieu les a mis au monde pour cela, et qu'il les regarde faire, du coin de l'oeil, sans trop froncer le sourcil.
Maintenant je vous prie de croire que je ne vais pas placer mon monde dans des endroits où l'odorat et la vue courent risque d'être offensés, ni dans ces maisons pauvres et grises où nous puisons nos documents quand il s'agit de fixer l'histoire des moeurs, ni dans ces hôtels somptueux de Paris qu'il est indispensable de faire habiter par des gens tarés, pour peu que l'on tienne à prouver, dès la première page, que l'on est un écrivain sérieux.
Enfin, je dirigerai les péripéties à ma guise, ce qui ne bouleversera probablement pas beaucoup l'ordre logique des actions humaines, car tout ce qui contrarie le rythme immuable de cette marche me choque; mais je ne ferai pas exprès de m'y conformer, et je me réjouis de m'imaginer que je suis le maître des événements.
II
LE PAYS LE PLUS ATTRAYANT; DES JARDINS MAGNIFIQUES; UNE JEUNE FEMME DE CORPS PARFAIT; UN MARIAGE.
Il y avait autrefois un marquis de Chamarante, appelé Foulques, de son petit nom, qui épousa une jeune orpheline nommée Ninon, héritière d'un beau château.
Ce château était situé sur la pente d'une de ces douces collines, comme il y en a tant et de si jolies, au bord de la Loire; et il avait été très bien aménagé, surtout quant à ses jardins, par feu M. Lemeunier de Fontevrault, qui raffolait des belles allées à la française, élancées en droite ligne entre des arbres de haute futaie dont les libres panaches balaient le ciel, tandis que leurs corps disposés symétriquement, soumis au ciseau, parés et unis comme une rangée de courtisans, donnent l'idée d'une grande politesse de moeurs, d'une entente parfaite sur les choses primordiales de la vie courante, en même temps que d'une certaine réserve de liberté non dépourvue d'audaces pour ce qui est des hauteurs, ou bien ne donnent l'idée de rien du tout, sinon d'un plaisir pour la vue, ce qui vaut tout autant. Il aimait les perspectives lointaines, la surprise d'une statue de marbre magnifique et isolée sous les ombrages, ou ayant l'air, à l'automne, de courir avec les feuilles que poursuit le vent; et les terrasses à l'italienne d'où retombent les pampres et les vignes-vierges en baldaquins lourds; les balustrades où l'on prend aisément une pose élégante et où l'on s'imagine volontiers qu'on ne peut point ne pas penser à quelque chose de noble et de beau. Aussi avait-il répandu à profusion ces ornements sur sa terre de Fontevrault, allant depuis le sommet du coteau planté de moulins à vent, jusqu'au bac d'Ablevois, où les gens de Touraine traversent le fleuve pour gagner la vallée d'Anjou.
Je regrette bien de n'avoir pas connu M. Lemeunier de Fontevrault, car son goût pour les jardins me l'eût fait beaucoup aimer. Mais il est doux aussi de regretter une belle figure dont un long espace de temps nous sépare; on l'imagine plus pure et plus séduisante, et l'on a le droit de ne pas douter qu'elle vous eût choisi pour ami, ce qui n'est pas sûr. Et puis, je me dis que M. Lemeunier de Fontevrault ayant planté lui-même son parc, vit ses arbres moins hauts, ses berceaux moins touffus, ses charmilles moins mystérieuses que nous n'allons les contempler. Enfin, à parler franc, puisque nous avons une dizaine d'années à passer dans ce château de Fontevrault, je préfère y voir la jeune héritière en sa pleine beauté, c'est-à-dire de vingt à trente ans, plutôt que de l'y suivre à l'âge ingrat; d'autant plus qu'elle ne va pas tarder à avoir une fille qui sera beaucoup plus intéressante qu'elle sous le rapport de l'intelligence. A ce propos, j'avouerai même que je m'étonne du choix que fit de Ninon M. Lemeunier de Fontevrault quand il l'adopta à moins qu'elle ne fût déjà très belle ou, comme on l'a prétendu, son propre sang, née clandestinement de quelque princesse sans doute plus remarquable par ses formes que par son esprit. Il avait ramené l'enfant on ne sait d'où, car il était grand voyageur, l'avait fort mal élevée, ce qui est assez naturel, même à un homme de valeur; enfin l'avait tenue chez lui jusqu'à sa vingtième année sans vouloir lui donner un liard de dot, tandis qu'il la couchait sur son testament et lui laissait toute sa fortune.
Ninon avait à cette époque-là un visage arrondi, avenant, sans grimaces; un corps potelé, souple, frais, éclatant sous la peau. Mais elle n'avait point de préférence pour aucun des hommes qui demandèrent sa main, et elle eût épousé aussi bien un vieux qu'un jeune si on le lui eût imposé. Ces messieurs tirèrent au sort en buvant gaiement du vin blanc, car il y a beaucoup de caractères heureux dans le pays, et Ninon accueillit celui que la fortune avait désigné, et lui apporta son château en échange du titre de marquise de Chamarante.
Foulques se trouvait entre deux âges et n'était ni beau ni laid. Il tenait tant de son père que des vignes de Chinon, Bourgueil, Saint-Nicolas et Saumur, ses bonnes nourrices, un sang ardent, mousseux, propre à l'action, mais vite apaisé, et ne tirant sa vertu complète qu'au cours de digestions tranquilles et prolongées. Il fut très content de sa femme et dit à tous qu'il ne l'eût pas fait faire autrement pour ses propres mesures. Tous deux s'aimèrent pendant plusieurs semaines sans rechercher de compagnie. Au bout de ce temps, le marquis retourna à la chasse, et la marquise, comprenant que la lune de miel était terminée, eut l'aimable idée de faire élever une statuette au dieu de l'Amour, afin de lui manifester sa reconnaissance. Elle n'était donc pas trop exigeante, prenant la vie comme elle venait et montrant à l'occasion son excellent coeur.
III
FAITES ATTENTION: VOILÀ UNE STATUETTE DE L'AMOUR TEL QU'IL EST. ELLE A UN RÔLE TRÈS IMPORTANT DANS LA SUITE DU RÉCIT.
Ninon confia l'exécution de son projet à un M. François Gillet, de Paris, dont elle avait entendu vanter le talent par feu son père adoptif. M. Gillet accepta moyennant un bon prix, fit la statuette et vint la poser lui-même.
Ce fut l'occasion d'inviter plusieurs parents et quelques personnes des environs, qui vinrent en équipage ou en chaise, selon leur goût ou leurs moyens. Mme de Matefelon vint de Rochecotte avec son petit-neveu le chevalier Dieutegard. Mme de Châteaubedeau vint avec son jeune fils. Deux cousins du marquis, MM. de la Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne, amenèrent chacun leur femme. Un vieil ami, M. le baron de Chemillé, habitant Montsoreau, tout près, vint à pied, remuant les cailloux avec sa canne et parlant haut avec lui-même.
Il y avait dans le parc une rotonde d'été à ciel ouvert, au milieu d'un bouquet d'arbres des plus anciens. Elle était ornée d'une colonnade en hémicycle que M. Lemeunier de Fontevrault avait apportée fût à fût de Rome et laissée inachevée à sa mort. L'aspect incomplet de ce cirque de ruines doublement vénérables, donnait à l'endroit plus de charme et plus d'éloquence. Un bassin y dormait, ayant au centre un caillou d'un demi-pied environ, avec un petit trou fermé d'une cheville de bois. Quand vous ôtiez autrefois la cheville, il en sortait un beau jet d'eau de la hauteur de trois toises; mais les conduites étant demeurées longtemps mal entretenues, cela vous chassait toutes les minutes une malheureuse pluie d'un effet comparable à l'éternuement. La marquise décida que l'on étoufferait la mécanique enrhumée et que l'on placerait à cet endroit même, sur un piédestal, le Fils de Vénus.
La caisse qui le contenait fut menée à bras jusqu'à la rotonde, et le sculpteur, homme vigoureux, armé d'un coin de fer, d'un marteau, cogna dessus avec prudence et pendant longtemps, forçant les planchettes à bâiller une à une, comme font les écaillères avec leur petit couteau solide et ébréché.
Il eut chaud, transpira; sa mâle odeur environnait les narines des personnes qui le regardaient, toutes rangées en rond, dans l'attitude de gens qui assistent à un baptême.
Ninon, la plus impatiente, ne craignait pas de se pencher au-dessus des minces copeaux frisés qui matelassaient le Cupidon. Qu'un chef-d'oeuvre allât sortir de là-dedans, elle n'en doutait plus.
M. Gillet s'arrêta un moment; il fit des yeux le tour de l'assistance en s'épongeant le front avec sa manche de chemise, et prévint que, s'il se trouvait là de la jeunesse, il convenait de la renvoyer, parce qu'il avait profité de son éloignement de l'Académie pour tailler dans le marbre une figure libre. Dès lors, chacun eut peur de voir apparaître une horreur, et l'on piétina d'impatience.
Enfin l'artiste s'enfonça à mi-corps, palpa, soupesa, tira à lui, mouilla fortement des aisselles, et accoucha la caisse. Il se redressa et présenta son ouvrage.
Pris dans l'âge incertain où l'être pourvu de l'attribut viril semble encore l'ignorer et hésiter entre un geste d'enfant et celui d'une femme, Cupidon décochait une flèche au hasard. Et l'exquise particularité de cette figure était qu'au lieu de fixer le but où va voler la pointe mortelle, l'adolescent, les paupières basses, regardait avec une surprise ingénue cette autre menue flèche suspendue au bas de son joli ventre, et qui, pour la première fois, révélait son usage.
Je vous laisse à penser s'il y eut des exclamations et des «oh!» et des «ah!» à croire que tout ce monde, prévenu qu'il allait voir l'Amour, était à cent lieues de se douter qu'il pût être ainsi fait. Au bruit, les domestiques eux-mêmes accoururent, et l'on voyait des servantes craintives s'arrêter en rougissant derrière les fûts de la colonnade. Mme de Matefelon les chassait comme des mouches, avec son éventail d'une main, son mouchoir de l'autre, et elle faisait de grandes enjambées, criant au scandale, menaçant d'aller chercher le curé.
Ninon semblait la moins courroucée et, comme elle était d'une grande sincérité, elle dit fort heureusement qu'elle ne voyait point de mal à représenter les hommes tels qu'ils sont. Et elle se mit à rire de bon coeur avec tout le monde; la glace fut rompue. On s'accoutumait déjà à l'image inacadémique, et la grosse belle Mme de Châteaubedeau lui trouvait de la ressemblance avec son petit garçon.
Là-dessus, M. de Chemillé, qui avait envie de parler depuis longtemps, s'offrit une prise et abattit les voix du bout de sa canne:
«Quant à moi, dit-il, je loue hautement l'artiste d'avoir marqué cette statuette de l'Amour d'un signe éclatant--jusqu'à choquer même--qui montre bien qu'il ne s'agit pas là d'une amusette, mais d'un dieu redoutable. Et, loin de faire sortir la jeunesse, je l'amènerais là et je lui dirais: «Voilà, en vérité, celui que les menteurs ont partout figuré sous l'aspect d'un bébé joufflu, ou de colombes avec des rubans à la patte. Or vous détournez la tête: sa première vue vous épouvante. Que fût-il advenu si vous l'eussiez rencontré par surprise, au bord d'un chemin, à la brune? Voyez-le: il a le petit front borné et têtu, la bouche vulgaire d'un portefaix, le nez au vent d'une catin, le doigt court et spatuleux de la brute, l'oeil oblique et le prompt jarret du lâche. C'est un coquin, un hypocrite, un impudique, un sanguinaire...--c'est le chérubin secret auquel tout homme ouvre plus volontiers qu'au plus éprouvé et au meilleur de ses amis, à qui toute femme est exposée à sacrifier son honneur, son mari loyal, l'avenir de ses enfants...»
«--Monsieur, objecta Mme de Matefelon, il se peut que les choses soient telles que vous le dites, encore qu'il y ait parmi nous, grâce à Dieu, bon nombre de femmes qui ont trouvé à l'amour une autre figure que celle-là, et qui l'ont pu toucher sans se salir ni se déshonorer. Mais si c'est vous qui avez raison, que ne laissez-vous caché dans l'ombre ce vilain démon, au lieu d'en étaler la crudité au grand jour, comme un objet propre à frapper d'horreur? Exposer la jeunesse à l'émotion de la rencontre brutale, au bord d'un chemin, à la brune, me paraît moins cruel que de l'avertir, dès sa fleur, de cette fatale destinée. Pourquoi assombrir de jeunes fronts? Je serais plutôt portée à croire, Monsieur, que nous leur devons d'innocents mensonges, et qu'en leur voilant les yeux le plus longtemps possible, nous leur faisons la vie moins pénible...»
M. le baron de Chemillé et Mme de Matefelon continuèrent à parler au moins dix bonnes minutes sur ce ton; mais j'arrêterai là leur discours, car les dissertations morales m'ennuient énormément.
Vous ai-je dit que, pendant que les deux vieillards péroraient, Foulques avait demandé à boire, et que le saumur pétait à rendre jalouse la mousqueterie française?
Après quoi, des hommes entrés dans l'eau, les jambes nues, étranglèrent les conduites de plomb de l'appareil ancien, hissèrent la statuette, et l'assujettirent solidement sur un socle, en plaquant la chaux vive qu'ils étalaient à la truelle, donnant l'idée d'une ménagère qui confectionne pour les enfants de belles tartines de beurre. M. Gillet lui-même, ayant retroussé ses culottes, avait aux cuisses deux bourrelets verdâtres quand il eut achevé sa besogne, et plus d'une dame les lui eût essuyés, si elle eût osé.
IV
D'ABORD, QUATRE BELLES FEMMES AU BAIN (ÉLOGE D'UNE FEMME MURE); ENSUITE VIENT LE RÉCIT D'UN ENFANTILLAGE PASSIONNÉ QU'ACCOMPLIT L'OISIVE NINON, ET QUI N'EST PAS DU TOUT UN HORS-D'OEUVRE, COMME ON POURRAIT ÊTRE TENTÉ DE LE CROIRE.
Ninon, depuis lors, affectionna beaucoup cet endroit. Elle fit creuser, agrandir, embellir le bassin, et un canal souterrain y entretint une eau pure et courante où elle se baignait volontiers, au coucher du soleil, avec la grosse belle Mme de Châteaubedeau et Mmes de la Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne, tandis que Mme de Matefelon, qui, par bonheur pour notre vue, craignait l'eau froide, s'employait à retenir loin de là son petit-neveu, le chevalier Dieutegard, et le jeune Châteaubedeau, celui qui ressemblait à l'Amour.
Autour de la margelle fut déposée une épaisse couche de sable fin pris dans le lit de la Loire, et un gazon agréable aux pieds nus, s'étendant jusqu'à l'hémicycle, recevait les belles nonchalantes au sortir de l'eau.
J'ai peur que vous ne vous imaginiez que Mme de Châteaubedeau ne soit point jolie à voir en cet état, parce que j'ai dit qu'elle était forte. Ce serait une erreur. Assurément elle avait perdu ce qu'on est convenu d'appeler la fleur de la jeunesse, et on lui donnait bon gré mal gré trente-cinq ans. Mais il ne manque pas de femmes de cet âge, de qui les charmes, au lieu de faiblir, ont grandi d'année en année. Cela menace de tomber tout d'un coup, me direz-vous, comme ces poires de superbe apparence qu'on trouve par terre et la chair blette, un beau matin. Point du tout! Si je ne me faisais scrupule d'entrer dans ces descriptions de chair nue qui rendent suspectes les intentions de l'écrivain, lorsqu'elles ne sont pas nécessitées rigoureusement,--ce qui est le cas,--rien ne me serait plus aisé que de vous prouver que Mme de Châteaubedeau tenait encore ferme à l'arbre. C'était une de ces grandes femmes si bien proportionnées qu'aucune de leurs parties, qui, considérées à part, semblent de dimensions inusitées, n'expose à la critique si l'on en prend une vue d'ensemble. Combien l'eussent préférée par exemple à Mme de la Vallée-Chourie, de dix ans plus jeune, qui était petite, avait la peau brune et presque pas plus de gorge qu'un garçon? M. de la Vallée-Chourie tout le premier, comme il vous en sera donné maintes preuves par la suite! Ceci dit, pour ôter toute ambiguïté touchant les grâces réelles de cette belle femme. C'est que je serais si fâché de vous avoir donné à considérer au bain une femme mal faite ou défraîchie!
Pour les trois autres, il n'y a pas lieu d'insister, puisqu'elles sont toutes jeunes, que vous savez déjà quelques particularités de l'une d'elles et que nous aurons trop d'occasions de connaître cette petite merveille physique de Ninon. De Mme de la Vallée-Malitourne je n'ai pas envie de dire grand chose; c'est une chatte doucereuse, blanche, onduleuse et ronronnante. Est-ce que vous aimez ces bêtes, dont l'échine serpentine recherche le frôlement d'un pied de la table à l'égal de la caresse de votre main? Leur grâce les sauve, mais c'est donc qu'il en est besoin.
Les voilà couchées, les quatre belles, sur l'herbe ou sur la mousse, et dans ce lieu charmant, à l'heure où le soir marche à pas de loup dans les bois. Ceci n'est point une fiction; cela a plus de corps que le présent que nous touchons du doigt, puisqu'il n'y a guère d'yeux qui aient contemplé les bassins d'un vieux parc sans évoquer un tableau de ce genre, et les aveugles eux-mêmes le voient lorsqu'ils entendent prononcer les noms de Versailles, de Fragonard ou de Watteau. Entendez-vous comme moi le vent léger dans les feuillages qui fait lever la tête à la plus peureuse, le bruit intermittent et régulier d'un insecte qui semble tourner un rouet minuscule, et le sable fin qu'un pied nu soulève et qui retombe en grésillant, ayant laissé sa poudre d'or au duvet d'une jambe? Voyez-vous le nuage rondelet qui se déchire là-haut comme une peau d'orange? le vol céleste des hirondelles? la cime heureuse d'un érable tout frémissant? la grosse perle d'eau qui coule à regret suivant la courbe d'une hanche humide? Soudain la brise entr'ouvre la haie d'arbustes touffus, et le couchant éclatant apparaît comme un dieu qui vient surprendre les nymphes. Elles se lèvent, effarouchées, courent à leur linge et s'habillent, avec des pudeurs, à l'abri des colonnes.
Proche de là, Ninon fit construire un champignon pouvant couvrir une compagnie de musiciens et une chaumière rustique où s'abriter en cas de pluie. Elle aimait les concerts à la nuit tombante, aussitôt poussé le dernier cri d'oiseau. Et elle s'énervait par l'effet de la musique et à la contemplation du jeune Amour. Parfois même, elle restait seule ici, s'asseyait à portée de ses traits, et la crainte fictive de la blessure de l'enfant pubère l'alanguissait de longues heures durant.
Elle regrettait que son mari passât ses journées à la chasse, répandît une si forte odeur et fût si velu. Cependant elle fermait les yeux et l'imaginait près d'elle, la saisissant dans ses grandes mains, comme aux premiers jours. Mais elle se donnait le plaisir de le rêver plus jeune et plus beau.
Voilà le moment venu de raconter la folie qu'accomplit Ninon vis-à-vis de la statuette. Je devrais la passer sous silence, si je n'écoutais que cette noble décence à quoi je voudrais toujours me soumettre, car elle me plaît infiniment chez les auteurs qui s'interdisent de parler de ce qu'il y a d'intime au fond de nous. Mais je ne puis que les envier. Quand j'ai entrepris de faire connaître une créature vivante, il me semble qu'étouffer la source de désirs secrets qui bouillonne et murmure dans l'arrière-fonds de sa chair, équivaut à lui retirer ce sang mouvant et chaud qui la différencie des figures de cire, d'ailleurs admirables, que l'industrie fournit abondamment.
Pourquoi ne pas t'évoquer, ô trouble pensée des femmes oisives et jeunes que la solitude, l'été et le bonheur des choses font fermenter souvent jusqu'à concevoir et jusqu'à exécuter un désir que l'on n'avoue pas à son amant? Beaux yeux qu'une ombre ardente envahit, sourcils froncés, narines fermées, souffle haletant, moue des lèvres pareille à celle que les artistes prêtent aux dieux, signes d'un plaisir farouche et qui se confond presque avec la douleur, pourquoi vous taire?
Vous savez le cas de notre pauvre petite marquise; je ne vous ai pas caché qu'elle avait été élevée sans principes et qu'elle était dépourvue de cette intelligence robuste qui parfois supplée à cet inconvénient. Malgré cela, je suis convaincu que si la Providence n'eût pas tant tardé à lui accorder la fillette qui devrait être née depuis longtemps pour que mon conte fût bien composé, rien de regrettable ne se fût produit. A défaut de cela, voilà ce qui advint:
Quand Ninon allait rêver seule auprès du bassin de l'Amour, elle regardait tomber les feuilles que la fin de l'été détachait une à une; et celles que les marronniers semblaient jeter du haut du ciel avaient l'apparence de grandes mains gantées d'or qui palpaient l'air tiède en tâtonnant et souvent s'arrêtaient à caresser l'Amour avant de s'aplatir à la surface de l'eau. Certaines étaient gluantes et n'en finissaient plus de se détacher du petit corps. Ninon s'amusait, avec une baguette, à piquer ou fouetter les importunes sur une des épaules ou entre les lèvres du marbre.
Or, un jour de chaleur accablante, Ninon étendue sur la mousse, regardait son Cupidon avec ces yeux bêtes qui ne nous déplaisent pas toujours chez les femmes. C'est comme une taie légère que Dieu dépose, en passant dans l'air chaud, et en disant: «Regard! participe à la sublime imbécillité de la terre...!»; puis il va plus loin répandre le même bienfait. Une meute fût passée là que Ninon ne l'eût pas vue: son front et ses tempes se rétrécissaient comme le haut d'une bourse dont on serre les cordons, pour presser une seule et malheureuse petite idée, la plus innocente et la plus enfantine en apparence.
Figurez-vous que le même coup de vent tiède où j'ai supposé que le Seigneur se faisait porter, avait vêtu le Cupidon d'une courte culotte de feuilles mortes, qui, pour comique qu'elle parût, n'en était pas moins disgracieuse. Et la petite idée de Ninon consistait à aller ôter ce vêtement végétal, de sa propre main. Pourquoi pas avec la baguette? Parce que, se disait-elle, il y aurait danger d'endommager le hardi mais délicat relief qui valait tant de piquant à l'oeuvre de M. Gillet.
La voici debout; puis elle s'accroupit, éprouve l'eau du dos de la main, se dégrafe, laisse aller ses vêtements. Elle est assise sur la margelle; ses deux belles jambes tout entières s'entr'ouvrent sur le profond miroir. Hop! elle gagne à la nage les degrés du socle, et surgit, emperlée de la nuque aux talons. Elle entoure d'un bras la taille du jeune dieu, et, d'une main agile, tâtant sous la feuillée le fragile objet dérobé aux regards, le découvre, le débarrasse, en fait jaillir la pulpe charnue, tout de même qu'elle s'y fût prise pour peler des châtaignes.
«--Holà! madame la marquise! elles ne sont point mûres, vous allez vous casser les dents!»
C'était le jardinier Cornebille, qui, entre les branches à demi dégarnies, ne pouvait contenir sa surprise.
V
LE CHEVALIER DIEUTEGARD CONTRIBUE PAR AMOUR À L'EXPULSION DE CORNEBILLE, PUIS ON APPREND À DISTINGUER CE JEUNE HOMME RÉSERVÉ, DE SON BOUILLANT CAMARADE CHÂTEAUBEDEAU. IL EST CLAIR COMME LE JOUR QUE CES DEUX PAGES DE LA MARQUISE SONT DESTINÉS À SE DÉCHIRER ENTRE EUX. MAIS, QUE VOIS-JE? NINON ACCOUCHE DE LA PETITE FILLE ANNONCÉE.
Les événements les plus graves ont souvent leur source dans de méchants petits hasards de rien du tout, et je ne sais quoi me dit que cette rencontre fortuite du jardinier Cornebille et de la marquise va avoir sur la suite de notre histoire des conséquences infiniment ramifiées.
Pour commencer, Ninon chassa du château ledit Cornebille, sans consentir à en fournir le motif. Le marquis en fut très fâché, car il était content des services de cet homme et se montrait généralement paternel avec ses serviteurs. De plus, une grosse femme, nommée Marie Coquelière, qui se trouvait en couches au moment où le jardinier fut mis dehors, faillit avoir les sangs tournés, comme on dit dans le pays, parce qu'elle savait, prétendait-elle, que Cornebille était sorcier et fort capable de jeter à la marquise un mauvais sort: il avait changé un enfant de quatre ans en un agneau, et engrossé la fille Martin, de Bourgueil, rien qu'en la regardant, et qui pis est, d'un seul oeil, car il louchait affreusement.
Mais Ninon avait trop de honte à rencontrer dans le parc le témoin de sa malheureuse excentricité, et elle eût voulu lui payer son transport aux grandes Indes, avec le risque d'une bonne tempête chemin faisant, de préférence même à lui interdire de mettre le pied sur son domaine. Elle n'était cependant pas méchante; eh bien, pour le peu de chose qui était arrivé, elle eût été parfaitement capable de tuer un homme. Les gens sévères ont donc raison de dire qu'il n'y a pas de petites fautes, car toutes se tiennent étroitement par la main, sans distinction de taille.
Ninon, disais-je donc, fut inflexible, malgré l'effroi contagieux qu'avaient répandu les craintes de Marie Coquelière. Personne ne se prêtait à signifier à Cornebille l'ordre de la marquise; les gens s'éclipsaient l'un après l'autre ou prétendaient qu'ils ne trouvaient point l'homme au pavillon où il logeait; les hôtes prétextaient des migraines; ces messieurs étaient sans cesse à la chasse. Alors ce fut la première occasion qu'eut Ninon d'éprouver le dévouement du jeune chevalier Dieutegard.
Ce jeune chevalier ayant su que la marquise était dans la peine eût donné sa croix de Malte pour lui venir en aide, car il aimait Ninon avec toute la candeur généreuse de sa douzième année. Mais il était trop gêné, en présence de la marquise, pour oser lui avouer qu'il désirait la servir, quelle qu'en fût la difficulté. Il cherchait en lui-même mille moyens de lui faire deviner son intention; mais, peu adroit de sa nature, il s'en tint à celui de l'embarrasser de sa personne, dix fois le jour, en lui obstruant le passage, si bien qu'il réussit seulement à aggraver l'état de colère où elle n'était que trop, par suite de la mauvaise volonté ou de la lâcheté de tous autour d'elle. Elle le bourra du pied à plusieurs reprises, le traita de paquet, menaça de le jeter par la fenêtre. Enfin, comme elle s'exaspérait de voir cette petite figure d'apparence impassible et qui la regardait doucement, comme un pauvre chien qu'on a fouetté, elle lui dit: «Tiens! vas-y, toi...» Et il partit aussitôt en courant, sans attendre qu'elle lui donnât une plus longue instruction. Elle s'étonna qu'il l'eût comprise à demi-mot et qu'il lui obéît si volontiers, et elle suivit du regard les pas légers du chevalier qui s'éloignait par l'allée des fontaines, goûtant, quant à lui, dans son âme neuve, la saveur du premier ravissement.
Dieutegard alla jusqu'au logis de Cornebille, situé contre le mur de clôture, au fond des jardins bas. Un lierre épais le dissimulait à demi, la cheminée fumait à travers la verdure, un chèvrefeuille garnissait l'entrée. Le chevalier porta la main à son coeur en traversant un petit potager planté de choux bien en ordre, de carottes, de chicorées écrasées sous des briques, et il regardait le trou noir de la porte grande ouverte, où il ne distinguait rien à cause du soleil. Quand il eut franchi le seuil, seulement, il vit le jardinier, un long couteau à la main, qui faisait le signe de la croix sur l'envers du pain bis avant de trancher les parts de ses deux petits enfants et de sa femme, attablés vis-à-vis de lui. Puis Dieutegard entra et dit, sans prendre haleine, que Madame la marquise faisait savoir à Cornebille qu'il eût à quitter le château, lui et les siens, aussitôt le coucher du soleil. Alors la femme commença à trembloter de la tête; on voyait remuer les ailes de son caillon blanc; elle croisa ensuite les mains sur la table et ses larmes coulèrent. Les deux petits se mirent à crier et se réfugièrent dans son giron. Cornebille ne disait rien et coupait son pain en petits cubes réguliers qu'il piquait de la pointe de son couteau et s'introduisait coup sur coup dans la bouche jusqu'à ce qu'elle fût pleine; puis il mâcha cela lentement, sans changer de figure, et enfin dit qu'il avait bien entendu et que cela suffisait.
Le chevalier s'en alla content, car les enfants sont rarement pitoyables. Il ne pensait qu'au plaisir de Ninon. Il vint la retrouver et lui annonça le bon résultat de sa mission, sans lui fournir de détails, tant il était ému. Ninon n'envisagea que sa volonté accomplie et la possibilité de descendre désormais dans le parc sans avoir à rougir. Elle se pencha sur le front du jeune garçon et le baisa, bien loin de se douter que par ce seul geste elle fixait une destinée. Et tout continua à aller au château comme devant.
Ne croyez pas un instant qu'il s'agisse de vous édifier en vous montrant les vices des grands et la misère des petits: un tel procédé est à cent lieues de mes intentions; je vous assure que c'est mon histoire qui va comme cela, et il n'y a rien de plus.
Vous avez remarqué, ou bien vous le ferez plus tard, que toutes les personnes qui étaient venues chez le marquis et la marquise de Chamarante pour l'érection de la statue, y sont encore. Cela n'a rien d'extraordinaire, car, invité à la campagne, on y reste tant que les maîtres de maison ne vous font pas comprendre qu'ils désirent ardemment votre départ; considérez aussi qu'un couple qui n'a pas d'enfants a toutes les peines du monde à demeurer seul. Une intrigue est en train de se nouer, pendant que nous parlons, entre Mme de Châteaubedeau et M. de la Vallée-Chourie; les deux belles-soeurs ne se quittent pas, et M. de la Vallée-Malitourne fleurète avec tout le monde, sans jamais pousser plus avant, ce qui explique sa perpétuelle ardeur. Quant à Mme de Matefelon, son but est que le jeune chevalier, son petit-neveu, prenne l'usage du monde; elle ne s'absente guère de Fontevrault que pour aller surveiller ses vignobles. Il n'y a donc que le baron de Chemillé qui vienne là par intermittence; mais c'est un vieil homme indépendant, maniaque, et qui s'accoutumerait mal aux moeurs d'une maison étrangère. Je pense que nous aurons l'occasion de le voir chez lui, avec ses deux jolies soubrettes, ses oeuvres d'art, ses livres et ses rosiers; ce n'est pas loin, il habite à côté. Il est de ces gens agréables à voir en passant, mais dont la compagnie prolongée fatigue, à cause d'un goût excessif à moraliser.
Vais-je arriver maintenant à la naissance de la petite fille attendue? Je voulais la présenter tout de suite! Vous voyez combien peu un conteur fait à sa guise. Et il faut encore, auparavant, que je vous parle du petit Châteaubedeau.
C'était le compagnon de jeux de Dieutegard; mais autant le chevalier demeurait timide, tendre et doux, autant Châteaubedeau était hardi et précoce. Châteaubedeau, à cent coudées, lançait une pierre de la grosseur du poing au milieu d'une vitre de l'orangerie; il prétendait passer ses nuits dans le lit des servantes et se vantait d'avoir vu, de ses yeux, la marquise de Chamarante toute nue.
Encore une image que j'eusse préféré éviter, d'autant plus qu'elle se répète. La marquise de Chamarante toute nue! Voilà ce pauvre Cornebille qui a goûté la surprise de cette image et l'a payée cher; voilà un gamin qui se flatte d'en avoir eu l'aubaine. Tous ne pensent donc qu'à cela! La vérité m'oblige à dire qu'il en est ainsi. Il y a des femmes exquises que jamais un homme sain n'imaginera dépouillées de leurs vêtements dont la grâce décente fait corps avec leur personne, et qu'il semblerait sacrilège de soulever même jusqu'à la cheville. Celles-ci, je les aime trop pour en introduire seulement une dans un conte où l'on badine un peu. Mais Ninon n'était pas de cette espèce-là; elle était de cette espèce que tout homme sain déshabille à première vue; il faut dire la chose sans périphrase, parce que cela se passe comme cela et que je défie le plus puritain de faire autrement. Malheur à qui aime une de ces femmes-là par le coeur!
Le chevalier disait à son ami que la seule idée de coucher contre une femme nue lui rompait les jambes, et il avait peur de n'oser jamais, quoiqu'il en eût un grand désir. Quant au fait de voir Ninon dans l'état où Châteaubedeau l'avait vue, si la fortune le favorisait d'un tel spectacle, il en perdrait certainement l'usage de ses sens. Il avouait qu'il la voyait fréquemment dans ses songes, et qu'au seul aspect de cette fallacieuse image, il sentait son sang s'écouler hors de lui. Châteaubedeau haussait les épaules; il parlait des femmes en prodiguant des détails et prononçant des mots qui faisaient frémir son ami. Ce que Dieutegard ne comprenait pas, c'est que les relations d'homme à femme prissent dans la bouche de tout le monde l'aspect de polissonneries joviales, à tel point que, lorsqu'on entend quelqu'un pouffer de rire, on puisse affirmer, les trois quarts du temps, qu'il s'agit d'un sujet d'amour.
Lorsque Châteaubedeau rencontrait la femme de chambre Thérèse, il la pinçait par derrière ou la tripotait ferme sous les aisselles, et elle et lui riaient de tout leur coeur. Parfois Thérèse se retournait et lui donnait le nom d'un animal répugnant et Châteaubedeau disait: «Comme elle m'aime!» Alors, Dieutegard sentait quelque chose comme une vague amère qui lui frappait la poitrine et lui obstruait la bouche, le nez, les yeux, et il en demeurait tout défait, longtemps, sans savoir pourquoi.
Quand on parlait des deux enfants, on disait, bien entendu, «les pages», sans doute parce que le mot est joli et la fonction charmante, et que l'un et l'autre séduiront de tout temps.
Ce fut Châteaubedeau, l'un des premiers au château, qui sut que la marquise était grosse. Il l'annonça à Dieutegard, non pas en ces termes qui ménagent le respect que l'on doit à une femme, mais en énumérant sur un ton polisson les symptômes physiologiques qu'il tenait de Thérèse. On en parla pendant quelque temps à mots couverts ou avec des clignements d'yeux, des dodelinements de la tête très significatifs. Mme de Matefelon ne se tint pas de s'en ouvrir à M. l'abbé Pucelle, curé de Montsoreau, qui vint de suite et mit les pieds dans le plat en parlant du baptême avant que l'événement fût seulement certain. Par bonheur, la nature n'osa pas donner au prêtre un démenti, et toutes ces dames s'employèrent à préparer la layette.
Ninon passait ses jours étendue sur une chaise longue, coiffée d'un petit bonnet de dentelle, bien attristée de sa difformité, mais contente tout de même à l'idée de voir bientôt un enfant courir autour d'elle, contente surtout d'échapper aux allusions des uns et des autres: «Comment! point d'enfant encore!... Mais qu'attendent-ils donc?» Et «ce pauvre marquis» par ci, et «ce pauvre marquis» par là; toutes marques de sollicitude qui l'impatientaient beaucoup. Mmes de la Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne cousaient ou brodaient en se faisant de doux yeux à la dérobée; Mme de Châteaubedeau secouait son ample poitrine toutes les fois que son fils commettait une espièglerie; elle l'attirait à elle, de son splendide bras nu et lui mangeait les joues de baisers, à lui laisser des blancs parmi ses couleurs naturelles. Le gamin ne sortait plus des jupes des dames et il avait des hardiesses qui les remplissaient de joie. On confiait à Dieutegard le soin de faire la lecture, et il se rendait agréable, parce que sa voix était pure et parce qu'il sentait vivement les beaux sujets; mais ses yeux se brouillaient si Ninon le regardait; il ânonnait et se disait sujet à des éblouissements.
Ce fut le beau temps de Mme de Matefelon, car l'approche des grands événements de la vie, comme la naissance, le mariage ou la mort, restitue leur royauté aux vieillards en même temps qu'elle met trêve aux folies, et on écoute leur parole expérimentée. Cette dame, qui abondait en conseils, se soulagea dans la plus large mesure. Ninon fut si bien prêchée qu'elle était prise d'une infinité de scrupules touchant la manière d'élever sa progéniture.
Enfin, pour la fête de la Nativité, qu'on nomme dans le pays la Bonne-Dame de septembre, par une heureuse coïncidence, la marquise mit au monde une fille, qui eut pour marraine Mme de Matefelon, vous vous en doutiez, et pour parrain M. le baron de Chemillé, dont le prénom était Jacques; c'est pourquoi la petite fut appelée Jacquette.
VI
IL S'AGIT MAINTENANT DE JACQUETTE. ON LA FAIT GRANDIR SOUS VOS YEUX LE PLUS VITE POSSIBLE, AFIN DE NE PAS TROP NOUS ÉCARTER DE NOTRE SUJET QUI EST L'ÉDUCATION PÉRILLEUSE DE CETTE PETITE AU MILIEU DE NOMBREUX EXEMPLES D'AMOUR.
Nous voici donc en présence de Jacquette, qui, j'ai dû vous en avertir, sera notre héroïne principale. Aussi, je prie les personnes qui n'auraient point pu jusqu'ici, malgré toute leur bonne volonté, honorer de leur sympathie quelqu'un des hôtes du château de Fontevrault, de ne point encore se décourager.
Jacquette commença par vider très gloutonnement les grosses bonbonnes que sa nourrice Marie Coquelière,--cette grosse femme qui craignait le sorcier Cornebille et qui a accouché une seconde fois depuis que nous avons parlé d'elle,--tirait à discrétion de son corsage; et elle suçait quelquefois le bout du doigt paternel, venu là, en passant, faire toc-toc, comme au flanc des barriques pour savoir où en est le niveau. A cet âge-là, elle n'était pas plus agréable à fréquenter que les autres nourrissons. Offrons-nous donc l'avantage de la voir grandir à vue d'oeil.
La voici, au bout des lisières, qui trottine sur ses jambes de poupée, lancée en avant, ou virant tout à coup, pareille à un joujou à ressort. Elle aime à voir, à la cuisine, tourner la broche des rôtis par un marmiton aux mains sales ou par un chien qui court sans avancer jamais, dans une grande roue, en tirant la langue; elle va visiter, dans leur toit, les lapins domestiques qui rongent une feuille de chou quand ils ont les oreilles en haut, ou dorment quand ils ont les oreilles en bas; les vaches dans une grande salle voûtée et tendue de toiles d'araignées; les carrosses des la Vallée-Chourie et des la Vallée-Malitourne, dont les cuirs moisissent, et la chaise qui sert à conduire sa marraine à la messe. Le grand bonheur est de descendre au bout des jardins, jusqu'à la Loire, ce qui est une longue promenade, et de regarder glisser les lents bateaux plats que mènent tantôt une voile gonflée, tantôt des chevaux percherons attelés à la queu-leu-leu sur le chemin de halage. Pour parvenir là, non loin de l'ancien logis du jardinier, une grille de fer qu'il faut pousser contient, dit-on, dans ses gonds, un pauvre petit oiseau que l'on écrase un peu chaque fois, soit que l'on sorte du parc, soit que l'on y revienne. Et c'est le chemin du Bac d'Ablevois, où l'on s'amuse à attendre le radeau du passeur, gros comme un sabot au départ de l'autre rive, et qui atterrit sans bruit près de vous, chargé d'une voiture, d'une couple de boeufs ou d'un troupeau de chèvres gênées par leurs pis brimballants.
Jacquette joue en liberté sur les pelouses inclinées, dans les régions du jardin privées d'eau, et, lorsqu'elle tombe, elle pousse des hurlements de petit porc au dos rose qui va à la foire. Alors Marie Coquelière s'élance sur la pente, soutenant à deux mains ses mamelles; elle s'accroupit, relève le rouleau de fanfreluches et sait très bien tirer, de la toilette un peu tassée, mille plis nouveaux à coups de chiquenaudes.
Jacquette court sous les charmilles pour attraper le rond de soleil, qu'elle voit au bout de l'allée, de la largeur d'un chapeau de paille, et qui vivement se sauve à l'autre bout dès qu'elle va mettre la main dessus. Elle possède déjà de beaux habits; on la poudre et la décollète, les grands jours. On lui montre à faire la révérence lorsqu'elle rencontre par hasard Madame sa mère ou sa marraine de Matefelon, qui lui en impose énormément; déjà elle sait rendre le salut aux pages, de l'air de dire: «Bonjour, gamins».
Son nom, ses cris, son babillage se perdent l'été dans l'immensité des avenues ombreuses et des pelouses; ils égayent, l'hiver, les corridors et les pièces sonores de Fontevrault.
Ah! çà, est-ce qu'il va falloir que je vous décrive le château? Croyez-moi, rien n'est plus fastidieux ni plus inutile. Et, pour être sincère, je ne le vois pas moi-même. Chaque scène porte avec elle son atmosphère et son décor; je vois clairement jusqu'en ses moindres détails ce que chacun de mes personnages voit en même temps qu'il agit, mais, si je vous peignais en dix pages un château, je devrais en emprunter les matériaux à quelque manuel d'archéologie, et vous sentiriez tout de suite la froideur et l'artifice de ce calque. Tout ce que je puis vous dire, c'est que, lorsque Jacquette et sa nourrice allaient au Bac d'Ablevois, elles apercevaient, par-dessus une forêt d'arbres, l'extrémité pointue d'une vieille tour accommodée en colombier et surmontée d'un épi de terre cuite; et l'on avait ordre de ne jamais s'éloigner jusqu'à perdre de vue ce signe de ralliement qui dominait tous les corps de logis. Quand elles remontaient par l'allée descendant aux fontaines, que distinguaient-elles du château? Un pan de muraille grise, en partie couvert de vigne-vierge et auquel les marronniers formaient un cadre arrondi; un peu plus haut, des ardoises brillaient entre les cimes moins feuillues. Et, quand elles arrivaient au pied du château, elles ne voyaient plus rien du tout, d'abord parce que c'était une grosse masse qui s'élevait tout droit en l'air, ensuite parce que l'on avait toujours peur d'être grondées pour être en retard.
Dans l'intérieur il y avait deux parties que Jacquette affectionna dès sa plus tendre enfance: premièrement les anciens appartements de M. Lemeunier de Fontevrault, où des moulins, armes parlantes, étaient brodés au satin des courtines et sur toutes les tentures; elle faisait le tour des pièces en soufflant sur les ailes et croyait qu'elles se mettaient à tourner lorsqu'elle avait disparu; deuxièmement, la tour du Nord, où l'on montait par un escalier de pierre en colimaçon et très étroit, pour atteindre de petites chambres dallées où il fallait déchirer de la main les échevaux de soie grise et molle que tendent les araignées; mais, une fois là, elle grimpait sur un escabeau et considérait le pays lointain, qui semblait toujours très joli, pincé entre le cadre étroit des meurtrières; la Loire y ressemblait à un ruban d'argent, que de tout petits arbres piquaient d'épingles d'or, quand c'était l'automne. On voyait dans les champs de mignonnes bêtes, grosses comme les pucerons des rosiers, et, à l'horizon, une ville de la dimension d'un écu; lorsqu'il avait plu, on eût pu compter les peupliers sur la ligne nette des coteaux de Saumur. Ou bien, au bras solide de la nourrice, elle se faisait pencher aux lucarnes et regardait au-dessous d'elle les pages jouant à la paume sur la terrasse. On entendait leurs cris et la marquise qui les appelait par leur nom pour leur essuyer le front, de son mouchoir. La petite crachait, pour leur faire un tour; mais sa salive, bue par l'espace, n'arrivait jamais jusqu'en bas.
Et ce que Jacquette préférait à tout cela, c'était d'écouter aux portes, parce qu'elle avait remarqué que l'on coupait certains mots en deux lorsqu'elle montrait le bout de son nez. Elle quittait l'un de ses souliers à talons hauts, et se juchait de l'autre pied sur cette petite borne pour atteindre le trou de la serrure, une menotte mordant le bec-de-cane, l'autre en arrière, au creux de la taille, frétillant comme la queue d'un roquet.
VII
A L'OCCASION DE CERTAINS DÉSORDRES DANS LA CONDUITE DES HÔTES DU CHÂTEAU, JACQUETTE PRONONCE UN MOT ÉNORME QUI NOUS VAUT UNE DISCUSSION DES DEUX VIEILLARDS SUR LA PUDEUR. ON SE RÉSOUT ENSUITE À CONFIER L'ENFANT À UNE GOUVERNANTE.
A l'heure où nous en sommes, il y avait précisément du grabuge au château, et l'on échangeait à table, ou après dîner, dans les coins, des expressions très peu propres à former l'oreille d'une enfant.
Figurez-vous qu'après un si long temps,--que vous pouvez d'ailleurs mesurer à la taille de Jacquette,--Mme de la Vallée-Chourie venait seulement de faire du bruit à propos des relations adultères de son mari avec la grosse belle Mme de Châteaubedeau. Cela tenait à ce que M. de la Vallée-Chourie avait mis littéralement des années à parvenir à ses fins.
Il est vrai qu'il s'était produit quelques interruptions dans le séjour de tout ce monde-là, à Fontevrault. Par décence, chacun retournait chez soi l'espace de quelques mois, et c'était autant de perdu pour la conquête. Mais cela n'eût pas suffi encore à faire ainsi piétiner l'amour sur place, d'autant plus qu'il n'y avait pas apparence que Mme de Châteaubedeau fût une femme à opposer une résistance opiniâtre. A vrai dire, elle n'en opposait presque pas; mais M. de la Vallée-Chourie était d'une hésitation extrême. Lui et son frère souffraient d'une infirmité curieuse, héritée assurément du grand-père de la Vallée, vieux débauché du temps de la Régence, et qui se traduisait chez l'un par une maladresse extraordinaire en tous ses gestes,--d'où le surnom de Malitourne,--chez l'autre par une sorte de bégaiement de la volonté, s'il est permis de s'exprimer ainsi, incapacité de se décider à quoi que ce fût, malgré certains désirs violents. M. de la Vallée-Chourie désirait Mme de Châteaubedeau, quoi qu'il aimât beaucoup sa femme; il se disait que celle-ci aurait du chagrin s'il la trompait, il en mesurait minutieusement les conséquences, et temporisait. Mais, d'autre part, quand il voyait les bras pleins, forts, consistants, blanc de lait, de Mme de Châteaubedeau, ses épaules arrondies et lisses comme le dos des otaries qui ondulent dans l'eau, sa gorge puissante que toutes ces dames disaient sans défaut, il en mesurait l'attrait avec le charme acide de sa petite femme, et, ce faisant, se ruait sur celle-ci avec l'espoir de tromper l'appétit qu'il avait de l'autre; ce qui, effectivement, contribuait à lui donner de la patience. Il poursuivrait très probablement encore aujourd'hui ce manège, si sa femme elle-même, lassée de ses assiduités intempestives, n'en eût par ses propres soins dérivé le cours vers celle à qui elles étaient mentalement destinées. Et ce qu'elle dut encore se donner de mal est inouï. Mais elle n'avait pas plus tôt mené à bien son entreprise, qu'elle fonçait sur le pauvre Chourie encore tout moulu de plaisir, avec les imprécations ordinaires à l'épouse outragée. En présence de cette malchance, M. de la Vallée-Chourie désirait ardemment reconquérir l'amitié de sa femme, mais en même temps jugeait indélicat d'abandonner sa maîtresse sur ce coup d'essai. Pour lui, désormais, agir c'était rompre avec Mme de Châteaubedeau, et il ne pouvait pas s'y décider. Ajoutons que sa femme courroucée, en se refusant à ses baisers, le rejetait aiguillonné vers sa maîtresse, et le savait bien, la coquine, tandis que la veuve aspirait l'indécis amant comme une éponge de Venise boit un verre d'eau.
Ces événements apportaient un certain trouble dans la conversation, car chacun les avait présents à l'esprit et s'y intéressait si vivement que l'on éprouvait bien de la peine à parler d'autre chose. Aussi, pour un oui, pour un non, appelait-on Jacquette qui faisait diversion. Ces messieurs l'embrassaient, se la passaient, lui versaient à boire. Elle profitait des gelées, des croquignoles, de la mousse qu'on lui faisait humer au bord des verres, recueillait, entre temps, des allusions chuchotées à l'oreille auprès d'elle, les répétait tout haut, faisait scandale, et on la mettait à la porte.
Les choses s'envenimèrent un beau jour, par l'intermédiaire de Mme de Matefelon qui s'indignait de ce désordre. Usant de son ascendant sur Ninon, cette dame ne l'avait-elle pas convaincue de la nécessité d'expulser les Châteaubedeau, mère et fils? On s'attendait à l'exécution de cette mesure de rigueur, et on s'ingéniait à l'éviter, car la maman était bonne âme, et le fils amusant par les sottises mêmes qu'il commettait. Au beau milieu du silence qui accueillit une pièce de pâtisserie, Jacquette lança une phrase glanée par elle on ne sait où et qui bouleversa la situation:
«--Je ne vois qu'un moyen de tout raccommoder, dit-elle: c'est de coucher ce vaurien de Châteaubedeau dans le lit de maman.»
On peut tout attendre des choses excessives. Ce coup de théâtre eut les conséquences les plus imprévues: au lieu de mettre le feu aux poudres, il les noya.
Soit par un détour habile, soit par une inclinaison instinctive, Ninon ne retint de cette énormité que le fait qu'elle sortait de la bouche de sa fille, et elle s'alarma à bon droit au sujet de son éducation qu'il devenait urgent de surveiller de près. La marraine renchérissant, bien entendu, on oublia le reste et même les Châteaubedeau. Chacun d'ailleurs se cramponna au sujet nouveau qui redonnait de l'aise aux relations, et ce fut à qui fournirait les plus utiles préceptes de morale.
Mme de Matefelon voulait que l'enfant fût soustraite à toute influence fâcheuse, qu'on lui donnât des appartements, une gouvernante éprouvée, des principes et des livres édifiants, enfin que tout ce qui participe à la vie toujours impure du monde fût épargné à la fleur de son âme. M. le baron de Chemillé lui fit observer que c'était tout le contraire qu'elle semblait rechercher pour son petit-neveu le chevalier Dieutegard.
«Il est vrai, dit-elle, mais il s'agit de faire de M. le chevalier un homme!»
«--Et de Jacquette?»
«--Une femme, cela va sans dire.»
M. de Chemillé remuait le pois chiche qu'il portait à l'aile droite du nez, et, puisant une pincée de poudre blonde dans sa tabatière, il referma celle-ci d'un coup sec:
«--Depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes et qui font l'amour, dit-il, nous venons trop tard, ma bonne madame, pour empêcher que notre filleule en surprenne le secret. Qu'elle ouvre les yeux sur cet ingénieux mécanisme aujourd'hui ou bien plus tard, l'inconvénient n'est pas capital...»
Je vous laisse à penser si Mme de Matefelon se trémoussait.
«--Ah! monsieur, dit-elle, fallait-il que j'atteignisse l'âge que j'ai pour entendre blasphémer de la sorte ce qui, depuis que le monde est monde, fait l'objet du plus cher souci des mères: la pudeur de la jeune fille!...»
«--Tout beau! dit M. de Chemillé, je me garde bien de médire, madame, du délicat sentiment que vous évoquez; je dis seulement que les oeillères que l'on met aux filles pour les garantir, ne font que les émoustiller davantage, en leur inspirant le désir du fruit défendu, qui de tout temps exerça un grand attrait sur l'animal pensant. C'est leur déformer la figure véritable des choses qu'elles auront tant de mal, après, à remettre au point, puisqu'aussi bien il faudra tôt ou tard qu'elles les envisagent de front. Que ne laissez-vous faire la nature et la vie comme elles vont... La pudeur!» dit le baron, en faisant claquer sa langue comme s'il parlait d'une sauce, «quelle chose exquise! Et, tenez, elle est peut-être le plus substantiel aliment de l'amour. La dédaigner est le fait d'un tempérament affaibli qui renie par impuissance le noble désir de conquête ou le secret appétit du viol qui est le propre de la virilité. A parler franc, l'homme méprise la femme qui se donne à lui: il a le goût de la lutte, du combat; il aime enlever la femelle de vive force, et l'orgueil de la victoire le dispose au sentiment durable de l'amour.»
«--Nous n'entendons pas ces choses-là de la même oreille, je le vois bien, interrompit Mme de Matefelon; mais puisque vous consentez à donner quelque prix à la pudeur, dites-moi donc comment vous éviterez que ce sentiment s'émousse s'il est soumis aux rudes assauts que le spectacle de la vie lui fournira, d'après votre méthode.»
«--Il ne s'émousse pas plus, dit le baron, que la bonté, par exemple, ou bien que le caractère grincheux que nous apportons en naissant, et qui ne nous abandonnent qu'avec notre dernière chemise. Le spectacle du monde, ou la mode, nous apprennent à faire fi, dans le public, de tel ou tel penchant naturel qui se retrouve infailliblement, au moment venu, dans le particulier. Tantôt c'est le bon ton d'être subtil en amour, tantôt de le faire quasi comme les bêtes: des mots, des mots, Madame! bouche à bouche les vrais amants se retrouvent et prononcent les mêmes onomatopées que proféraient nos grands-papas et nos grand'mamans d'avant le déluge. Il en est de même de l'effroi pudique, que bien des belles foulent aux pieds aux chandelles et quand une brillante compagnie les entoure, qui sont des petites filles, les rideaux tirés, et contre la poitrine d'un homme, pourvu que le coeur s'en mêle. La pudeur! elle renaît chez la catin la plus éhontée, tout à coup, quand elle se met à aimer, sans frime, une bonne canaille d'homme.»
«--Il n'y a point à raisonner avec vous là-dessus, reprit la marraine; vous parlez des vertus des femmes comme vous le feriez de la qualité du rouge dont elles s'ornent le visage pour vous séduire, et l'on dirait qu'elles ne sont honteuses et réservées que pour aiguillonner vos sens. Ainsi la femme aurait des qualités garanties bon teint et d'autres qui risquent de passer au premier lavage? Qu'importent la pluie et les orages, si la pudeur se retrouve au moment de s'en servir!--Dieu me pardonne! ce maudit baron me fait parler une langue de Parc aux Cerfs!...--Eh bien! monsieur, nous envisageons, nous autres, la pudeur en elle-même, et nous disons qu'elle mérite de n'être pas froissée, uniquement parce qu'elle est la plus tendre et la plus délicate parure que le Ciel ait donnée à la jeunesse, parce qu'il y a pour la créature qui a reçu cette grâce divine, au premier heurt, une douleur d'un genre trop particulier pour qu'un homme la comprenne jamais,--ce qui, peut-être, la rend plus précieuse encore à notre sexe,--enfin parce que je ne sais pas de spectacle plus pénible pour quiconque a l'épiderme un peu sensible, que d'être témoin de ces chocs...»
«--Je trouve, dit Ninon, que vous savez tous les deux de fort belles choses et que vous parlez très bien; mais je ne vois point, dans tout cela, le parti que je dois prendre vis-à-vis de ma fille, qui prononce des mots à faire dresser les cheveux.»
«--Pratiquez uniquement la vertu autour d'elle,» dit le baron.
«--Pour une fois que vous hasardez une chose sensée, dit Mme de Matefelon, que n'avez-vous le courage de le faire sans ricaner?»