MAURICE MAETERLINCK
LA MORT
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1913
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réservés pour tous pays.
Copyright by EUGÈNE FASQUELLE, 1913
OUVRAGES DE MAURICE MAETERLINCK
LA SAGESSE ET LA DESTINÉE (50e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50 LA VIE DES ABEILLES (61e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50 LE TEMPLE ENSEVELI (24e mille). (Fasquelle.) 3 fr. 50 LE DOUBLE JARDIN (18e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50 L'INTELLIGENCE DES FLEURS (29e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50 LE TRÉSOR DES HUMBLES (64e édition). (Mercure de France) 3 fr. 50 JOYZELLE, pièce en 5 actes (10e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50 MONNA VANNA, pièce en 3 actes (36e mille). (Fasquelle, édit.) 2 fr. » MONNA VANNA, drame lyrique en 4 actes et 5 tableaux. Musique de Henry Février. (6e mille). (Fasquelle, édit.) 1 fr. » L'OISEAU BLEU, féerie en 5 actes et 10 tableaux (30e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50 LA TRAGÉDIE DE MACBETH, de William Shakespeare. Traduction nouvelle avec une Introduction et des Notes (4e mille) 3 fr. 50 THÉATRE. (Lacomblez, éditeur à Bruxelles, Belgique) 3 vol. à 3 fr. 50 SERRES CHAUDES (poésies). (Lacomblez, édit.) 3 fr. » L'ORNEMENT DES NOCES SPIRITUELLES, de Ruysbroeck l'Admirable, traduit du flamand et précédé d'une Introduction. (Lacomblez, édit.) 5 fr. » LES DISCIPLES A SAÏS ET LES FRAGMENTS DE NOVALIS, traduits de l'allemand et précédés d'une Introduction. (Lacomblez, édit.) 5 fr. » ALBUM DE DOUZE CHANSONS. (Stock, édit.) Épuisé.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
20 exemplaires numérotés sur papier du Japon;
100 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.
LA MORT
CHAPITRE PREMIER
NOTRE INJUSTICE ENVERS LA MORT
I
On l'a dit admirablement: «La mort! c'est encore elle seule qu'il faut consulter sur la vie, et non je ne sais quel avenir et quelle survivance où nous ne serons pas. Elle est notre propre fin et tout se passe dans un intervalle d'elle à nous. Qu'on ne me parle pas de ces prolongements illusoires qui ont sur nous le prestige enfantin du nombre; qu'on ne me parle pas, à moi qui mourrai tout entier, des sociétés et des peuples. Il n'y a de réalité, il n'y a de durée véritable qu'entre un berceau et une tombe. Le reste est grossissement, spectacle, optique vaine! Ils m'appellent un maître à cause de je ne sais quel prestige de ma parole et de mes pensées, mais je suis un enfant éperdu devant la mort!»[1].
[1] Marie Lenéru. Les Affranchis, acte III, scène IV.
II
Voilà où nous en sommes. Il n'y a pour nous, dans notre vie et dans notre univers qu'un événement qui compte, c'est notre mort. Elle est le point où se réunit et conspire contre notre bonheur, tout ce qui échappe à notre vigilance. Plus nos pensées s'évertuent à s'en écarter, plus elles se resserrent autour d'elle. Plus nous la redoutons, plus elle est redoutable, car elle ne se nourrit que de nos craintes. Qui cherche à l'oublier en comble sa mémoire, qui tente de la fuir ne rencontre plus qu'elle. Elle offusque tout de son ombre. Mais si nous y pensons sans cesse, c'est à notre insu et sans apprendre à la connaître. Nous contraignons notre attention à lui tourner le dos, au lieu d'aller à elle à visage levé. Nous épuisons, à en éloigner notre volonté, toutes les forces qui pourraient l'affronter. Nous la livrons aux mains obscures de l'instinct et ne lui accordons pas une heure de notre intelligence. Est-il étonnant que l'idée de la mort, qui devrait être la plus parfaite et la plus lumineuse de nos idées, étant la plus assidue et la plus inévitable de toutes, en demeure la plus infirme et la seule arriérée? Comment connaîtrions-nous l'unique puissance que nous ne regardons jamais en face? Comment aurait-elle profité de clartés qui ne s'allument que pour la fuir? Pour sonder ses abîmes, nous attendons les minutes les plus débiles, les plus saccagées de la vie. Nous ne pensons à elle que lorsque nous n'avons plus la force, je ne dis pas de penser, mais de respirer. Un homme d'un autre siècle, revenant parmi nous, ne reconnaîtrait pas sans peine, au fond d'une âme d'aujourd'hui, l'image de ses dieux, de son devoir, de son amour ou de son univers; mais la figure de la mort, quand tout est changé autour d'elle, et que même ce qui la compose et dont elle dépend s'est évanoui, il la retrouverait presque intacte, telle qu'elle fut ébauchée par nos pères, il y a des centaines, voire des milliers d'années. Notre intelligence devenue si hardie, si active, n'y a point travaillé, n'y a, pour ainsi dire, fait aucune retouche. Si nous ne croyons plus aux supplices des damnés, toutes les cellules vitales du plus incrédule d'entre nous baignent encore dans l'effroyable mystère du Chéol des Hébreux, de l'Hadès des païens ou de l'enfer chrétien. S'il n'est plus éclairé de flammes trop précises, le précipice s'ouvre toujours au bout de l'existence et moins connu n'en est que plus redoutable. Aussi, quand se détache l'heure qui pendait sur nous et vers laquelle nous n'osions pas lever les yeux, tout nous manque à la fois. Les deux ou trois pensées incertaines sur lesquelles nous comptions nous appuyer, sans les avoir examinées, cèdent comme des roseaux sous le poids des dernières minutes. Nous cherchons vainement un refuge parmi des réflexions qui s'affolent ou nous sont étrangères et ne connaissent pas les chemins de notre coeur. Personne ne nous attend sur le dernier rivage où rien n'est prêt, où rien n'est demeuré debout que l'épouvante.
III
«Il n'est pas digne d'un chrétien (ajoutons d'un homme), dit quelque part Bossuet, le grand poète du tombeau, il n'est pas digne d'un chrétien de ne s'évertuer contre la mort qu'au moment qu'elle se présente pour l'enlever.» Il serait salutaire que chacun de nous en préparât l'idée dans la clarté des jours et dans la force de son intelligence et apprît à s'y tenir. Il dirait à la mort: «Je ne sais qui tu es, sinon je serais ton maître; mais aux jours où mes yeux y voyaient plus haut qu'aujourd'hui, j'ai appris ce que tu n'es pas; c'est assez pour que tu ne deviennes pas le mien». Il porterait ainsi, gravé dans la mémoire, une image éprouvée contre laquelle ne prévaudraient point les dernières angoisses et où s'iraient rassurer les regards assaillis de fantômes. Au lieu de l'effrayante prière des agonisants, qui est la prière des abîmes, il dirait sa propre prière, celle des sommets de sa vie où seraient réunies, comme des anges de paix, les pensées les plus nettes, les plus lucides de son existence. N'est-ce pas la prière par excellence? Qu'est-ce, au fond, qu'une véritable et digne prière, sinon l'effort le plus ardent et le plus désintéressé pour atteindre et saisir l'inconnu?
IV
«Il y a longtemps, disait Napoléon, que les médecins et les prêtres rendent la mort douloureuse.» «_Pompa mortis magis terret quam mors ipsa_,» selon le mot de Bacon. Apprenons donc à la regarder telle qu'elle est en soi, c'est-à-dire dégagée des horreurs de la matière et dépouillée des terreurs de l'imagination. Chassons d'abord tout ce qui la précède et qui n'est pas à elle. Nous lui imputons ainsi les tortures de la dernière maladie: et ce n'est pas juste. Les maladies n'ont rien de commun avec ce qui les termine. Elles appartiennent à la vie et non point à la mort. Nous oublions facilement les plus cruelles souffrances qui nous rendent à la santé, et le premier soleil de la convalescence efface les plus insupportables souvenirs de la chambre d'amertume. Mais que vienne la mort, à l'instant on l'accable de tout le mal fait avant elle. Pas une larme qui ne soit retrouvée et qu'on ne lui reproche, pas un cri de douleur qui ne devienne un cri d'accusation. Elle porte seule le poids des erreurs de la nature ou de l'ignorance de la science qui ont inutilement prolongé des supplices au nom desquels on la maudit parce qu'elle y met un terme.
V
En effet, si les maladies appartiennent à la nature ou à la vie, l'agonie, qui semble propre à la mort, est tout entière aux mains des hommes. Or, ce que nous redoutons le plus, c'est l'abominable lutte de la fin, et surtout la suprême, la terrible seconde de rupture que nous verrons peut-être s'avancer durant de longues heures impuissantes, et qui tout d'un coup nous précipitera, nus, désarmés, abandonnés de tous et dépouillés de tout, dans un inconnu qui est le lieu des seules épouvantes invincibles qu'ait jamais éprouvées l'âme humaine.
Il y a double injustice à imputer à la mort les supplices de cette seconde. Nous verrons plus loin de quelle façon un homme d'aujourd'hui, s'il veut rester fidèle à ses pensées, doit se représenter l'inconnu où elle nous jette. Occupons-nous ici du dernier combat. A mesure que progresse la science, se prolonge l'agonie qui est le moment le plus affreux, et, tout au moins pour ceux qui y assistent (car souvent la sensibilité de celui qui est «aux abois de la mort», selon l'expression de Bossuet, déjà très émoussée, ne perçoit plus que la rumeur lointaine des souffrances qu'elle paraît endurer), le sommet le plus aigu de la douleur et de l'horreur humaines. Tous les médecins estiment que le premier de leurs devoirs est de mener aussi loin que possible les convulsions les plus atroces de l'agonie la plus désespérée. Qui donc, au chevet d'un mourant, n'a voulu vingt fois et n'a jamais osé se jeter à leurs pieds pour leur demander grâce? Ils sont pleins d'une telle certitude, et le devoir auquel ils obéissent, laisse si peu de place au moindre doute, que la pitié et la raison, aveuglées par les larmes, répriment leurs révoltes et reculent devant une loi que tous reconnaissent et vénèrent comme la plus haute loi de la conscience humaine.
VI
Un jour ce préjugé nous paraîtra barbare. Ses racines plongent aux craintes inavouées qu'ont laissées dans le coeur des religions mortes depuis longtemps dans la raison des hommes. C'est pourquoi les médecins agissent comme s'ils étaient convaincus qu'il n'est point de torture connue qui ne soit préférable à celles qui nous attendent dans l'inconnu. Ils semblent persuadés que toute minute gagnée parmi les souffrances les plus intolérables est dérobée à des souffrances incomparablement plus redoutables que réservent aux hommes les mystères d'outre-tombe; et de deux maux, pour éviter celui qu'ils savent imaginaire, choisissent le seul réel. Au surplus, s'ils retardent ainsi la fin d'un supplice, laquelle est, comme le dit le bon Sénèque, ce que ce supplice a de meilleur, ils ne font que céder à l'erreur unanime qui renforce chaque jour le cercle où elle s'enferme; la prolongation de l'agonie accroissant l'horreur de la mort, et l'horreur de la mort exigeant la prolongation de l'agonie.
VII
De leur côté, ils disent ou pourraient dire qu'en l'état présent de la science, deux ou trois cas exceptés, il n'y a jamais certitude de mort. Ne pas soutenir la vie jusqu'aux dernières limites, fût-ce au prix de tourments insoutenables, c'est peut-être tuer. Sans doute n'y a-t-il pas une chance sur cent mille que le malade réchappe. Il n'importe, si cette chance existe, qui ne donnera dans la plupart des cas que quelques jours, ou tout au plus quelques mois d'une vie qui ne sera plus la vraie vie, mais bien plutôt, comme disait le latin, «une mort étendue», ces cent mille tourments inutiles n'auront pas été vains. Une seule heure dérobée à la mort vaut toute une existence de tortures. Ici sont en présence deux valeurs qui ne se peuvent comparer; et, si l'on entend les peser dans la même balance, il faut entasser sur le plateau qu'on voit tout ce qui nous reste, c'est-à-dire toutes les douleurs imaginables, car à l'heure décisive c'est le seul poids qui compte et qui soit assez lourd pour faire remonter de quelques lignes l'autre plateau qui plonge dans ce qu'on ne voit pas et que charge l'épaisse ténèbre d'un autre monde.
VIII
Accrue de tant d'horreurs étrangères, l'horreur de la mort devient telle que, sans raisonner, nous leur donnons raison. Il est pourtant un point sur lequel ils commencent de céder et se mettre d'accord. Ils consentent peu à peu, lorsqu'il ne reste plus d'espoir, sinon à endormir, du moins à assoupir les suprêmes angoisses. Naguères, aucun d'eux ne l'eût osé faire; et encore aujourd'hui, beaucoup hésitent, comptent en avares et goutte à goutte la clémence et la paix qu'ils détiennent et devraient prodiguer, appréhendant d'affaiblir les dernières résistances, c'est-à-dire les plus inutiles et les plus pénibles sursauts de la vie qui ne veut pas céder la place au repos qui s'avance.
Il ne m'appartient pas de décider si leur pitié pourrait être plus audacieuse. Il suffit de constater une fois de plus que tout cela ne regarde pas la mort. Cela se passe en avant et au-dessous d'elle. Ce n'est pas l'arrivée de la mort, c'est le départ de la vie qui est épouvantable. Ce n'est pas sur la mort, mais sur la vie que nous devons agir. Ce n'est pas la mort qui attaque la vie; c'est la vie qui résiste injurieusement à la mort. Les maux, de toutes parts, accourent à son approche, mais non à son appel; et s'ils se ramassent autour d'elle, ils ne venaient pas avec elle. Accusez-vous le sommeil de la fatigue qui vous accable si vous ne lui cédez point? Toutes ces luttes, ces attentes, ces alternatives, ces malédictions tragiques se trouvent encore sur le versant où nous nous accrochons et non point de l'autre côté. Elles sont d'ailleurs accidentelles et provisoires et n'émanent que de notre ignorance. Tout ce que nous savons ne nous sert qu'à mourir plus douloureusement que les animaux qui ne savent rien. Un jour viendra où la science se retournera contre son erreur et n'hésitera plus à accourcir nos disgrâces. Un jour viendra où elle osera et agira à coup sûr; où la vie assagie s'en ira silencieusement à son heure, sachant son terme atteint, comme elle se retire silencieusement chaque soir, sachant sa tâche faite. Il n'y aura, quand le médecin et le malade auront appris ce qu'ils doivent apprendre, aucune raison physique ou métaphysique pour que la venue de la mort ne soit pas aussi bienfaisante que celle du sommeil. Peut-être même, n'y ayant plus rien à ménager, sera-t-il possible de l'entourer d'ivresses plus profondes et de songes plus beaux. En tout cas, et dès aujourd'hui, disculpée de ce qui la précède, il sera plus facile de l'envisager sans crainte et d'éclaircir ce qui la suit.
IX
Telle que nous nous la représentons d'habitude, deux effrois se dressent derrière elle: le premier sans visage et sans forme, qui envahit tout l'espace de notre esprit; l'autre plus précis, plus réduit, mais presque aussi puissant, qui frappe tous nos sens. Occupons-nous d'abord de celui-ci.
De même que nous imputons à la mort tous les maux qui la précèdent, nous joignons à l'effroi qu'elle inspire tout ce qui se passe derrière elle, lui faisant au départ même injustice qu'à l'arrivée. Est-ce elle qui creuse nos tombeaux et nous ordonne d'y garder ce qui est fait pour disparaître? Si nous ne pouvons songer sans horreur à ce qu'y devient l'être aimé, est-ce elle ou nous qui l'y avons mis? Parce qu'elle emporte l'esprit en un lieu que nous ignorons, lui reprocherons-nous ce que nous faisons de la dépouille qu'elle nous abandonne? Elle descend parmi nous pour déplacer une vie ou en changer la forme; jugeons-la sur ce qu'elle fait et non point sur ce que nous faisons avant qu'elle ne vienne ou lorsqu'elle n'est plus là. Et déjà elle est loin quand commence l'effrayant travail que nous nous efforçons de faire durer le plus longtemps possible, persuadés, dirait-on, qu'il est notre seule assurance contre l'oubli. Je sais bien que d'un autre point de vue que l'humain ce travail est fort innocent; et que, regardée d'assez haut, la chair qui se décompose n'est pas plus répugnante qu'une fleur qui se fane ou une pierre qui s'effrite. Mais enfin, il abuse nos sens, étonne notre mémoire, abat notre courage; alors qu'il serait si facile d'éviter la malfaisante épreuve. Purifié par le feu, le souvenir vit dans l'azur comme une belle idée; et la mort n'est plus qu'une naissance immortelle dans un berceau de flammes. C'est ce qu'ont bien compris les peuples les plus sages et les plus heureux de l'histoire. Ce qui se passe dans nos tombes empoisonne nos pensées en même temps que nos corps. La figure de la mort, dans l'imagination des hommes, dépend avant tout de la forme de la sépulture; et les rites funéraires ne règlent pas seulement le sort de ceux qui partent, mais encore le bonheur de ceux qui demeurent, car ils dressent tout au fond de la vie la grande image sur laquelle viennent s'apaiser ou se désespérer leurs yeux.
X
Il n'est donc qu'un seul effroi propre à la mort: celui de l'inconnu où elle nous précipite. En l'affrontant, ne nous attardons pas à écarter de notre esprit tout ce qu'y ont laissé les religions positives. Rappelons-nous seulement que ce n'est pas à nous de prouver qu'elles ne sont point prouvées; mais à elles d'établir qu'elles sont vraies. Or il n'en est pas une qui nous apporte une preuve devant laquelle puisse s'incliner une intelligence de bonne foi. Encore ne suffirait-il pas qu'elle se pût incliner; il faudrait, pour que l'homme pût légitimement croire et borner ainsi sa recherche infinie, que la preuve fût irrésistible. Le Dieu que nous offre la meilleure et la plus puissante d'entre elles, nous a donné notre raison pour nous en servir dans sa loyauté et sa plénitude; c'est-à-dire pour tâcher d'atteindre, avant tout, en toutes choses, ce qui lui paraît être la vérité. Peut-il exiger que nous acceptions malgré elle une croyance dont les plus sages et les plus ardents défenseurs ne nient pas, du point de vue humain, l'incertitude? Il ne nous propose qu'une histoire des plus douteuses, qui, même scientifiquement établie, ne serait qu'une belle leçon de morale et qu'étayent des prophéties et des miracles non moins incertains. Faut-il rappeler ici que Pascal, pour défendre cette croyance déjà chancelante alors qu'elle semblait à son apogée, a vainement tenté une démonstration dont l'aspect suffirait à détruire les derniers restes de foi dans une âme hésitante? Si une seule des preuves habituelles que nous offrent les théologiens et qu'il connaissait mieux que nul autre, en ayant fait l'étude exclusive des dernières années de sa vie, si une seule de ces preuves avait pu résister à l'examen, son génie, l'un des trois ou quatre génies les plus profonds et les plus lucides qu'ait possédés l'humanité, lui eût donné une force sans doute irrésistible. Mais il ne s'attarde pas à ces arguments dont il sent trop la faiblesse; il les écarte avec dédain, il tire gloire et une sorte de joie de leur inanité: «Qui blâmera donc les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur créance, eux qui professent une religion dont ils ne peuvent rendre raison? Ils déclarent en l'exposant au monde que c'est une sottise, stultitiam; et puis vous vous plaignez de ce qu'ils ne la prouvent pas! S'ils la prouvaient, ils ne tiendraient pas parole; c'est en manquant de preuves qu'ils ne manquent pas de sens.» Son argument unique, le seul auquel il se raccroche et consacre toutes les puissances de son génie, c'est la condition même de l'homme dans l'univers, mélange inconcevable de grandeur et de misère, qui ne peut s'expliquer que par le mystère de la chute originelle; «car l'homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n'est inconcevable à l'homme». Il est donc réduit à établir la véracité des Écritures par un argument tiré de ces Écritures mêmes qui sont en question; et, ce qui est plus grave, à expliquer un large et grand mystère incontestable, par un mystère étroit, petit et barbare, qui ne repose que sur la légende qu'il s'agit de prouver. Et, soit dit en passant, c'est chose très funeste que de remplacer un mystère par un mystère moindre. Dans la hiérarchie de l'inconnu, l'humanité monte toujours du plus petit au plus grand. Au contraire, descendre du plus grand au plus petit, c'est retourner à la sauvagerie primitive où l'on va jusqu'à remplacer l'infini par un fétiche ou une amulette. La grandeur de l'homme se mesure à celle des mystères qu'il cultive ou devant lesquels il s'arrête.
Pour revenir à Pascal, il sent donc que tout croûle, et, dans la déroute de la raison humaine, il nous propose enfin le monstrueux pari qui est l'aveu suprême de la faillite et du désespoir de sa foi. Dieu, dit-il, c'est-à-dire son Dieu et la religion chrétienne avec tous ses préceptes et toutes ses conséquences, Dieu existe ou n'existe pas. Nous ne pouvons, par arguments humains, prouver qu'il existe ou qu'il n'existe pas. «S'il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque n'ayant ni parties ni bornes, il n'a nul rapport à nous. Nous sommes donc incapables de connaître ni ce qu'il est ni s'il est.» Il est ou n'est pas. «Mais de quel côté pencherons-nous? La raison n'y peut rien déterminer. Il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu à l'extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile. Que gagerez-vous? Par raison, vous ne pouvez faire ni l'un ni l'autre; par raison, vous ne pouvez défendre nul des deux.» Le juste serait de ne point parier.--«Oui, mais il faut parier: cela n'est pas volontaire, vous êtes embarqué.» Ne pas parier que Dieu existe, c'est parier qu'il n'existe pas, de quoi il vous punira éternellement. Que risquez-vous donc à parier, à tout hasard, qu'il existe? S'il n'est pas, vous perdez quelques pauvres plaisirs, quelques misérables aises de cette vie, puisque vos petits sacrifices ne seront pas récompensés; s'il existe, vous gagnez une éternité de bonheurs indicibles.--«Il est vrai, mais malgré tout, je suis fait d'une telle sorte que je ne puis croire».--Qu'à cela ne tienne, suivez la manière par où ont commencé ceux qui croient et qui d'abord ne croyaient pas non plus: «C'est en faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant de l'eau bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement, même cela vous fera croire et vous abêtira.--Mais c'est ce que je crains.--Et pourquoi? qu'avez-vous à perdre?»
Près de trois siècles d'apologétique n'ont pas ajouté un argument valable à cette page terrible et désespérée de Pascal. C'est donc là tout ce qu'a trouvé l'intelligence humaine pour nous forcer de croire. Si le Dieu qui exige notre foi ne veut pas que nous nous décidions d'après notre raison, d'après quoi donc faut-il que se fasse notre choix? D'après l'usage? d'après les hasards de la race ou de la naissance; d'après on ne sait quelle pile ou face esthétique ou sentimentale? Ou bien a-t-il mis en nous une autre faculté plus haute et plus sûre devant laquelle doive céder l'entendement? Où se trouve-t-elle? Quel est son nom? Si ce Dieu nous punit pour n'avoir pas aveuglément suivi une foi qui ne s'impose pas irrésistiblement à l'intelligence qu'il nous a donnée, s'il nous châtie pour n'avoir pas fait devant la grande énigme qu'il nous impose un choix que réprouve ce qu'il a mis en nous de meilleur et de plus semblable à lui-même, nous n'avons plus rien à répondre; nous sommes les dupes d'un jeu cruel et incompréhensible, nous sommes les victimes d'un effroyable piège et d'une immense injustice; et quels que soient les supplices dont celle-ci nous accable, ils seront moins intolérables que l'éternelle présence de celui qui en est l'auteur.
CHAPITRE II
L'ANÉANTISSEMENT
I
Nous voici devant l'abîme. Il est vide de tous les songes dont l'avaient peuplé nos pères. Ils croyaient savoir ce qui s'y trouve; nous savons seulement ce qui ne s'y trouve point. Il s'est étendu de tout ce que nous avons appris à ignorer. En attendant qu'une certitude scientifique y interrompe les ténèbres--car l'homme a le droit d'espérer ce qu'il ne conçoit pas encore,--le seul point qui nous intéresse, parce qu'il se trouve dans le petit cercle que trace au plus noir de la nuit notre intelligence actuelle, est de savoir si l'inconnu où nous allons nous sera oui ou non redoutable.
Hors des religions, quatre solutions, sans plus, sont imaginables: l'anéantissement total, la survivance avec notre conscience d'aujourd'hui, la survivance sans aucune espèce de conscience, enfin la survivance dans la conscience universelle ou avec une conscience qui ne soit pas la même que celle dont nous jouissons en ce monde.
L'anéantissement total est impossible. Nous sommes prisonniers d'un infini sans issue où rien ne périt, où tout se disperse, mais où rien ne se perd. Ni un corps ni une pensée ne peuvent tomber hors de l'univers, hors du temps et de l'espace. Pas un atome de notre chair, pas une vibration de nos nerfs n'iront où ils ne seraient plus, puisqu'il n'est pas de lieu où rien n'est plus. La clarté d'une étoile éteinte depuis des millions d'années erre encore dans l'éther où nos yeux la rencontreront peut-être ce soir, tandis qu'elle poursuit sa route sans terme. Il en est ainsi de tout ce que nous voyons comme de tout ce que nous ne voyons point. Pour pouvoir anéantir une chose, c'est-à-dire la jeter au néant, il faudrait que le néant pût exister; et s'il existe, sous quelque forme que ce soit, il n'est plus le néant. Dès que nous tentons de l'analyser, de le définir ou de le comprendre, les expressions et les pensées nous manquent ou créent ce qu'elles s'évertuent à nier. Il est aussi contraire à la nature de notre raison et vraisemblablement de toute raison imaginable, de concevoir le néant que de concevoir des limites à l'infini. Il n'est au surplus qu'un infini négatif, une sorte d'infini de ténèbres opposé à celui que notre intelligence s'efforce d'éclairer, ou plutôt, il n'est qu'un nom d'enfant dont elle a baptisé ce qu'elle n'avait pas tenté d'embrasser; car nous appelons néant tout ce qui échappe à nos sens ou à notre raison et existe à notre insu. Mais, dira-t-on peut-être, si l'anéantissement de tous les mondes et de toutes choses est impossible, il est moins certain que leur mort le soit; et pour nous, quelle différence entre le néant et la mort éternelle? Ici encore notre imagination et les mots nous induisent en erreur. Non plus que le néant, nous ne pouvons concevoir la mort. Nous couvrons de ce terme les petites parties du néant que nous croyons comprendre; mais, en y regardant de près, nous devons reconnaître que l'idée que nous nous faisons de la mort est trop puérile pour qu'elle puisse contenir la moindre vérité. Elle n'est pas plus haute que notre propre corps et ne peut mesurer les destinées de l'Univers. Nous appelons mort tout ce qui a une vie un peu différente de la nôtre. Ainsi faisons-nous pour un monde qui nous paraît immobile et glacé, comme la Lune par exemple, parce que nous sommes persuadés que toute existence animale ou végétale y est à jamais éteinte. Mais nous avons appris depuis quelques années que la matière la plus inerte en apparence est animée de mouvements si puissants et si furieux que toute vie animale ou végétale n'est plus que sommeil et immobilité au regard des tourbillons vertigineux et de l'énergie incommensurable que renferme une pierre du chemin. There is no room for death! «Il n'y a pas de place pour la mort!» s'écrie quelque part la grande Emily Brontë. Mais alors même que dans la suite infinie des siècles, toute matière deviendrait réellement inerte et immobile, elle n'en subsisterait pas moins sous une forme ou sous une autre; et subsister, fût-ce dans l'immobilité totale, ne serait en définitive qu'une forme enfin stable et silencieuse de la vie. Tout ce qui meurt tombe dans la vie; et tout ce qui naît a le même âge que ce qui meurt. Si la mort nous portait au néant, la naissance nous tirerait donc de ce même néant? Pourquoi ceci serait-il plus impossible que cela? Plus s'élève et s'accroît la pensée humaine, moins le néant et la mort deviennent compréhensibles. En tout cas, et c'est ce qui importe ici, si le néant était possible, ne pouvant être quoi que ce soit, il ne saurait être redoutable.
CHAPITRE III
LA SURVIVANCE DE LA CONSCIENCE
I
Vient ensuite la survivance avec notre conscience actuelle. J'ai abordé cette question dans un essai sur l'Immortalité, dont je reproduirai quelques passages essentiels, me bornant à les étayer de considérations nouvelles.
De quoi donc se compose ce sentiment du moi qui fait de chacun de nous le centre de l'Univers, le seul point qui importe dans l'espace et le temps? Est-il formé de sensations de notre corps ou de pensées indépendantes de celui-ci? Notre corps aurait-il conscience de lui-même sans notre pensée, et d'autre part, notre pensée sans notre corps, que serait-elle? Nous connaissons des corps sans pensée, mais non point de pensée sans corps. Une intelligence qui n'aurait aucun sens, aucun organe pour la créer et l'alimenter, il est à peu près certain qu'elle existe; mais il est impossible d'imaginer que la nôtre puisse exister ainsi tout en demeurant pareille à celle qui tirait de notre sensibilité tout ce qui l'animait.
Ce moi, tel que nous le concevons quand nous songeons aux suites de sa destruction, n'est donc ni notre esprit ni notre corps, puisque nous reconnaissons qu'ils sont l'un et l'autre des flots qui s'écoulent et se renouvellent sans cesse. Est-ce un point immuable qui ne saurait être la forme ni la substance, toujours en évolution, ni la vie, cause ou effet de la forme et de la substance? En vérité, il nous est impossible de le saisir ou de le définir, de dire où il réside. Lorsqu'on veut remonter jusqu'à sa dernière source, on ne trouve guère qu'une suite de souvenirs, une série d'idées d'ailleurs confuses et variables, se rattachant au même instinct de vivre; un ensemble d'habitudes de notre sensibilité et de réactions conscientes ou inconscientes contre les phénomènes environnants. En somme, le point le plus fixe de cette nébuleuse est notre mémoire, qui semble d'autre part une faculté assez extérieure, assez accessoire, en tout cas, une des plus fragiles de notre cerveau, une de celles qui disparaissent le plus promptement au moindre trouble de notre santé. «Cela même, a dit très justement un poète anglais, qui demande à grands cris l'éternité, est ce qui périra en moi.»
II
Il n'importe; ce moi si incertain, si insaisissable, si fugitif et si précaire, est tellement le centre de notre être, nous intéresse si exclusivement, que toutes les réalités s'effacent devant ce fantôme. Il nous est indifférent que, durant l'éternité, notre corps ou sa substance connaisse tous les bonheurs et toutes les gloires, subisse les transformations les plus magnifiques et les plus délicieuses, devienne fleur, parfum, beauté, clarté, éther, étoile;--et il est certain qu'il les devient et que ce n'est point dans nos cimetières mais dans l'espace, la lumière et la vie que nous devons chercher nos morts,--il nous est pareillement indifférent que notre intelligence s'épanouisse jusqu'à se mêler à l'existence des mondes, à la comprendre et à la dominer. Nous sommes persuadés que tout cela ne nous touchera point, ne nous fera aucun plaisir, ne nous arrivera pas, à moins que cette mémoire de quelques faits, presque toujours insignifiants, ne nous accompagne et ne soit témoin de ces bonheurs inimaginables. Il m'est égal, se dit ce moi borné et buté à ne rien comprendre, il m'est égal que les parties les plus hautes, les plus libres, les plus belles de mon esprit soient éternellement vivantes et lumineuses dans les suprêmes allégresses; elles ne sont plus à moi, je ne les connais plus. La mort a tranché le réseau de nerfs ou de souvenirs qui les rattachait à je ne sais quel centre où se trouve le point que je sens être tout moi-même. Déliées ainsi et flottant dans l'espace et le temps, leur sort m'est aussi étranger que celui des plus lointaines étoiles. Tout ce qui advient n'existe pour moi qu'à la condition que je le puisse ramener à cet être mystérieux, qui est je ne sais où et précisément nulle part et que je promène comme un miroir par ce monde dont les phénomènes ne prennent corps qu'autant qu'ils s'y soient reflétés.
III
Ainsi, notre désir d'immortalité se détruit en se formulant, attendu que c'est sur une des parties accessoires et des plus fugaces de notre vie totale, que nous fondons tout l'intérêt de notre survivance. Il nous semble que si notre existence ne se continue pas avec la plupart des misères, des petitesses et des défauts qui la caractérisent, rien ne la distinguera de celle des autres êtres; qu'elle deviendra une goutte d'ignorance dans l'océan de l'inconnu, et que dès lors, tout ce qui s'en suivra ne nous regarde plus.
Quelle immortalité peut-on promettre aux hommes qui presque nécessairement la conçoivent ainsi? Qu'y faire? nous dit un instinct puéril mais profond. Toute immortalité qui ne traîne pas à travers l'éternité, comme le boulet du forçat que nous fûmes, cette bizarre conscience formée durant quelques années de mouvement, toute immortalité qui ne porte pas ce signe indélébile de notre identité, est pour nous comme si elle n'était point. La plupart des religions l'ont bien compris, qui ont tenu compte de cet instinct qui désire et détruit en même temps la survie. C'est ainsi que l'église catholique, remontant jusqu'aux espérances les plus primitives, nous garantit non seulement le maintien intégral de notre moi terrestre, mais même la résurrection dans notre propre chair.
Voilà le centre de l'énigme. Cette petite conscience, ce sentiment d'un moi spécial, presque enfantin et en tout cas extraordinairement borné, infirmité probable de notre intelligence actuelle, exiger qu'il nous accompagne dans l'infini des temps pour que nous comprenions celui-ci, que nous en jouissions, n'est-ce pas vouloir percevoir un objet à l'aide d'un organe qui n'est pas destiné à cette perception? N'est-ce pas demander que notre main découvre la lumière ou que notre oeil soit sensible aux parfums? N'est-ce pas, d'autre part, agir comme un malade qui, pour se retrouver, être sûr qu'il est bien lui-même, croirait qu'il est nécessaire de continuer sa maladie dans la santé et dans la suite illimitée des jours? La comparaison est d'ailleurs plus exacte que ne l'est d'habitude une comparaison. Représentez-vous un aveugle en même temps paralytique et sourd. Il est en cet état depuis sa naissance et vient d'atteindre sa trentième année. Qu'auront brodé les heures sur le tissu sans images de cette pauvre vie? Le malheureux doit avoir recueilli au fond de sa mémoire, à défaut d'autres souvenirs, quelques chétives sensations de chaud et de froid, de fatigue et de repos, de douleurs physiques plus ou moins vives, de soif et de faim. Il est probable que toutes les joies humaines, toutes les espérances et tous les songes de l'idéal et de nos paradis, se réduiront pour lui au bien-être confus qui suit l'apaisement d'une douleur. Voilà donc la seule armature possible de cette conscience et de ce moi. L'intelligence n'ayant jamais été sollicitée du dehors, dormira profondément en s'ignorant elle-même. Néanmoins, le misérable aura sa petite vie à quoi il tiendra par des liens aussi étroits, aussi ardents que le plus heureux des hommes. Il redoutera la mort; et l'idée d'entrer dans l'éternité sans y emporter les émotions et les souvenirs de son grabat, de ses ténèbres et de son silence, le plongera dans le désespoir où nous plonge la pensée d'abandonner pour les glaces et la nuit de la tombe une vie de gloire, de lumière et d'amour.
IV
Supposons qu'un miracle anime tout à coup ses yeux et ses oreilles, lui révèle, par la fenêtre ouverte au chevet de son lit, l'aurore sur la campagne, le chant des oiseaux dans les arbres, le murmure du vent dans les feuilles et de l'eau sur les rives, l'appel transparent des voix humaines parmi les collines matinales. Supposons encore que le même miracle, achevant son oeuvre, lui donne l'usage de ses membres. Il se lève, il tend les bras à ce prodige qui pour lui n'a pas encore de vraisemblance ni de nom: la lumière! Il ouvre la porte, chancelle parmi les éblouissements et tout son corps se fond en toutes ces merveilles. Il entre dans une vie indicible, dans un ciel qu'aucun rêve n'avait su pressentir; et, par un caprice fort admissible en ces sortes de guérisons, la santé en l'introduisant dans cette existence inconcevable et inintelligible, efface en lui tout souvenir des jours passés.
Quel sera l'état de ce moi, de ce foyer central, réceptacle de toutes nos sensations, lieu où converge tout ce qui appartient en propre à notre vie, point suprême, point «égotique» de notre être, si l'on peut hasarder ce néologisme? La mémoire abolie, retrouvera-t-il en lui quelques traces de l'homme antérieur? Une force nouvelle, l'intelligence, s'éveillant et déployant soudain une activité inouïe, quel rapport cette intelligence gardera-t-elle avec le germe inerte et sombre d'où elle s'est élevée? A quels angles de son passé se raccrochera-t-il pour se continuer? Subsistera-t-il en lui quelque sentiment ou quelque instinct, indépendant de la mémoire, de l'intelligence et de je ne sais quelles autres facultés, qui lui fera reconnaître que c'est bien en lui que vient d'éclater le miracle libérateur, que c'est bien sa vie et non celle de son voisin, transformée, méconnaissable, mais substantiellement identique, qui, sortie des ténèbres et du silence, se prolonge dans la lumière et l'harmonie? Pouvons-nous imaginer le désarroi, les flux et reflux de cette conscience affolée? Savons-nous de quelle façon le moi d'hier s'unira au moi d'aujourd'hui, et comment le point «égotique», le point sensible de la personnalité, le seul que nous tenions à conserver intact, se comportera dans ces délires et ces bouleversements?
Essayons d'abord de répondre avec une précision suffisante à cette question qui est du domaine de notre vie actuelle et visible; et si nous ne pouvons le faire, comment espérer de résoudre l'autre problème qui se dresse devant tout homme à l'instant de la mort?
V
Ce point sensible où se résume tout le problème, car il est le seul en question; et à la réserve de ce qui le concerne, l'immortalité est certaine, ce point mystérieux, auquel, en présence de la mort, nous attachons un tel prix, il est assez étrange que nous le perdions à tout moment dans la vie, sans éprouver la moindre inquiétude. Non seulement chaque nuit il s'anéantit dans notre sommeil, mais même à l'état de veille, il est à la merci d'une foule d'accidents. Une blessure, un choc, une indisposition, quelques verres d'alcool, un peu d'opium, un peu de fumée suffit à l'altérer. Même quand rien ne le trouble, il n'est pas constamment sensible. Il faut souvent un effort, un retour sur nous-mêmes pour le ressaisir, pour prendre conscience que tel ou tel événement nous advient. A la moindre distraction, un bonheur passe à côté de nous sans nous toucher, sans nous livrer le plaisir qu'il renferme. On dirait que les fonctions de cet organe par quoi nous goûtons la vie et la rapportons à nous-mêmes, sont intermittentes, et que la présence de notre moi, excepté dans la douleur, n'est qu'une suite rapide et perpétuelle de départs et de retours. Ce qui nous tranquillise, c'est qu'au réveil, après la blessure, le choc, la distraction, nous nous croyons sûrs de le retrouver intact, au lieu que nous nous persuadons, tant nous le sentons fragile, qu'il doit à jamais disparaître dans l'effroyable secousse qui sépare la vie de la mort.
VI
Une première vérité, en en attendant d'autres que l'avenir dévoilera sans doute, c'est qu'en ces questions de vie ou de mort, notre imagination est demeurée bien enfantine. Presque partout ailleurs, elle précède la raison; mais ici elle s'attarde encore aux jeux des premiers âges. Elle s'entoure des rêves et des désirs barbares dont elle berçait les craintes et les espérances de l'homme des cavernes. Elle demande des choses impossibles, parce qu'elles sont trop petites. Elle réclame des privilèges qui, obtenus, seraient plus redoutables que les plus énormes désastres dont nous menace le néant. Pouvons-nous penser sans frémir à une éternité enfermée tout entière en notre infime conscience actuelle? Et voyez comme en tout ceci nous obéissons aux caprices illogiques de celle qu'on appelait autrefois la «folle du logis». Qui de nous, s'il s'endormait ce soir avec la certitude scientifique et expérimentale de se réveiller dans cent ans, tel qu'il est aujourd'hui et dans son corps intact, même à la condition de perdre tout souvenir de sa vie antérieure (ces souvenirs ne seraient-ils pas inutiles?), qui de nous n'accueillerait ce sommeil séculaire avec la même confiance que le doux et bref sommeil de chaque nuit? Il n'y aurait cependant entre la mort véritable et ce sommeil que la différence de ce réveil attardé d'un siècle, réveil aussi étranger à celui qui s'était endormi que le serait la naissance d'un enfant posthume.
Ou bien, supposez, dit à peu près Schopenhauer à quelqu'un qui ne veut pas admettre une immortalité où il n'emporterait point sa conscience, supposez que pour vous arracher à quelque insupportable douleur, on vous garantisse le réveil et le retour à la conscience après un sommeil totalement inconscient de trois mois?--Je l'accepterais volontiers.--Mais si, les trois mois écoulés, on vous oubliait, et qu'on ne vous réveillât qu'au bout de dix mille ans, qu'en sauriez-vous? Et le sommeil commencé, que vous importe qu'il dure trois mois ou toujours?
VII
Considérons donc que tout ce qui compose notre conscience vient d'abord de notre corps. Notre pensée ne fait qu'organiser ce qui lui est fourni par nos sens; et les images et les mots,--qui ne sont au fond que des images--à l'aide desquels elle s'efforce de s'arracher à ces sens et de nier leur royauté lui sont encore prêtés par eux. Comment cette pensée pourrait-elle demeurer ce qu'elle était, quand il ne lui restera rien de ce qui la formait? Lorsqu'elle n'aura plus de corps, qu'emportera-t-elle dans l'infini pour s'y reconnaître, elle qui ne se connaissait que grâce à ce corps? Quelques souvenirs d'une vie commune? Est-ce que ces souvenirs, qui déjà s'effaçaient en ce monde, suffiront à la séparer à jamais du reste de l'univers, dans l'espace sans bornes et le temps sans limites? Mais, dira-t-on, dans notre moi il n'y a pas seulement ce qu'y découvre notre intelligence. Il y a en nous beaucoup de choses que nos sens n'y ont pas mises; il s'y cache un être supérieur à celui que nous connaissons. C'est probable, voire certain; la part de l'inconscient, c'est-à-dire de ce qui représente l'Univers, est énorme et prépondérante. Mais comment le moi que nous connaissons et dont seule nous importe la destinée, reconnaîtra-t-il toutes ces choses et cet être supérieur qu'il n'a jamais connus? Que fera-t-il en présence de cet étranger? Si l'on me dit que cet étranger c'est moi-même, je veux bien l'accorder; mais ce qui sur cette terre ressentait et mesurait mes joies et mes douleurs et faisait naître les quelques souvenirs et pensées qui me restent, était-ce cet inconnu immobile et invisible qui existait en moi sans que je m'en doutasse, comme je vais probablement vivre en lui sans qu'il s'occupe d'une présence qui ne lui apportera que la misérable mémoire d'une chose qui n'est plus? Maintenant qu'il a pris ma place en détruisant pour acquérir une plus vaste conscience tout ce qui formait ma petite conscience d'ici-bas, n'est-ce pas une autre vie qui commence, dont les bonheurs ou les malheurs passeront par-dessus ma tête sans effleurer de leurs ailes nouvelles ce que je me sens être aujourd'hui?
VIII
Enfin, comment expliquer qu'en cette conscience qui devrait nous survivre, l'infini qui précède notre naissance n'ait pas laissé de trace? N'avions-nous aucune conscience dans cet infini, ou l'aurions-nous perdue en venant sur terre; et la catastrophe qui fait toute la terreur de la mort se serait-elle produite à l'instant de notre naissance? On ne saurait nier que cet infini ait sur nous les mêmes droits que celui qui suit notre décès. Nous sommes les enfants du premier comme du second et nous participons nécessairement des deux. Si vous soutenez que vous serez toujours, vous devez admettre que vous êtes depuis toujours; on ne peut imaginer l'un sans être forcé d'imaginer l'autre. Si rien ne finit, rien ne commence, attendu que ce commencement serait la fin de quelque chose. Or, bien que j'existe depuis toujours, je n'ai aucune conscience de mon existence antérieure, tandis qu'il me faudra porter jusqu'aux horizons sans bornes des siècles sans fin, la petite conscience acquise durant le moment qui s'écoule entre ma naissance et ma mort. Mon moi véritable, qui va devenir éternel, ne daterait donc que de mon court passage sur cette terre; toute l'éternité antérieure, qui vaut exactement celle qui suivra, puisque c'est la même, ne compterait donc pas et serait jetée au néant? D'où vient ce privilège étrange accordé à quelques jours insignifiants sur une planète sans importance?--Parce qu'en cette éternité antérieure nous n'avions aucune conscience?--Qu'en savons-nous? Cela semble bien improbable. Pourquoi cette acquisition de conscience serait-elle un phénomène unique dans une éternité qui eut à sa disposition d'innombrables milliards de hasards, parmi lesquels,--à moins de mettre un terme à l'infini des siècles,--il est impossible de concevoir que les milliers de coïncidences qui formèrent ma conscience actuelle ne se rencontrèrent pas maintes fois. Dès qu'on plonge le regard dans les mystères de cette éternité où tout ce qui arrive doit être arrivé, il semble au contraire bien plus croyable que nous ayons eu des consciences sans nombre que nous voile notre vie d'aujourd'hui. Si ces consciences ont existé, et si, à notre mort, une conscience doit survivre, les autres doivent survivre aussi, car il n'y a pas de raison pour octroyer à celle que nous avons acquise ici-bas, une faveur aussi exorbitante. Et si toutes survivent et se réveillent en même temps, que deviendra, submergée dans ces existences éternelles, une petite conscience de quelques minutes terrestres? Au surplus, alors même qu'elle oublierait toutes ses existences antérieures, qu'y deviendrait-elle parmi les assauts, l'afflux et les apports sans fin de son éternité posthume; îlot minuscule et friable que rongeraient sans trêve deux océans illimités? Elle ne s'y maintiendrait, chétive et si précaire, qu'à la condition de ne plus rien acquérir, de demeurer à jamais close, isolée et bornée, impénétrable et insensible à tout, au milieu des mystères inouïs, des trésors et des spectacles fabuleux qu'il lui faudrait éternellement parcourir sans plus rien voir ni entendre; et ce serait bien la pire mort et le pire destin qui pussent nous atteindre. De toutes façons nous voilà donc poussés vers les hypothèses de la conscience universelle ou de la conscience modifiée que nous allons examiner.
CHAPITRE IV
L'HYPOTHÈSE THÉOSOPHIQUE
I
Mais, avant d'aborder ces questions, il conviendrait, peut-être, d'étudier deux solutions intéressantes, sinon nouvelles, du moins renouvelées, du problème de la survivance personnelle. J'entends parler des théories néo-théosophiques et néo-spirites, qui sont les seules, je pense, qu'on puisse sérieusement discuter. La première est presque aussi vieille que l'homme; mais un mouvement d'opinion, assez intense en certains pays, a rajeuni et remis en lumière la doctrine de la réincarnation ou de la transmigration des âmes. On ne saurait nier que de toutes les hypothèses religieuses, la réincarnation est la plus plausible et celle qui choque le moins notre raison. Elle a pour elle, ce qui n'est pas négligeable, l'appui des religions les plus anciennes et les plus universelles, celles qui ont incontestablement fourni à l'humanité la plus grande somme de sagesse et dont nous n'avons pas encore épuisé les vérités et les mystères. En réalité, toute l'Asie, d'où nous vient presque tout ce que nous savons, a toujours cru et croit encore à la transmigration des âmes. «Il n'est pas, dit fort justement Annie Besant, l'apôtre remarquable de la Théosophie nouvelle, il n'est pas une doctrine philosophique qui ait derrière elle un passé aussi magnifique, aussi chargé d'intellectualité que la doctrine de la réincarnation. Il n'en est pas qui, autant qu'elle, ait pour elle le poids de l'opinion des hommes les plus sages; il n'en est pas, comme l'a déclaré Max Müller, sur laquelle se soient aussi complètement accordés les plus grands philosophes de l'humanité.»
Tout cela est parfaitement exact. Mais, pour emporter aujourd'hui nos défiantes convictions, il faudrait d'autres preuves. J'en ai vainement cherché une seule parmi les meilleurs écrits de nos modernes théosophes. Tout se borne à des affirmations réitérées et péremptoires qui flottent dans le vide. Le grand, le principal et, pour tout dire, le seul argument qu'ils invoquent n'est qu'un argument sentimental. Ils soutiennent que leur doctrine où l'esprit, dans ses vies successives, se purifie et s'élève plus ou moins rapidement selon ses efforts et ses mérites, est la seule qui satisfasse l'irrésistible instinct de justice que nous portons en nous. Ils ont raison, et, à ce point de vue, leur justice d'outre-tombe est incomparablement supérieure à celle du ciel barbare et du monstrueux enfer des chrétiens où sont éternellement récompensées ou punies des fautes ou des vertus le plus souvent puériles, inévitables ou fortuites. Mais ce n'est là, je le répète, qu'un argument sentimental, qui, dans l'échelle des preuves, n'a qu'une valeur minime.
II
On peut reconnaître que certaines de leurs hypothèses sont assez ingénieuses; et ce qu'ils disent du rôle des «Coques», par exemple, ou des «Élémentals», dans les phénomènes spirites, vaut à peu près nos maladroites explications fluidiques ou nerveuses. Peut-être, sans doute même, ont-ils raison quand ils soutiennent que tout autour de nous est plein de formes et de types vivants et divers, intelligents et innombrables, aussi «différents entre eux qu'un brin d'herbe et un tigre, et qu'un tigre et un homme», qui nous coudoient sans cesse et à travers lesquels nous passons sans nous en apercevoir. Nous allons de l'un à l'autre extrême. Si toutes les religions ont surpeuplé le monde d'êtres invisibles, nous l'avons peut-être trop complètement dépeuplé, et il est fort possible qu'on reconnaisse un jour que l'erreur n'était pas du côté que l'on croit. Comme le dit fort bien Sir William Crookes, dans une page curieuse: «Il n'est pas improbable qu'il existe d'autres êtres pourvus de sens dont les organes ne correspondent pas avec les rayons de lumière auxquels notre oeil est sensible, mais qui soient capables de percevoir d'autres vibrations qui nous laissent indifférents. De tels êtres vivraient en réalité dans un monde qui ne serait pas semblable au nôtre. Figurez-vous, par exemple, quelle idée nous nous ferions des objets qui nous entourent, si nos yeux, au lieu d'être sensibles à la lumière du jour, ne l'étaient qu'aux vibrations électriques et magnétiques. Le verre et le cristal deviendraient alors des corps opaques, les métaux seraient plus ou moins transparents, et un fil télégraphique suspendu dans l'air paraîtrait un trou long et étroit, traversant un corps d'une solidité impénétrable. Une machine électro-dynamique en action ressemblerait à un incendie, tandis qu'un aimant réaliserait le rêve des mystiques du moyen âge et deviendrait une lampe perpétuelle, brûlant sans se consumer et sans qu'il faille l'alimenter de quelque manière que ce soit.»
Tout cela, et tant d'autres choses qu'ils affirment, serait, sinon acceptable, à tout le moins digne d'attention, si ces suppositions étaient présentées pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire de très anciennes hypothèses qui remontent aux premiers âges de la théologie et de la métaphysique humaines; mais dès qu'on les transforme en affirmations catégoriques et doctrinales, elles deviennent promptement insupportables.
Ils nous promettent, d'autre part, qu'en exerçant notre esprit, en raffinant nos sens, en subtilisant notre corps, nous pourrons vivre avec ceux que nous appelons morts et avec les êtres supérieurs qui nous entourent. Le tout ne semble pas mener à grand'chose et repose sur des bases bien fragiles, sur des preuves trop vagues tirées du sommeil hypnotique, des pressentiments, de la médiumnité, des phantasmes, etc. Il est assez surprenant que ceux d'entre eux qui s'appellent «Clairvoyants», qui prétendent être en communication avec ce monde de désincarnés et avec d'autres mondes plus proches de la divinité, ne nous apportent rien de probant. Nous demandons autre chose que les théories arbitraires «de la triade immortelle», des «trois mondes», «du corps astral», de «l'atome permanent» ou du «Kama-Loka». Puisque leur sensibilité est plus aiguë, leur perception plus subtile, leur intuition spirituelle plus pénétrante que la nôtre, pourquoi ne poussent-ils pas leurs investigations du côté des phénomènes encore trop épars, contestés mais acceptables de la mémoire prénatale, par exemple, que je cite, au hasard, entre tant d'autres. Nous ne demandons pas mieux que de nous laisser convaincre, car tout ce qui ajoute quelque chose à l'importance, à l'étendue, à la durée de l'homme doit être accueilli avec satisfaction[2].
[2] Pour connaître l'exacte vérité sur le mouvement et les premières manifestations néo-théosophiques, lire le très remarquable rapport rédigé, après une impartiale mais rigoureuse enquête, par le Dr Hodgson, spécialement envoyé aux Indes par la S. P. R. Il y dévoile magistralement les fraudes évidentes et souvent grossières de la célèbre Mme Blavatsky et de tout l'état-major néo-théosophique. (Proceedings, t. III. Hodgson's Report on Phenomena connected with Theosophy, p. 201-400.)
CHAPITRE V
L'HYPOTHÈSE NÉO-SPIRITE
LES APPARITIONS
I
En dehors de la théosophie, des recherches purement scientifiques ont été faites dans ces régions déconcertantes de la survivance et de la réincarnation. Le néo-spiritisme, ou psychisme ou spiritualisme expérimental, est né en Amérique en 1870. Sir William Crookes, l'homme de génie qui ouvrit la plupart des routes au bout desquelles on découvrit avec stupéfaction des propriétés et des états inconnus de la matière, dès l'année suivante organisait les premières expériences rigoureusement scientifiques; et déjà, en 1873-74, obtenait avec l'aide du médium Miss Cook, des phénomènes de matérialisation qu'on n'a guère dépassés. Mais c'est surtout de la fondation de la Society for Psychical Research (S. P. R.), que date le véritable essor de la nouvelle science. Cette société créée à Londres il y a vingt-huit ans, sous les auspices des plus illustres savants de l'Angleterre, a entrepris, comme on sait, une étude méthodique et rigoureuse de tous les faits de psychologie et de sensibilité supra-normales. Cette étude ou cette enquête, dirigée par Gurney, Myers et Podmore, et continuée par leurs successeurs, est un chef-d'oeuvre de patience et de conscience scientifiques. Aucun fait n'y est admis qui ne soit corroboré par des témoignages irrécusables, des preuves écrites, des concordances convaincantes; en un mot, on ne peut guère contester la véracité matérielle de la plupart d'entre eux, à moins de dénier d'avance et de parti pris toute valeur probante au témoignage humain et de rendre impossible toute conviction, toute certitude qui y prend sa source[3]. Parmi ces manifestations surnormales, télépathie, télergie, prévisions, etc., nous ne retiendrons que celles qui se rapportent à la vie d'outre-tombe. On peut les diviser en deux catégories: 1º les apparitions réelles, objectives et spontanées ou manifestations directes; 2º les manifestations obtenues par l'intermédiaire de médiums, qu'il s'agisse d'apparitions provoquées, que nous écarterons pour l'instant à cause de leur caractère souvent suspect[4], ou de communications avec les morts par le langage ou l'écriture automatique. Nous nous arrêterons un moment à ces communications extraordinaires. Elles ont été longuement étudiées par des hommes tels que Myers, le docteur Hodgson, Sir Oliver Lodge, le philosophe William James, le père du Pragmatisme; elles les ont profondément impressionnés et presque convaincus, et méritent donc de retenir notre attention.
[3] La rigueur de ces enquêtes est telle que la S. P. R. se trouve sans cesse en butte aux attaques de la presse spirite qui l'appelle couramment: «Société pour la suppression des faits», «Pour la généralisation des accusations d'imposture», «Pour le découragement des sensitifs, et pour le rejet de toute révélation du genre de celles qui, disait-on, s'imposent à l'humanité, du haut des régions de la lumière et de la connaissance».
[4] Il serait cependant injuste d'affirmer que toutes ces apparitions sont suspectes. Il est, par exemple, impossible de contester la réalité de la célèbre Katie King, le double de Miss Cook, dont un homme comme William Crookes étudia et contrôla sévèrement, durant trois ans, les faits et gestes. Mais au point de vue des preuves de la survivance, et bien que Katie King se donnât pour une morte revenue sur terre afin d'expier certaines fautes, ses manifestations ont moins de valeur que les communications obtenues depuis. En tout cas, elles n'apportent aucune révélation sur l'existence d'outre-tombe; et Katie, si jeune, si vivante, dont on pouvait compter les pulsations, dont on entendait battre le coeur, qu'on a photographiée, qui distribuait aux assistants les boucles de sa chevelure, qui répondait à toutes les questions, n'a pas dit un mot au sujet des secrets de l'autre monde.