← La mort de Philæ

Opening the book…

PIERRE LOTI
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

LA
MORT DE PHILÆ

PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

DU MÊME AUTEUR

Format grand in-18.

AU MAROC 1 vol. AZIYADÉ 1 -- LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT 1 -- LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 1 -- LES DÉSENCHANTÉES 1 -- LE DÉSERT 1 -- L'EXILÉE 1 -- FANTÔME D'ORIENT 1 -- FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1 -- FILLE DU CIEL 1 -- FLEURS D'ENNUI 1 -- LA GALILÉE 1 -- L'HORREUR ALLEMANDE 1 -- LA HYÈNE ENRAGÉE 1 -- L'INDE (SANS LES ANGLAIS) 1 -- JAPONERIES D'AUTOMNE 1 -- JÉRUSALEM 1 -- LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT 1 -- MADAME CHRYSANTHÈME 1 -- LE MARIAGE DE LOTI 1 -- MATELOT 1 -- MON FRÈRE YVES 1 -- LA MORT DE PHILÆ 1 -- PAGES CHOISIES 1 -- PÊCHEUR D'ISLANDE 1 -- UN PÈLERIN d'ANGKOR 1 -- PROPOS D'EXIL 1 -- RAMUNTCHO 1 -- RAMUNTCHO, pièce en cinq actes 1 -- REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE 1 -- LE ROMAN D'UN ENFANT 1 -- LE ROMAN D'UN SPAHI 1 -- LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1 -- LA TURQUIE AGONISANTE 1 -- VERS ISPAHAN 1 --

Format in-8º cavalier.

OEUVRES COMPLÈTES, tomes I à XI 11 vol.

Éditions illustrées.

PÊCHEUR D'ISLANDE, format in-8º jésus, nombreuses compositions de E. Rudaux 1 vol.

LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16 colombier, illustrations de Gervais-Courtellemont 1 --

LE MARIAGE DE LOTI, format in-8º jésus. Illustrations de l'auteur et de A. Robaudi 1 --

Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.

A LA MÉMOIRE
DE
MON NOBLE ET CHER AMI

MOUSTAFA KAMEL PACHA

qui succomba le 10 février 1908 à l'admirable tâche
de relever en Égypte
la dignité de la Patrie et de l'Islam.

PIERRE LOTI

I

MINUIT D'HIVER EN FACE DU GRAND SPHINX

Une nuit trop limpide, et de couleur inconnue à nos climats, dans un lieu d'aspect chimérique où le mystère plane. La lune, d'un argent qui brille trop et qui éblouit, éclaire un monde qui sans doute n'est plus le nôtre, car il ne ressemble à rien de ce que l'on a pu voir ailleurs sur terre; un monde où tout est uniformément rose sous les étoiles de minuit et où se dressent, dans une immobilité spectrale, des symboles géants.

Est-ce une colline de sable qui monte devant nous? On ne sait, car cela n'a pour ainsi dire pas de contours; plutôt cela donne l'impression d'une grande nuée rose, d'une grande vague d'eau à peine consistante, qui dans les temps se serait soulevée là, pour ensuite s'immobiliser à jamais... Une colossale effigie humaine, rose aussi, d'un rose sans nom et comme fuyant, émerge de cette sorte de houle momifiée, lève la tête, regarde avec ses yeux fixes, et sourit; pour être si grande, elle est irréelle probablement, projetée peut-être par quelque réflecteur caché dans la lune... Et, derrière le visage monstre, beaucoup plus en recul, au sommet de ces dunes imprécises et mollement ondulées, trois signes apocalyptiques s'érigent dans le ciel, trois triangles roses, réguliers comme les dessins de la géométrie, mais si énormes dans le lointain qu'ils font peur; on les croirait lumineux par eux-mêmes, tant ils se détachent en rose clair sur le bleu sombre du vide étoilé, et l'invraisemblance de ce quasi-rayonnement intérieur les rend plus terribles.

Alentour, le désert; un coin du morne royaume des sables. Rien d'autre nulle part, que ces trois choses effarantes qui se tiennent là dressées, l'effigie humaine démesurément agrandie et les trois montagnes géométriques; choses vaporeuses au premier abord comme des visions, avec cependant çà et là, dans les traits surtout de la grande figure muette, des nettetés d'ombre indiquant que cela existe, rigide et inébranlable, que c'est de la pierre éternelle.

Même si l'on n'était pas prévenu, aussitôt on devinerait, car c'est unique au monde, et l'imagerie de toutes les époques en a vulgarisé la connaissance: le Sphinx et les Pyramides! Mais on n'attendait pas que ce fût si inquiétant... Et pourquoi est-ce rose, quand d'habitude la lune bleuit ce qu'elle éclaire? On ne prévoyait pas non plus cette couleur-là--qui est cependant celle de tous les sables et de tous les granits de l'Égypte ou de l'Arabie. Et puis, des yeux de statue, on en avait vu par milliers, on savait bien qu'ils ne peuvent jamais être que des yeux fixes; alors, pourquoi est-on surpris et glacé par l'immobilité de ce regard du Sphinx, en même temps que vous obsède le sourire de ses lèvres fermées qui semblent garder le mot de l'énigme suprême?...

Il fait froid, mais froid comme dans nos pays par les belles nuits de janvier, et une buée hivernale traîne au fond des vallons de sable. A cela non plus, on ne s'attendait pas; les nouveaux envahisseurs de ce pays ont apporté sans doute l'humidité de leur île brumeuse, en changeant le régime des eaux du vieux Nil pour rendre la terre plus mouillée et plus productive. Et ce froid inusité, ce brouillard, si léger qu'il soit encore, paraissent un indice de la fin des temps, font plus révolu et plus lointain tout ce passé, qui dort ici, en dessous, dans le dédale des souterrains hantés par mille momies.

Mais la brume, qui s'épaissit dans les régions basses à mesure que l'heure avance, hésite à monter jusqu'à la grande figure intimidante, l'enveloppe à peine d'une gaze très diaphane,--qui est une gaze rose, puisque ici tout est rose. Et le Sphinx, qui a vu se dérouler toute l'histoire du monde, assiste impassible au changement du climat de l'Égypte, reste abîmé dans une contemplation mystique de la lune, son amie depuis cinq mille ans.

Sur la molle coulée des dunes, il y a par places des pygmées humains qui s'agitent, ou se tiennent accroupis comme à l'affût; si petits, si infimes ou si loin qu'ils soient, cette lune d'argent révèle leurs moindres attitudes, parce qu'ils ont des robes blanches et des manteaux noirs qui tranchent violemment avec la monotonie rose des sables; parfois ils s'interpellent, en une langue aux aspirations dures, et puis se mettent à courir, sans bruit, pieds nus, le burnous envolé, pareils à des papillons de nuit. Ils guettent les groupes de visiteurs, qui arrivent de temps à autre, et ils s'accrochent à eux. Les grands symboles, depuis des siècles et des millénaires que l'on a cessé de les vénérer, n'ont cependant presque jamais été seuls, surtout par les nuits de pleine lune; des hommes de toutes les races, de tous les temps sont venus rôder autour, vaguement attirés par leur énormité et leur mystère. A l'époque des Romains, ils étaient déjà des symboles au sens perdu, legs d'une antiquité fabuleuse, mais on venait curieusement les contempler; des touristes en toge, en péplum, gravaient pour mémoire leur nom sur le granit des bases.

Les touristes qui arrivent cette nuit, et sur lesquels s'abattent les guides bédouins au noir manteau, portent casquette, ulster ou paletot fourré; leur intrusion est ici comme une offense, mais hélas! de tels visiteurs se multiplient chaque année davantage, car la grande ville toute voisine--qui sue l'or depuis que l'on essaye de lui acheter sa dignité et son âme--devient un lieu de rendez-vous et de fête pour les désoeuvrés, les parvenus du monde entier. Et ce désert du Sphinx, le modernisme commence à l'enserrer de toutes parts. Il est vrai, personne jusqu'à présent n'a osé le profaner en bâtissant dans le voisinage immédiat de la grande figure, dont la fixité et le dédain imposent peut-être encore. Mais, à une demi-lieue à peine, aboutit une route où circulent des fiacres, des tramways, où des automobiles de bonne marque viennent pousser leurs gracieux cris de canard; et là, derrière la pyramide de Chéops, un vaste hôtel s'est blotti, où fourmillent des snobs, des élégantes follement emplumées comme des Peaux-Rouges pour la danse du scalp; des malades en quête d'air pur: jeunes Anglaises phtisiques, ou vieilles Anglaises simplement un peu gâteuses, traitant leurs rhumatismes par les vents secs.

Cette route, cet hôtel, ces gens, en passant on vient de les voir, aux feux des lampes électriques, et un orchestre qu'ils écoutaient vous a jeté la phrase inepte de quelque rengaine de café-concert; mais, sitôt que tout cela, dans un repli du sol, a disparu, on s'en est senti tellement délivré, tellement loin! Dès que l'on a commencé de marcher sur ce sable des siècles, où les pas tout à coup ne faisaient plus de bruit, rien n'a existé, hors le calme et le religieux effroi émanés de ce monde que l'on abordait, de ce monde si écrasant pour le nôtre, où tout apparaissait silencieux, imprécis, gigantesque et rose.

D'abord la pyramide de Chéops, dont il a fallu contourner de près les soubassements immuables; la lune détaillait tous les blocs énormes, les blocs réguliers et pareils de ses assises qui se superposent à l'infini, toujours diminuant de largeur, et qui montent, montent en perspectives fuyantes, pour former là-haut la pointe du vertigineux triangle; on l'eût dite éclairée, cette pyramide, par quelque triste aurore de fin de monde, qui ne rosirait que les sables et les granits terrestres, en laissant plus effroyablement noir le ciel ponctué d'étoiles.--Combien inconcevable pour nous, la mentalité de ce roi qui pendant un demi-siècle usa la vie de milliers et de milliers d'esclaves à construire ce tombeau, dans l'obsédant et fol espoir de prolonger sans fin la durée de sa momie!...

La pyramide une fois dépassée, un peu de chemin restait à faire encore pour aller affronter le Sphinx, au milieu de ce que nos contemporains lui ont laissé de son désert; il y avait à descendre la pente de cette dune aux aspects de nuage, qui semblait feutrée comme à dessein pour maintenir en un tel lieu plus de silence. Et çà et là s'ouvrait quelque trou noir: soupirail du profond et inextricable royaume des momies, très peuplé encore, malgré l'acharnement des déterreurs.

Descendant toujours sur la coulée de sable, on n'a pas tardé à l'apercevoir, lui, le Sphinx, moitié colline et moitié bête couchée, vous tournant le dos, dans la pose d'un chien géant qui voudrait aboyer à la lune; sa tête se dressait en silhouette d'ombre, en écran contre la lumière qu'il paraissait regarder, et les pans de son bonnet lui faisaient des oreilles tombantes. Ensuite, à mesure que l'on cheminait, peu à peu, il s'est présenté de profil, sans nez, tout camus comme la mort, mais ayant déjà une expression, même vu de loin et par côté; déjà dédaigneux avec son menton qui avance, et son sourire de grand mystère. Et, quand enfin on s'est trouvé devant le colossal visage, là bien en face--sans pourtant rencontrer son regard qui passe trop haut pour le nôtre,--on a subi l'immédiate obsession de tout ce que les hommes de jadis ont su emmagasiner et éterniser de secrète pensée derrière ce masque mutilé!

En plein jour, non, il n'existe pour ainsi dire plus, leur grand Sphinx; si détruit par le temps, par la main des iconoclastes, disloqué, tassé, rapetissé, il est inexpressif comme ces momies que l'on retrouve en miettes dans le sarcophage et qui ne font même plus grimace humaine. Mais, à la manière de tous les fantômes, c'est la nuit qu'il revit, sous les enchantements de la lune.

Pour les hommes de son temps, que représentait-il? Le roi Aménemeth? le Dieu-Soleil? On ne sait trop. De toutes les images hiéroglyphiques, il reste la moins bien déchiffrée. Les insondables penseurs de l'Égypte symbolisaient tout en d'effrayantes figures de dieux, à l'usage du peuple non initié; peut-être donc, après avoir tant médité dans l'ombre des temples, tant cherché l'introuvable pourquoi de la vie et de la mort, avaient-ils simplement voulu résumer par le sourire de ces lèvres fermées l'inanité de nos plus profondes conjectures humaines... On dit qu'il fut jadis d'une surprenante beauté, le Sphinx, alors que des enduits, des peintures harmonisaient et avivaient son visage et qu'il trônait de tout son haut sur une sorte d'esplanade dallée de longues pierres. Mais était-il en ces temps-là plus souverain que cette nuit, dans sa décrépitude finale? Presque enseveli par ces sables du désert Libyque, sous lesquels sa base ne se définit plus, il surgit à cette heure comme une apparition que rien de solide ne soutiendrait dans l'air.

*

* *

Passé minuit. Par petits groupes, les touristes de ce soir viennent de disparaître pour regagner l'hôtel proche dont l'orchestre sans doute n'a pas fini de sévir, ou bien pour remonter en auto et engager, dans quelque cercle du Caire, une de ces parties de bridge où se complaisent de nos jours les intelligences vraiment supérieures; les uns (esprits forts) s'en sont allés le verbe haut et le cigare au bec; les autres, intimidés pourtant, baissaient la voix comme on fait d'instinct dans les temples. Les guides bédouins, qui tout à l'heure semblaient voltiger autour de la grande effigie comme des phalènes noires, ont aussi vidé la place, inquiets de ce froid qu'ils n'avaient jamais connu. La représentation pour cette fois est finie, et partout s'établit le silence.

Les tons roses commencent à pâlir sur le Sphinx et les Pyramides; tout blêmit à vue d'oeil, dans le surnaturel décor, parce que la lune, s'élevant toujours, se fait plus argentine au milieu de la nuit plus glacée. Le brouillard d'hiver, qu'exhalent d'en bas les champs artificiellement mouillés, continue de monter, s'enhardit à envelopper le grand visage muet, lequel persiste à regarder cette lune morte et à lui adresser son même déconcertant sourire. De moins en moins l'on croirait avoir devant soi un colosse réel, mais décidément rien que le reflet dilaté d'une chose qui serait ailleurs, dans un autre monde. Et derrière lui, au loin, les trois triangles-montagnes, qui s'embrument aussi, n'existent pas davantage, sont devenus pures visions d'Apocalypse.

Or, peu à peu, voici qu'une tristesse insoutenable se dégage des trop larges yeux aux orbites vides,--car, en ce moment, ce que le Sphinx a l'air de savoir depuis tant de siècles, comme ultime secret, mais de taire avec une mélancolique ironie, c'est que, dans la prodigieuse nécropole, là en dessous, tout le peuple des morts aurait été leurré, malgré la piété et les prières, le réveil n'ayant encore jamais sonné pour personne; et c'est que la création d'une humanité pensante et souffrante n'aurait eu aucune raison raisonnable, et que nos pauvres espoirs seraient vains, mais vains à faire pitié!

II

LA MORT DU CAIRE

Janvier 1907.

Des nuages échevelés et mauvais, comme ceux de nos giboulées de mars, courent dans un pâle ciel de soir, qui donne froid à regarder; un vent âpre, humide, tout à fait hivernal, souffle sans trêve et fait passer sur nous de temps à autre le furtif arrosage d'une pluie.

Une voiture m'emmène vers ce qui fut la résidence du grand Mehemet Ali; par une pente rapide elle monte au milieu de rochers, de sables--qui sentent déjà le désert, là tout de suite, au sortir à peine des dernières maisons d'un quartier arabe où des gens en longue robe, l'air gelé, s'enveloppent aujourd'hui jusqu'aux yeux... Y avait-il autrefois des temps pareils, en ce pays réputé pour son climat d'inaltérable tiédeur?

Cette résidence du grand souverain de l'Égypte, la citadelle, la mosquée qu'il fit construire pour y reposer, sont perchées comme nids d'aigle sur un contrefort de la chaîne d'Arabie, le Mokattam, qui s'avance en promontoire vers les plaines du Nil, amenant tout près du Caire, et jusqu'à le surplomber, un peu des solitudes désertiques. Du reste, on la voit de loin et de partout, la mosquée de Mehemet Ali, inattendue là-haut avec ses coupoles aplaties en demi-sphère, ses minarets aigus, sa physionomie si purement turque, au-dessus de cette ville arabe qu'elle domine; le prince qui s'y est endormi a voulu qu'elle ressemblât à celles de sa première patrie, et on la croirait rapportée de Stamboul.

En un temps de trot, nous voici montés jusqu'à la porte inférieure de la vieille forteresse--et, naturellement, tout le Caire, qui est là proche, semble monter en même temps que nous; pas encore l'amas sans fin des maisons, mais seulement, pour commencer, les milliers de minarets, qui, en quelques secondes, pointent tous dans le ciel triste, donnant déjà l'impression qu'une ville immense ne tardera pas à se déployer sous nos yeux.

Double enceinte, doubles ou triples portes comme en ont toutes les citadelles anciennes, et, par un chemin toujours ascendant, nous pénétrons dans une grande cour fortifiée où des murs à créneaux nous masquent soudain la vue. Un poste de soldats est là de garde,--et combien imprévus, de tels soldats, dans ce lieu sacré pour l'Égypte! Des uniformes rouges et des figures blanches du Nord: des Anglais, installés à demeure chez le grand Mehemet Ali!...

La mosquée se présente d'abord, précède le palais. Dès qu'on s'en approche, c'est bien Stamboul--pour moi, le cher Stamboul,--qui s'évoque en la mémoire: rien, dans les lignes architecturales ni dans les détails d'ornementation, rien de l'art arabe,--plus pur peut-être que celui-ci, et dont les autres mosquées du Caire offrent des modèles admirables; non, c'est un coin de la Turquie, où l'on vient d'arriver tout à coup.

Après une cour dallée de marbre, silencieuse et très enclose, qui sert de vaste parvis, le sanctuaire rappelle, avec plus de magnificence encore, ceux de Mehmet Fatih ou de Chah Zadé: même pénombre sainte, où chaque étroite fenêtre jette par son vitrail un éclat de pierreries; entre les énormes piliers, même écartement excessif laissant plus d'espace libre que dans nos églises, sous des dômes qui ont l'air de tenir un peu par enchantement.

Des parois en étrange marbre blanc zébré de jaune. A terre, des tapis d'un rouge sombre, couvrant tout. Aux voûtes, très ouvragées, rien que des noirs et des ors; sur le noir des fonds, un semis de rosaces d'or, et puis des arabesques, comme des dentelles d'or posées en bordure. Et d'en haut descendent des milliers de chaînettes dorées, soutenant les innombrables veilleuses pour les prières des soirs. Çà et là, des gens sont à genoux, petits groupes en robe et turban, dispersés au hasard sur le rouge des tapis, et un peu perdus au milieu de cette solitude somptueuse.

Dans un angle obscur, repose Mehemet Ali, le prince aventureux et chevaleresque autant qu'un héros de légende, et l'un des plus grands souverains de l'histoire contemporaine; il est là derrière de hautes grilles d'or, d'un dessin compliqué, en ce style turc déjà décadent, mais encore si joli, qui fut celui de son époque.

Entre les barreaux dorés, on aperçoit dans l'ombre le catafalque d'apparat, à trois étages, que recouvrent des brocarts bleus, fanés délicieusement, brodés et rebrodés d'or éteint. Devant la porte fermée de cette sorte d'enclos funéraire, se croisent deux longues palmes vertes, coupées fraîchement à quelque dattier du voisinage. Et il semble que tout cela s'entoure d'une inviolable paix religieuse...

Mais tout à coup, tapage de conversations en langue teutonne,--et des éclats de voix, et des rires!... Comment est-ce possible, si près du grand mort?... Entrée d'une bande de touristes, habillés en «gens chics» ou à peu près. Un guide à visage de drôle leur fait la nomenclature des beautés du lieu, parlant à tue-tête, comme s'il était chargé du boniment dans une ménagerie. Et l'une des voyageuses, à cause de sandales trop larges qui la font trébucher, rit d'un petit rire bête et continu, comme glousserait une dinde...

Alors, il n'y a pas de police, de gardien, dans cette mosquée sainte? Et parmi les fervents prosternés en prière, pas un qui se lève et s'indigne!... Qui donc, après cela, vient nous parler du fanatisme des Égyptiens?... Trop débonnaires plutôt, ils me sont apparus partout. Dans n'importe quelle église d'Europe, où des hommes prieraient agenouillés, je voudrais voir comment seraient accueillis des touristes musulmans qui, par impossible, se tiendraient aussi mal que ces sauvages-là.

*

* *

Derrière la mosquée, une esplanade, et puis le palais.

Le palais, il n'existe pour ainsi dire plus, car on en a fait une caserne pour les «troupes d'occupation». Et ils sont tous alentour, les soldats anglais, fumant leurs grosses pipes pendant la flânerie du soir; l'un d'eux qui ne fume pas, s'escrime à graver son nom au couteau sur l'une des assises de marbre, à la base du sanctuaire.

Au bord de l'esplanade, une sorte de balcon s'avance, d'où l'on découvre brusquement toute la ville, avec une étendue infinie de plaines vertes ou de jaunes déserts. Un point de vue classique pour voyageurs des agences; nous y retrouvons ceux de la mosquée, qui nous y ont précédés, les messieurs au verbe haut, le guide qui hurle et la dame qui glousse. Quelques soldats y ont pris place aussi, et contemplent, la pipe à la bouche.--Malgré tout ce monde, et malgré ce ciel d'hiver, on est saisi quand même, en arrivant, et c'est encore admirable.

Féerie bien différente de celle de Stamboul, qui s'érige, lui, en amphithéâtre au-dessus du Bosphore et de la Marmara. Ici, la ville immense est uniment déployée dans une plaine qu'environnent des solitudes de sable et que dominent des rochers chaotiques. Les minarets par milliers se lèvent de partout comme les épis de blé dans un champ; jusqu'au fond des lointains, on voit se multiplier leurs pointes fuselées;--mais, au lieu d'être simplement, comme à Stamboul, des flèches blanches, ils se compliquent ici d'arabesques, de galeries, de clochetons, de colonnettes, et semblent avoir emprunté la couleur fauve des proches déserts.

Les toits en terrasses disent une région qui fut autrefois sans pluie, et les innombrables palmiers des jardins, au-dessus de cet océan de mosquées et de maisons, balancent au vent leurs plumets, qui étonnent sous ces nuages chargés d'averses froides. Vers le sud et vers l'ouest, aux dernières limites de la vue, des triangles géants apparaissent, comme posés sur l'horizon brumeux des plaines: c'est Gizeh et c'est Memphis, ce sont les Pyramides éternelles.

Et au nord de la ville, s'avance un coin très particulier du désert, couleur de bistre et de momie, où toute une peuplade de hautes coupoles à l'abandon se tient encore debout, au milieu des sables et des roches désolées: l'orgueilleux cimetière de ces sultans mamelouks, qui finirent ici avec le moyen âge.

Si l'on regarde bien, quel délabrement, quel amas de ruines dans cette ville encore un peu féerique, battue ce soir par les rafales d'hiver! Les dômes, les saints tombeaux, les minarets, les terrasses, tout est croulant, tout va mourir. Mais là-bas, très au loin, près de cette traînée d'argent qui passe dans les plaines et qui est le vieux Nil, les temps nouveaux s'indiquent par des cheminées d'usines, effrontément hautes, enlaidissant tout et lançant au milieu du crépuscule d'épaisses fumées noires...

*

* *

La nuit tombe, quand nous redescendons de cette esplanade pour rentrer au logis.

D'abord l'ancien Caire, qu'il faut traverser, tout le dédale encore charmant où les mille petites lampes des boutiques arabes allument déjà leurs flammes discrètes. Dans des rues qui se contournent à leur caprice, et sous tant de balcons qui débordent, grillagés de très fines menuiseries, il faut ralentir notre course, au milieu de la foule serrée des gens et des bêtes. Près de nous passent les fellahines voilées de noir, gentiment mystérieuses comme aux vieux temps, et les hommes restés graves, sous la longue robe et les blanches draperies; passent aussi les petits ânes, très pompeusement parés de colliers en perles bleues, et les files de lents chameaux, avec leurs charges de luzerne qui sentent la bonne odeur des champs. Dans la demi-obscurité, qui masque les décrépitudes, c'est parfois de l'Orient resté adorable, quand, au-dessus des maisonnettes si agrémentées de moucharabiehs et d'arabesques, on voit tout à coup quelques-uns des grands minarets aériens, qui s'élancent prodigieusement haut dans le ciel crépusculaire.

Cependant, que de ruines, d'immondices, de décombres! Comme on sent que tout cela se meurt!... Et puis quoi: des lacs maintenant, en pleine rue! On sait bien qu'il pleut ici beaucoup plus que jadis, depuis que la vallée du Nil est artificiellement inondée; mais c'est invraisemblable quand même, toute cette eau noire où notre voiture s'enfonce jusqu'aux essieux, car il y a huit jours que n'est tombée une averse un peu sérieuse. Alors les nouveaux maîtres n'ont pas songé au drainage, dans ce pays dont le budget d'entretien annuel a été porté par leurs soins à quinze millions de livres?--Et les bons Arabes, avec patience, sans murmurer, retroussent leurs robes, jambes nues jusqu'aux genoux, pour cheminer au milieu de cette eau déjà pestilentielle, qui doit couver pour eux des fièvres et de la mort.

Plus loin, la voiture courant toujours, voici que peu à peu le décor change, hélas! Les rues se banalisent; les maisons de «Mille et une Nuits» font place à d'insipides bâtisses levantines; les lampes électriques commencent à piquer l'obscurité de leurs fatigants éclats blêmes; et, à un tournant brusque, le nouveau Caire nous apparaît.

Qu'est-ce que c'est que ça, et où sommes-nous tombés? En moins comme il faut encore, on dirait Nice, ou La Riviera, ou Interlaken, l'une quelconque de ces villes carnavalesques où le mauvais goût du monde entier vient s'ébattre aux saisons dites élégantes.--Mais, dans ces quartiers-ci par exemple, qui appartiennent aux étrangers ou aux Égyptiens ralliés franchement, tout est asséché, soigné, bien tenu; plus de cloaques ni d'ornières; les quinze millions de livres ont fait consciencieusement leur office.

Partout de l'électricité aveuglante; des hôtels monstres, étalant le faux luxe de leurs façades raccrocheuses; le long des rues, triomphe du toc, badigeon sur plâtre en torchis; sarabande de tous les styles, le rocaille, le roman, le gothique, l'art nouveau, le pharaonique et surtout le prétentieux et le saugrenu. D'innombrables cabarets, qui regorgent de bouteilles: tous nos alcools, tous nos poisons d'Occident, déversés sur l'Égypte à bouche-que-veux-tu.

Des estaminets, des tripots, des maisons louches. Et, plein les trottoirs, des filles levantines, qui visent à s'attifer comme celles de Paris, mais qui, par erreur, sans doute, ont fait leurs commandes chez quelque habilleuse pour chiens savants.

Alors ce serait le Caire de l'avenir, cette foire cosmopolite?... Mon Dieu, quand donc se reprendront-ils, les Égyptiens, quand comprendront-ils que les ancêtres leur avaient laissé un patrimoine inaliénable d'art, d'architecture, de fine élégance, et que, par leur abandon, l'une de ces villes qui furent les plus exquises sur terre s'écroule et se meurt?

Parmi ces jeunes musulmans ou coptes, sortis des écoles, il est tant d'esprits distingués cependant et d'intelligences supérieures! Tandis que je vois encore les choses d'ici avec mes yeux tout neufs d'étranger débarqué hier sur ce sol imprégné d'ancienne gloire, je voudrais pouvoir leur crier, avec une franchise brutale peut-être, mais avec une si profonde sympathie:

«Réagissez, avant qu'il soit trop tard. Contre l'invasion dissolvante, défendez-vous,--non par la violence, bien entendu, non par l'inhospitalité ni la mauvaise humeur,--mais en dédaignant cette camelote occidentale dont on vous inonde quand elle est démodée chez nous. Essayez de préserver non seulement vos traditions et votre admirable langue arabe, mais aussi tout ce qui fut la grâce et le mystère de votre ville, le luxe affiné de vos demeures. Il ne s'agit pas là que de fantaisies d'artistes, il y va de votre dignité nationale. Vous étiez des Orientaux (je prononce avec respect ce mot qui implique tout un passé de précoce civilisation, de pure grandeur), mais, encore quelques années, si vous n'y prenez garde, et on aura fait de vous de simples courtiers levantins, uniquement occupés de la plus-value des terres et de la hausse des cotons.»

III

MOSQUÉES DU CAIRE

Elles sont presque innombrables, plus de trois mille, et cette ville si grande, qui couvre quatre lieues de plaine, pourrait s'appeler une ville de mosquées. (Bien entendu, je parle du Caire ancien, du Caire arabe, le Caire nouveau, quelconque ou funambulesque, celui des élégances en toc et des «Sémiramis-Hôtel» ne méritant d'être mentionné qu'avec un sourire.)

Donc, une ville de mosquées, disais-je. Le long des rues, parfois elles se suivent, deux, trois, quatre à la file, s'appuyant les unes aux autres et s'enchevêtrant. Partout dans l'air s'élancent leurs minarets brodés d'arabesques, ciselés, compliqués avec la plus changeante fantaisie; ils ont des petits balcons, des colonnettes, ils sont si découpés qu'on aperçoit le jour au travers; il y en a de lointains, il y en a de tout proches qui pointent en plein ciel au-dessus de votre tête; n'importe où l'on regarde on en découvre d'autres, à perte de vue; tous de la même couleur bise et tournant au rose. Les plus archaïques, ceux des vieux temps débonnaires, se hérissent de morceaux de bois qui sont des perchoirs pour faire reposer les grands oiseaux libres et toujours quelques milans, quelques corbeaux songeurs se tiennent là postés, contemplant à l'horizon les sables, la ligne des jaunes solitudes.

Trois mille mosquées. Plus haut que les maisonnettes d'alentour, montent leurs murailles droites, un peu sévères, percées à peine de minuscules fenêtres en ogive; murailles couleur bise ainsi que les minarets, et peintes de rayures horizontales en un vieux rouge qui s'est fané au soleil; murailles couronnées toujours de séries de trèfles imitant des créneaux, mais de trèfles d'un dessin chaque fois différent et imprévu.

Pour y accéder, toujours quelques marches et une rampe de marbre blanc,--car elles sont surélevées comme des autels. Et dès la porte on entrevoit de calmes profondeurs très en pénombre. D'abord des couloirs, étonnamment hauts de plafond, sonores et demi-obscurs; sitôt qu'on y est entré, on sent qu'il fait frais, qu'il fait paisible; ils vous préparent, on commence à s'y imprégner de recueillement et déjà on y parle bas. Dans la rue trop étroite que l'on vient de quitter, il y avait foule orientale et tapage, cris de vendeurs, bruits d'humbles métiers anciens; des gens, des bêtes vous frôlaient; on manquait d'air, sous tant de moucharabiehs surplombants. Ici, soudain c'est le silence avec de vagues murmures de prières et des chants flûtés d'oiseaux; c'est le silence, et c'est l'espace libre, quand on arrive au saint jardin enclos de grands murs, ou bien au sanctuaire qui resplendit d'une discrète et reposante magnificence. Peu de monde en général, dans ces mosquées,--si ce n'est, bien entendu, aux heures des cinq offices du jour. En quelques coins d'élection, particulièrement ombreux et frais, des vieillards s'isolent pour lire du matin au soir les saints livres et regarder approcher la mort: sous des turbans blancs, barbes blanches et visages tranquilles. Ou bien ce sont de pauvres hères sans gîte, qui sont venus chercher l'hospitalité d'Allah, et qui dorment sans souci de demain, étendus de tout leur long sur une natte.

Le charme rare de ces jardins de mosquée, souvent très vastes, est d'être si jalousement enclos entre leurs grands murs--toujours couronnés de trèfles de pierre--qui n'y laissent rien deviner des agitations du dehors; des palmiers de cent ans y jaillissent du sol, séparément ou en bouquets superbes, et y tamisent la lumière d'un toujours chaud soleil, sur des rosiers, sur des hibiscus en fleur. Il ne s'y fait jamais de bruit non plus que dans des cloîtres, car les gens y marchent d'une allure lente, chaussés de babouches. Et ce sont aussi des édens pour les oiseaux, qui y vivent et y chantent en toute sécurité, même pendant les offices, attirés par de petites auges que les imans emplissent d'eau du Nil, à leur intention, chaque matin.

Quant à la mosquée elle-même, rarement elle est un lieu fermé de tous côtés, comme dans les pays de l'Islam plus sombre du Nord; en Égypte, non; puisqu'il n'y a pas de véritable hiver et presque jamais de pluie, on a pu laisser une des faces complètement ouverte sur le jardin, et le sanctuaire n'est séparé de la verdure et des roses que par une simple colonnade; cela permet aux fidèles, groupés sous les palmiers, de prier là tout aussi bien qu'à l'intérieur, puisqu'ils aperçoivent, entre les arceaux, le saint mihrab[1].

[1] On sait que le mihrab est une sorte de portique indiquant la direction de la Mecque; il est placé au fond de chaque mosquée, comme dans nos églises l'autel, et on doit lui faire face lorsqu'on prie.

Oh! ce sanctuaire, vu du silencieux jardin, ce sanctuaire où des ors pâlis brillent aux vieux plafonds de cèdre, où des mosaïques de nacre brillent sur les parois et imitent des broderies d'argent qu'on y aurait tendues!

Point de faïences, comme dans les mosquées de la Turquie ou de l'Iran. Ici, c'est le triomphe des patientes mosaïques: les nacres de toutes les couleurs, et tous les marbres, et tous les porphyres, découpés en myriades de petits morceaux précis et pareils, assemblés ensuite pour composer les dessins arabes qui jamais n'empruntent rien à la forme humaine, non plus qu'à aucune forme animale, mais rappellent plutôt ces cristallisations variées à l'infini que l'on découvre au microscope dans les flocons de la neige. C'est toujours le mihrab qui est orné avec la plus minutieuse richesse; en général des colonnettes de lapis, intensément bleues, s'y détachent en relief, encadrant des mosaïques si délicates qu'elles ressemblent à des brocarts ou à des dentelles. Aux vieux plafonds de cèdre--où les oiseaux chanteurs d'alentour ont leurs nids--les ors se mêlent à de précieuses enluminures, que les siècles ont pris soin d'atténuer, de fondre ensemble; et çà et là de très fines et longues consoles en bois sculpté ont l'air de retomber des maîtresses poutres, de s'étaler sur les murailles comme des coulées de stalactites--que l'on aurait aussi, dans les temps, soigneusement peintes et dorées. Quant aux colonnes toujours disparates, les unes de marbre amarante, les autres de vert antique, les autres de porphyre rouge, avec des chapiteaux de tous les styles, elles viennent de loin, de la nuit des âges, des tourmentes religieuses antérieures et attestent les prodigieux passés que connut cette vallée du Nil, pourtant si étroite et enserrée par les déserts; elles ont été jadis dans des temples païens, où elles ont connu les étranges visages des dieux de l'Égypte, de la Grèce et de Rome; elles ont été dans des églises chrétiennes primitives, où elles ont vu des statues de martyrs contorsionnés et des images de Christs en extase couronnés de l'auréole byzantine; elles ont assisté à des batailles, des écroulements, des hécatombes et des sacrilèges; à présent, réunies au hasard dans ces mosquées, elles ne voient plus, sur les parois des sanctuaires, que les mille petits dessins idéalement purs de cet Islam qui veut que les hommes, lorsqu'ils prient, conçoivent Allah immatériel, Esprit sans contours et sans visage.

Chacune de ces mosquées a son saint défunt, dont elle porte le nom, et qui dort à côté, dans un kiosque mortuaire y attenant: c'est quelque prêtre qui se fit admirer pour ses vertus, ou bien un khédive d'autrefois, ou un guerrier, un martyr. Et le mausolée, qui communique avec le sanctuaire par une baie tantôt ouverte tantôt garnie de grillages, est surmonté toujours d'une coupole spéciale, une haute, haute et étrange coupole qui monte vers le ciel comme un gigantesque bonnet de derviche. Au-dessus de la ville arabe, et même dans les sables du désert voisin, partout ces dômes funéraires s'élèvent auprès des vieux minarets, donnant, le soir, ce sentiment que c'est le mort lui-même, le mort agrandi, qui se dresse, sous un bonnet devenu colossal.--On peut, si l'on veut, prier chez le saint tout comme dans la mosquée; chez lui, c'est toujours plus enclos et plus en pénombre. C'est plus simple aussi, au moins à hauteur d'homme: sur une estrade de marbre blanc, plus ou moins usée et jaunie par le toucher des mains pieuses, rien qu'un austère catafalque en marbre pareil, orné seulement d'une inscription coufique. Mais, si on lève la tête pour regarder l'intérieur du dôme--le dedans du bonnet de derviche, pourrait-on dire,--on voit briller, entre des grappes de stalactites peintes et dorées, quantité de petits vitraux exquis, de petites fenêtres qui ont l'air constellées d'émeraudes, de rubis et de saphirs. Chez le saint, les oiseaux ont aussi leurs entrées, bien entendu; ils salissent un peu les tapis, c'est vrai, les nattes où l'on s'agenouille et leurs nids font des taches là-haut parmi les dorures du cèdre ciselé; mais leur chanson, leur symphonie de volière est si douce aux vivants qui prient et aux morts qui rêvent...

*

* *

Cependant, qu'est-ce donc qui manque à ces mosquées pour vous prendre tout à fait?... C'est sans doute que l'accès en est trop facile, que l'on s'y sent trop près des quartiers modernisés des hôtels bondés de touristes--et que l'on y prévoit à tout instant l'intrusion bruyante d'une bande Cook, le «Bædeker» à la main. Hélas! elles sont mosquées du Caire, du pauvre Caire envahi et profané... Oh! celles du Maroc, fermées si jalousement! Celles de la Perse, ou même celles du Vieux-Stamboul, où le suaire de l'Islam vous enveloppe en silence et vous pèse doucement aux épaules dès qu'on en franchit le seuil!...

*

* *

Et pourtant, avec quels soins on s'efforce aujourd'hui de les faire survivre, ces mosquées-là, qui ont dû être jadis des refuges adorables! Pendant des siècles, jamais entretenues, jamais réparées, malgré la vénération des insouciants fidèles, la plupart tombaient en ruine; les fines boiseries s'en allaient de vermoulure, les coupoles étaient crevées, les mosaïques jonchaient le sol comme d'une grêle de nacre, de porphyre et de marbre. Et il semblait que réparer tout cela fût une besogne absolument irréalisable; c'était même folie, disait-on, d'en concevoir le projet.

Eh bien! depuis vingt ans bientôt, une armée de travailleurs est à l'oeuvre, sculpteurs, marbriers, mosaïstes. Déjà certains sanctuaires, les plus vénérables, sont entièrement reconstitués; après avoir retenti pendant quelques années du tapage des marteaux et des cisailles pour de prodigieuses restaurations, ils viennent d'être rendus à la paix, à la prière, et les oiseaux y recommencent des nids. Ce sera une gloire du règne actuel d'avoir préservé, avant qu'il fût trop tard, tout ce legs magnifique de l'art musulman. Quand la ville de Mille et une Nuits qui était ici autrefois aura fini de disparaître pour faire place à un banal entrepôt de commerce et de plaisir, où la ploutocratie du monde entier viendra s'ébattre chaque hiver,--il restera au moins cela, pour témoigner combien fut magnifiquement rêveuse la vie arabe antérieure. Il restera ces mosquées longtemps encore, même quand on n'y priera plus, même quand les hôtes ailés en seront partis, faute des auges d'eau du Nil,--emplies à leur intention par ces bons imans, dont ils payent l'hospitalité en faisant entendre dans les cours, sous les plafonds de cèdre, sous les voûtes, leur discrète petite musique d'oiseaux...

IV

LE CÉNACLE DES MOMIES

On dirait une ronde de nuit. Nous sommes deux, promenant une lanterne dans l'obscurité de galeries immenses. Nous venons de refermer sur nous à double tour la porte par laquelle nous étions entrés là, et nous avons conscience d'être rigoureusement seuls, si vaste soit ce lieu, avec tant et tant de salles communicantes, et de hauts vestibules, et de larges escaliers,--mathématiquement seuls, pourrait-on presque dire, car c'est ici un palais très spécial, où sur toutes les issues on avait mis les scellés à la tombée du jour, comme on fait du reste chaque soir, à cause des reliques sans prix qui y sont amassées; la rencontre d'aucun être vivant n'est donc possible, malgré tant d'espace libre, et tant de détours, et tant de grandes choses étranges que nous voyons se dresser là-bas partout, projetant des ombres et formant des cachettes.

Notre ronde chemine d'abord au rez-de-chaussée, sur des dalles que font sonner nos pas. Il est environ dix heures. Çà et là, par quelque vitre, se glisse un peu de bleuâtre, grâce aux étoiles qui, pour les gens du dehors, doivent donner des transparences à la nuit; mais c'est égal, il fait solennellement sombre ici, et nous parlons bas, nous rappelant sans doute que, dans les salles au-dessus, il y a des vitrines pleines de morts.

Ces choses qui se dressent le long de notre parcours semblent aussi presque toutes mortuaires. Pour la plupart ce sont des sarcophages en granit, d'orgueilleux et indestructibles sarcophages: les uns, ayant forme de gigantesque boîte, ont été alignés sur des socles,--et il en est parmi ceux-là qui représentent les premières conceptions humaines, des conceptions vieilles de cinq, six et sept mille ans; les autres ayant forme de momie, debout contre les murailles, nous montrent d'énormes visages, d'énormes coiffures, et se tiennent ramassés comme des géants qui porteraient de trop grosses têtes sur des cous trop dans les épaules. Il y a en outre beaucoup de colosses qui sont de simples statues et n'ont jamais recelé de cadavre dans leurs flancs; tous gardent aux lèvres le même imperceptible sourire; ils avoisinent le plafond avec leur bonnet de sphinx, et leur regard fixe passe trop haut pour nous voir. Il y a enfin, çà et là, des êtres pas plus grands que nous, ou même des êtres tout petits, d'une taille de gnome. Et parfois une paire d'yeux d'émail, grands ouverts et imprévus à quelque tournant, plongent tout droit au fond des nôtres, ont l'air de nous suivre, nous font frissonner en nous jetant soudain comme l'étincelle d'une pensée qui viendrait de l'abîme des âges.

Cependant nous marchons vite et plutôt distraits, car ce n'est pas pour ces simulacres du rez-de-chaussée que nous sommes venus, mais pour de plus redoutables hôtes. Elle éclaire d'ailleurs si peu, notre lanterne, dans les profondes salles, que tout ce monde en granit, en grès, en marbre, tout ce monde n'apparaît bien qu'à l'instant précis de notre passage, mais change aussitôt, déploie sur les murs des ombres fantastiques, et puis se confond avec cette foule muette, toujours plus nombreuse derrière nous.

De place en place, il y a des manches à incendie enroulées sur elles-mêmes, chacune ayant sa lance qui brille d'un éclat de cuivre rouge. Et je demande à mon compagnon de ronde: «Qu'est-ce qui pourrait bien brûler ici, ce ne sont que bonshommes de pierre?--Ici, non, me répondit-il; mais ce qu'il y a là-haut, représentez-vous comme cela flamberait!»--Ah! c'est vrai, ce qu'il y a là-haut, et qui est justement le but de ma visite... Je n'y songeais pas, moi, au feu prenant dans une assemblée de momies: les vieilles chairs, les vieilles chevelures, les vieilles carcasses de rois ou de reines, si imbibées de natrum et d'huiles, crépitant comme paquets d'allumettes!... C'est surtout à cause de ce danger-là, du reste, que les scellés sont mis aux portes dès que le soir tombe, et qu'il faut une faveur particulière pour être admis à pénétrer dans ce lieu, la nuit, avec une lanterne.

En plein jour, rien de banal comme ce «musée des Antiquités égyptiennes», composé pourtant de souvenirs sans prix. C'est la plus pompeuse et la plus outrageante de ces bâtisses dépourvues de style dont s'enrichit chaque année le Caire nouveau; entre qui veut, pour y dévisager de près, sous un trop brutal éclairage, des morts et des mortes augustes, qui avaient si bien cru se cacher pour l'éternité.

Mais la nuit!... Oh! la nuit, toutes portes closes, c'est le palais du cauchemar et de la peur. La nuit, au dire des gardiens arabes, qui n'entreraient pas à prix d'or, même après avoir fait leur prière, des Formes affreuses s'échappent, non seulement de tous les personnages embaumés qui habitent là-haut dans les vitrines, mais aussi des statues funéraires, des papyrus, de mille choses qui au fond des tombeaux se sont longuement imprégnées d'essence humaine; les Formes ressemblent à des cadavres, ou parfois à de vagues bêtes, même rampantes; après avoir erré dans les salles, elles finissent par se réunir, pour des conciliabules, sur les toits...

Nous montons maintenant un escalier monumental, qui est vide dans toute sa largeur, et où nous voici délivrés pour un temps de l'obsession de ces rigides figures, de ces regards, de ces sourires de personnages en pierre blanche ou en granit noir qui se pressaient dans les galeries et les vestibules du rez-de-chaussée. Aucun d'eux sans doute ne montera derrière nous; mais c'est égal, ils gardent en foule et embrouillent de leurs ombres les seuls chemins par lesquels nous pourrions battre en retraite si les hôtes plus inquiétants de là-haut nous réservaient un trop sinistre accueil...

Celui qui a bien voulu faire fléchir pour moi les consignes de nuit est l'illustre savant auquel on a confié la direction des fouilles dans le sol d'Égypte; il est aussi l'ordonnateur du prodigieux musée, et c'est lui-même qui a la bonté de me guider ce soir dans ce labyrinthe.

A travers le silence des salles d'en haut, voici que nous nous dirigeons maintenant tout droit vers ceux et celles à qui j'ai demandé audience nocturne.

La nuit, cela paraît sans fin, l'enfilade de ces chambres à vitrines dont le déploiement est de plus de quatre cents mètres sur les quatre faces de l'édifice. Après avoir passé devant les papyrus, les émaux, les vases canopes recéleurs d'entrailles humaines, nous arrivons chez les momies de bêtes sacrées: des chats, des ibis, des chiens, des éperviers, ayant bandelettes et sarcophage; même des singes, restés grotesques jusque dans la mort. Ensuite commencent les masques humains, et, debout dans les armoires, les «cartonnages de momie», qui moulaient le corps par-dessus les bandelettes et reproduisaient, plus ou moins agrandie, la figure défunte. Tout un lot de courtisanes de l'époque gréco-romaine, ainsi moulées en pâte d'après cadavre, et couronnées de roses, nous font des sourires d'appel derrière leurs vitres. Des masques couleur de chair morte alternent avec des masques d'or que notre lanterne, en passant vite, fait briller d'un éclair. Toujours des yeux trop larges, aux paupières trop ouvertes, aux prunelles trop dilatées qui regardent comme avec effarement. Parmi ces cartonnages ou ces couvercles de cercueil à figure, il en est que l'on dirait taillés pour personnes géantes; la tête surtout, sous la lourde coiffure, la tête rentrée comme par farce dans des épaules de bossu, s'indique énorme, tout à fait disproportionnée avec le corps, qui par le bas s'amincit en gaine.

Bien que notre petite lanterne cependant ne s'éteigne pas, il semble que nous y voyons de moins en moins: trop d'obscurité autour de nous, dans des chambres trop vastes,--et dans des chambres qui toutes communiquent, facilitant la promenade de ces Formes qui, le soir, se dégagent et rôdent...

Sur une table de milieu, une chose à donner le frisson brille dans une boîte en verre, une frêle chose qui faillit vivre il y a quelque deux mille ans. C'est la momie d'un embryon humain, dont on avait dans les temps orné le visage d'une belle couche d'or pour apaiser sa malice de mort-né,--car, d'après la croyance égyptienne, ces petits avortons devenaient de mauvais génies dans les familles lorsqu'on négligeait de leur rendre honneur. Au bout de son corps de rien du tout, sa tête dorée, ses gros yeux de foetus restent inoubliables de laideur souffrante, d'expression déçue et féroce.

Dans les salles où nous pénétrons après, ce sont des cadavres pour tout de bon qui nous entourent de droite et de gauche; sur des étagères, les cercueils s'étalent en rangs superposés; on respire l'odeur fade des momies, et, par terre, lovés toujours comme de gros serpents, les tuyaux de cuir se tiennent prêts, car c'est l'endroit dangereux pour le feu.

--Nous arrivons, me dit le maître de céans; tenez, là-bas, les voilà!

En effet, je reconnais la place, étant venu maintes fois en plein jour comme tout le monde. Malgré ces demi-ténèbres, qui commencent à dix pas de nous tant est petit le cercle lumineux que notre fanal dessine, je puis distinguer déjà le double alignement des grands cercueils royaux, ouverts sans pudeur sous des cages vitrées et dont les couvercles à figure sont posés debout, en sentinelle, contre les murailles.

Nous y sommes enfin, admis à cette heure indue dans le cénacle des rois et des reines, pour une audience vraiment privée.

D'abord la dame au bébé, sur laquelle nous projetons sans nous arrêter la lueur de notre lanterne: une dame qui trépassa en mettant au monde un petit prince mort. Depuis les antiques embaumeurs, personne encore n'a revu son visage, à cette reine Makéri; dans le cercueil, ce n'est qu'une longue forme féminine, dessinée sous l'emmaillotage serré des bandelettes aux tons bis; contre ses pieds, repose le bébé fatal, recroquevillé drôlement, voilé et mystérieux comme elle, sorte de poupée mise là, dirait-on, pour lui tenir éternelle compagnie pendant que se traîneraient les siècles et les millénaires.

Ensuite se déroule, plus intimidante à aborder, la série des momies démaillotées. Ici, dans chaque cercueil sur lequel nous nous penchons, il y a une tête qui nous regarde, ou qui ferme les yeux pour ne pas nous voir, et il y a des épaules maigres, de maigres bras et des mains aux ongles trop longs qui sortent de lugubres guenilles. Chaque nouvelle momie royale que notre lanterne éclaire nous réserve une surprise et le frisson d'un effroi différent; elles se ressemblent si peu! Les unes rient en montrant des dents jaunes, les autres ont une expression de tristesse ou de souffrance infinie. Tantôt les visages sont minces, très fins, restés jolis malgré le pincement des narines. Tantôt ils sont démesurément élargis de bouffissure putride, avec le bout du nez mangé: les embaumeurs, comme on sait, n'étaient pas sûrs de leurs moyens; les momies ne réussissaient pas toujours; chez quelques-unes il se produisait des tuméfactions, des pourritures, même des éclosions soudaines de larves, de «compagnons sans oreilles et sans yeux», qui finissaient bien par mourir avec le temps, mais après avoir perforé toutes les chairs.

A peu près par dynastie et par ordre chronologique, les orgueilleux Pharaons sont là piteusement rangés, le père, le fils, le petit-fils, l'arrière-petit-fils. Et de vulgaires étiquettes de papier disent seules leurs noms écrasants: Sethos Ier, Ramsès II, Sethos II, Ramsès III, Ramsès IV, etc. Il n'en manque bientôt plus à l'appel, tant on a fouillé au coeur des rochers et du sol pour les avoir tous, et ces vitrines de musée seront sans doute leur résidence dernière. Dans l'antiquité, ils ont cependant pérégriné souvent depuis leur mort, car aux époques troublées de l'histoire d'Égypte, c'était une des lourdes préoccupations du souverain régnant: cacher, cacher ces momies d'ancêtres, dont la terre s'emplissait de plus en plus et que les violateurs de sépultures étaient si habiles à dépister; alors on les promenait clandestinement d'un trou à un autre, les enlevant chacun de son fastueux souterrain personnel, pour à la fin les murer de compagnie dans quelque humble caveau plus discret. Mais c'est ici qu'elles vont achever bientôt leur retour à la poussière, différé comme par miracle pendant tant de siècles; aujourd'hui, dépouillées de leurs bandelettes, elles ne dureront plus, et il faudrait se hâter de graver ces physionomies de trois ou quatre mille ans qui vont s'évanouir.

Dans ce cercueil--l'avant-dernier de la rangée de gauche,--c'est le grand Sésostris en personne qui nous attend. Nous connaissons d'ailleurs de longue date son visage de nonagénaire, son nez en bec de faucon, les brèches entre ses dents de vieillard, son cou décharné d'oiseau et sa main qui se lève en geste de menace. Voici vingt ans qu'il a revu la lumière, ce maître du monde. Il était enroulé, des milliers de fois, dans un merveilleux linceul en fibres d'aloès, plus fin qu'une mousseline des Indes, qui avait dû coûter des années de travail et mesurait quatre cents mètres de long; le démaillotage, en présence du khédive Tewfik et des grands personnages de l'Égypte, dura deux heures, et après le dernier tour, quand la figure illustre apparut, l'émotion fut telle parmi les assistants qu'ils se bousculèrent comme un troupeau, et le pharaon fut renversé. Il a du reste beaucoup fait parler de lui, le grand Sésostris, depuis son installation au musée. Un jour, tout à coup, d'un geste brusque, au milieu des gardiens, qui fuyaient en hurlant de peur, il a levé cette main[2], qui est encore en l'air et qu'il n'a plus voulu baisser. Ensuite est survenue, dans ses vieux cheveux d'un blanc jaunâtre et le long de tous ses membres l'éclosion d'une faune cadavérique très fourmillante qui a nécessité un bain complet, au mercure.--Lui aussi a son étiquette, en papier écolier, collée sur le bord de sa boîte, et on y lit, tracé d'une écriture négligée, ce nom formidable qui fit trembler tous les peuples de la terre: «Ramsès II (Sésostris)»!... Il n'y a pas à dire, il a beaucoup décliné et noirci depuis seulement une quinzaine d'années que je le connais. C'est un fantôme qui s'en va; malgré les soins dont on l'entoure, c'est un pauvre fantôme tout près de se désagréger, de s'anéantir. Nous promenons devant son nez crochu notre lanterne, pour mieux déchiffrer, par le jeu de l'ombre, son expression encore autoritaire... Ainsi les destinées du monde se réglaient jadis, sans appel, au fond de ce crâne, qui semble plutôt étroit sous la peau sèche et les horribles cheveux blanchâtres! Et tout ce qui a dû tenir de volonté là dedans, et de passion, et de colossal orgueil! Sans compter ce souci, que nous ne concevons plus, mais qui primait tout à son époque: celui d'assurer la magnificence et l'inviolabilité de la sépulture... Ainsi cet épouvantail édenté et sénile, qui s'exhibe là dans ses chiffons immondes, avec toujours sa main levée pour une impuissante menace, a été autrefois l'étincelant Sésostris, qui connut l'excès presque surhumain des triomphes et des splendeurs; le maître des rois, et aussi, par sa force et sa beauté, le demi-dieu, dont maints colosses de granit ou de marbre, à Memphis, à Thèbes, à Louxor, reproduisent et essayent d'éterniser les jarrets musculeux, la poitrine d'athlète...

[2] On explique ce mouvement par un rayon de soleil qui, tombant sur son bras déshabillé, aurait fait dilater et jouer les os du coude.

Dans le cercueil tout proche est couché son père, Sethos Ier, qui régna moins longtemps et mourut beaucoup plus jeune que lui.--Or cette jeunesse se voit encore si bien sur les traits de la momie, empreints d'ailleurs de beauté persistante. Vraiment ce roi Sethos, on dirait la statue du Calme et de la Rêverie sereine; aucun effroi ne se dégage de ce mort aux longs yeux fermés, aux lèvres délicates, au menton noble et au profil pur; il est apaisant et agréable à regarder dormir, les mains croisées sur la poitrine. Et on ne s'explique pas d'ailleurs, en le voyant jeune, qu'il puisse avoir pour fils son voisin, le vieillard presque centenaire.

En passant, nous avons dévisagé quantité d'autres momies royales, tranquilles ou grimaçantes. Mais, pour finir, il en est une (troisième cercueil, là, dans la rangée d'en face), une certaine reine Nsitanébashrou, que j'aborde avec crainte, bien que, pour elle seule peut-être, j'aie souhaité faire cette ronde macabre. Même en plein jour, elle arrive au maximum d'horreur que puisse jeter une figure de spectre; qu'est-ce que cela va être la nuit sous le vacillement de notre petite lanterne?...