MAURICE MAETERLINCK
LE
DOUBLE JARDIN
QUATRIÈME MILLE
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1904
Tous droits réservés.
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR.
Le Trésor des Humbles (17e mille). (Mercure de France) 3 fr. 50 La Sagesse et la Destinée (20e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50 La Vie des Abeilles (25e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50 Monna Vanna, pièce en 3 actes (24e mille). (Fasquelle, édit.) 2 fr. » Joyzelle, pièce en 5 actes (10e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50 Le Temps Enseveli (14e mille). (Fasquelle). 3 fr. 50 Théâtre. (Lacomblez, éditeur à Bruxelles, Belgique.) 3 vol. à 3 fr. 50 L’Ornement des Noces spirituelles, de Ruysbrœck l’Admirable, traduit du flamand et précédé d’une Introduction. (Lacomblez, édit.) 5 fr. » Les Disciples à Saïs et les Fragments de Novalis, traduits de l’allemand et précédés d’une Introduction. (Lacomblez, édit.) 5 fr. » Serres Chaudes (poésies). (Lacomblez, édit.) 3 fr. » Album de douze chansons. (Stock, édit.) 10 fr. »
Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--7172.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
25 exemplaires numérotés
sur papier de Hollande
et 10 exemplaires numérotés
sur papier du Japon.
A MON AMI
CYRIEL BUYSSE
M. M.
LE DOUBLE JARDIN
SUR LA MORT D’UN PETIT CHIEN
J’ai perdu ces jours-ci un petit bouledogue. Il venait d’accomplir le sixième mois de sa brève existence. Il n’a pas eu d’histoire. Ses yeux intelligents se sont ouverts pour regarder Le monde et pour aimer les hommes, puis se sont refermés sur les secrets injustes de la mort.
L’ami qui me l’avait offert lui avait donné, peut-être par antiphrase, le nom assez imprévu de Pelléas. Pourquoi l’aurais-je débaptisé? Un pauvre chien aimant, dévoué et loyal déshonore-t-il un nom d’homme ou de héros imaginaire?
Pelléas avait un grand front bombé et puissant, pareil à celui de Socrate ou de Verlaine; et sous un petit nez noir et ramassé comme une affirmation mécontente, de larges babines pendantes et symétriques faisaient de sa tête une sorte de menace massive, obstinée, pensive et triangulaire. Il était beau comme un beau monstre naturel qui s’est strictement conformé aux lois de son espèce. Et quel sourire d’obligeance attentive, d’innocence incorruptible, de soumission affectueuse, de reconnaissance sans bornes et d’abandon total illuminait, à la moindre caresse, cet adorable masque de laideur! D’où émanait-il, au juste, ce sourire? Des yeux ingénus et attendris? des oreilles dressées vers les paroles de l’homme? du front qui se déridait pour comprendre et aimer, des quatre dents minuscules, blanches et débordantes, qui sur les lèvres noires rayonnaient d’allégresse, ou du tronçon de queue qui, brusquement coudé, selon la coutume de la race, s’évertuait à l’autre extrémité pour attester la joie intime et passionnée qui remplissait un petit être heureux de rencontrer une fois de plus la main et le regard du dieu auquel il se livrait?
Pelléas était né à Paris, et je l’avais emmené à la campagne. De bonnes grosses pattes, informes et pas encore figées, portaient mollement par les sentiers inexplorés de sa nouvelle existence sa tête énorme et grave, camuse et comme alourdie de pensées.
C’est qu’elle commençait, cette tête ingrate et un peu triste, pareille à celle d’un enfant surmené, le travail accablant qui écrase tout cerveau au début de la vie. Il lui fallait, en moins de cinq ou six semaines, faire pénétrer et organiser en elle une représentation et une conception satisfaisantes de l’univers. L’homme, aidé de toute la science de ses aînés et de ses frères, met trente ou quarante ans à esquisser cette conception ou plutôt à entasser autour d’elle, comme autour d’un palais de nuages, la conscience d’une ignorance qui s’élève; mais l’humble chien doit la débrouiller seule en quelques jours; et cependant, aux yeux d’un dieu qui saurait tout, n’aurait-elle pas à peu près le même poids et la même valeur que la nôtre?...
Il s’agissait donc d’étudier la terre que l’on peut gratter et creuser, et qui parfois recèle de surprenantes choses: vers de terre et vers blancs, taupes, mulots, grillons; il s’agissait de jeter vers le ciel, qui n’a pas d’intérêt puisque rien n’y est comestible, un seul regard qui le supprime une fois pour toutes; de reconnaître l’herbe, l’herbe admirable et verte, l’herbe élastique et fraîche, champ de courses et de jeux, couche bienveillante et sans bornes où se cache le bon chiendent utile à la santé. Il s’agissait encore de faire pêle-mêle, des milliers de constatations urgentes et curieuses. Il fallait, par exemple, sans autre guide que la douleur, apprendre à calculer l’élévation des objets du haut desquels on peut s’élancer dans le vide, se convaincre qu’il est vain de poursuivre les oiseaux qui s’envolent, et qu’on ne peut grimper aux arbres pour y rattraper les chats qui vous conspuent; distinguer les nappes de soleil, où le sommeil est délicieux, des flaques d’ombre où l’on grelotte; remarquer avec stupéfaction que la pluie ne tombe pas dans les maisons, que l’eau est froide, inhabitable et dangereuse, tandis que le feu est bienfaisant à distance, mais terrible de près; observer que les herbages, la cour des fermes et parfois les chemins sont hantés de gigantesques créatures pourvues de cornes menaçantes, monstres peut-être débonnaires, en tout cas silencieux, qu’on peut flairer assez indiscrètement sans qu’ils s’en formalisent, mais qui ne livrent pas leur arrière-pensée; éprouver, à la suite d’expériences humiliantes et pénibles, qu’il n’est pas permis d’obéir indistinctement à toutes les lois de la nature dans la demeure des dieux; reconnaître que la cuisine est le lieu privilégié et le plus agréable de cette demeure divine, bien qu’on n’y puisse séjourner à cause de la cuisinière, puissance considérable mais jalouse; s’assurer que les portes sont des volontés importantes et capricieuses qui parfois mènent à la félicité, mais qui le plus souvent, hermétiquement closes, muettes et rigides, hautaines et sans cœur, restent sourdes à toutes les supplications; admettre, une fois pour toutes, que les biens essentiels de l’existence, les bonheurs incontestables, généralement emprisonnés dans les marmites et les casseroles, sont inaccessibles; savoir les regarder avec une indifférence laborieusement acquise, s’exercer à les ignorer en se disant qu’il s’agit là d’objets probablement sacrés, puisqu’il suffit de les effleurer du bout d’une langue respectueuse pour déchaîner, magiquement, la colère unanime de tous les dieux de la maison...
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Et puis, que penser de la table sur laquelle se passent tant de choses qu’on ne peut deviner? des fauteuils ironiques où il est défendu de dormir, des plats et des assiettes qui ne contiennent plus rien lorsqu’on vous les confie? de la lampe qui chasse les ténèbres, et de l’âtre qui met en fuite les jours froids?... Que d’ordres, que de dangers, que de défenses, que de problèmes, que d’énigmes qu’il faut classer dans la mémoire surchargée!... Et comment concilier tout cela avec d’autres lois, d’autres énigmes plus vastes et plus impérieuses, qu’on porte en soi, dans son instinct, qui surgissent et se développent d’heure en heure, qui viennent du fond des temps et de la race, envahissent le sang, les muscles et les nerfs, et s’affirment soudain plus irrésistibles et plus puissantes que la douleur, l’ordre même du maître et la crainte de la mort? Ainsi pour ne citer que cet exemple, lorsque l’heure du sommeil a sonné pour les hommes, on s’est retiré dans sa niche, entouré des ténèbres, du silence et de la solitude formidable de la nuit. Tout dort dans la maison du maître. On se sent très petit et très faible en présence du mystère. On sait que l’ombre est peuplée d’ennemis qui se glissent et attendent. On suspecte les arbres, le vent qui passe et les rayons de lune. On voudrait se cacher et se faire oublier en retenant son souffle. Pourtant il faut veiller; il faut, au moindre bruit, sortir de sa retraite, affronter l’invisible et troubler brusquement le silence imposant des étoiles au risque d’attirer sur soi seul le malheur ou le crime qui chuchote. Quel que soit l’ennemi, fût-il l’homme, c’est-à-dire le frère même du dieu qu’il s’agit de défendre, il faut l’attaquer aveuglément, lui sauter à la gorge, planter des dents, peut-être sacrilèges, dans de la chair humaine, oublier les prestiges d’une main et d’une voix pareilles à celles du maître, ne jamais se taire, ne jamais fuir, ne jamais se laisser tenter ni corrompre, et, perdu dans la nuit sans secours, prolonger l’alarme héroïque jusqu’au dernier soupir. Voilà le grand devoir légué par les ancêtres, le devoir essentiel et plus fort que la mort, que la volonté même et la colère de l’homme ne peuvent rebuter. C’est toute notre humble histoire liée à celle du chien dans nos premières luttes contre tout ce qui respirait; c’est toute cette humble et effrayante histoire, qui renaît chaque nuit dans la mémoire primitive de notre ami des mauvais jours. Et quand, dans nos demeures plus sûres, il nous arrive de le punir d’un zèle intempestif, il nous lance un regard de reproche étonné, comme pour nous signifier que nous sommes dans l’erreur, et que, si nous perdons de vue la clause capitale du pacte d’alliance qu’il a fait avec nous au temps où nous habitions les cavernes, les forêts et les marécages, il y reste fidèle malgré nous et demeure plus près de la vérité éternelle de la vie qui est pleine d’embûches et de forces hostiles.
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Mais que de soins et que d’études pour arriver à remplir sagement ce devoir! Et qu’il s’est compliqué depuis le temps des grottes silencieuses et des grands lacs déserts! C’était si simple, alors, si clair et si facile! L’antre solitaire s’ouvrait au flanc du mont, et tout ce qui s’avançait, tout ce qui remuait à l’horizon des plaines ou des bois, était l’ennemi indubitable!... Mais aujourd’hui, on ne sait plus... Il faut se mettre au courant d’une civilisation qu’on désapprouve, avoir l’air de comprendre mille choses incompréhensibles... Ainsi, il paraît évident que désormais le monde entier n’appartient plus au maître, que sa propriété consent à d’inexplicables limites... Il est donc tout d’abord nécessaire qu’on sache exactement où commence et où finit le domaine sacré. Que doit-on tolérer, que faut-il interdire?--Voilà la route où tout le monde, le pauvre même, a le droit de passer. Pourquoi?--On n’en sait rien; c’est un fait qu’on déplore mais qu’on doit accepter. Heureusement, par contre, voici le beau sentier, le sentier réservé, que nul ne peut fouler. Ce sentier est fidèle aux saines traditions; il importe de ne pas le perdre de vue; c’est par lui que les problèmes difficiles font leur entrée dans l’existence quotidienne. Voulez-vous un exemple?--On dort tranquillement dans un rai de soleil qui recouvre de perles mouvantes et folâtres le seuil de la cuisine. Les pots de porcelaines s’amusent à se pousser du coude et à se bousculer au bord des tablettes garnies de dentelles de papier. Les casseroles de cuivre jouent à éparpiller des taches de lumière sur les murs blancs et lisses. Le fourneau maternel chantonne doucement en berçant trois marmites qui dansent avec béatitude, et par le petit trou qui éclaire son ventre, pour narguer le bon chien qui ne peut approcher, lui tire constamment une langue de feu. L’horloge, qui s’ennuie dans son armoire de chêne en attendant qu’elle sonne l’heure auguste du repas, fait aller et venir son gros nombril doré, et les mouches sournoises agacent les oreilles. Sur la table éclatante reposent un poulet, un lièvre, trois perdreaux, à côté d’autres choses qu’on appelle fruits ou légumes: petits pois, haricots, pêches, melons, raisins, et qui ne valent rien. La cuisinière vide un grand poisson d’argent et jette les entrailles (au lieu de les offrir!) dans la boîte aux ordures.--Ah! la boîte aux ordures! trésor inépuisable, réceptacle d’aubaines, joyau de la maison! On en aura sa part, exquise et subreptice, mais il ne convient pas qu’on ait l’air de savoir où elle se trouve. Il est strictement interdit d’y fouiller. L’homme défend ainsi maintes choses agréables, et la vie serait morne et les jours seraient nus s’il fallait obéir à tous les commandements de l’office, de la cave et de la salle à manger. Par bonheur il est distrait et ne se souvient pas longtemps des ordres qu’il prodigue. On le trompe aisément. On arrive à ses fins et l’on fait ce qu’on veut, pourvu qu’avec patience on sache attendre l’heure. On est soumis à l’homme et il est le seul dieu; mais on n’en à pas moins sa morale personnelle, précise, imperturbable, qui proclame hautement que les actes défendus deviennent très licites par le fait même qu’ils s’accomplissent à l’insu du maître. C’est pourquoi fermons l’œil attentif qui a vu. Ayons l’air de dormir en rêvant à la lune.--Tiens! on frappe doucement à la fenêtre bleue qui donne sur le jardin.--Qu’est-ce donc?--Rien, une branche d’aubépine qui vient voir ce qu’on fait dans la cuisine fraîche.--Les arbres sont curieux et souvent agités; mais ils ne comptent point, on n’a rien à leur dire, ils sont irresponsables, ils obéissent au vent qui n’a pas de principes.--Mais quoi?--J’entends des pas!...--Debout, l’oreille en pointe et le nez en action!...--Non! c’est le boulanger qui s’approche de la grille, tandis que le facteur ouvre une petite porte dans la haie de tilleuls.--Ils sont connus, c’est bien... Ils apportent quelque chose, on peut les saluer; et la queue, circonspecte, s’agite deux ou trois fois, avec un sourire protecteur. Autre alerte! Qu’est-ce encore?--Une voiture s’arrête devant le perron. Ah! ceci est plus grave!... Le problème est complexe.--Il importe avant tout de copieusement injurier les chevaux, grandes bêtes orgueilleuses, toujours endimanchées et toujours en sueur, qui ne répondent pas. Cependant on examine du coin de l’œil les personnages qui descendent.--Ils sont bien mis et semblent pleins d’assurance. Ils vont probablement s’asseoir à la table des dieux. Il convient d’aboyer sans aigreur, avec une nuance de respect, pour montrer que l’on fait son devoir, mais qu’on le fait avec intelligence. Néanmoins on nourrit quelque arrière-soupçon, et dans le dos des hôtes, à la dérobée, on hume l’air avec persévérance et d’un air entendu, afin de démêler les intentions cachées.
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Mais des pas clopinants sonnent autour de la cuisine. Cette fois c’est le pauvre qui traîne sa besace; l’ennemi essentiel, l’ennemi spécifique, l’ennemi héréditaire, le descendant direct de celui qui rôdait autour de la caverne encombrée d’ossements qu’on revoit tout à coup dans la mémoire de la race. Ivre d’indignation, l’aboi entrecoupé, les dents multipliées par la haine et la rage, on va saisir aux grègues l’irréconciliable adversaire, lorsque la cuisinière, armée de son balai, sceptre ancillaire et parjure, vient protéger le traître; et l’on est obligé de rentrer dans sa niche, où, l’œil rempli de flammes impuissantes et torves, on gronde des malédictions effroyables mais vaines, en songeant à part soi que c’est la fin de tout, qu’il n’y a plus de lois et que l’espèce humaine a perdu la notion du juste et de l’injuste...
Est-ce tout?--Pas encore, car la plus petite vie se compose d’innombrables devoirs, et c’est un long travail que de s’organiser une existence heureuse sur la limite de deux mondes aussi différents que le monde des bêtes et le monde des hommes. Comment nous en tirerions-nous s’il nous fallait servir, tout en restant dans notre sphère, une divinité non plus imaginaire et semblable à nous-mêmes puisqu’elle est née de nos pensées, mais un dieu bien visible, toujours présent, toujours actif et aussi étranger, aussi supérieur à notre être que nous le sommes au chien?
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A présent, pour en revenir à Pelléas, il sait à peu près ce qu’il faut faire et comment se conduire dans l’enceinte du maître. Mais le monde ne finit pas aux portes des maisons et de l’autre côté des murs et de la haie il y a un univers dont on n’a plus la garde, où l’on n’est plus chez soi, où les relations sont changées. De quelle façon se tenir dans la rue, dans les champs, sur le marché, dans les boutiques? A la suite d’observations difficiles et délicates, il comprend qu’il sied de ne pas obéir aux appels étrangers, d’être poli avec indifférence envers les inconnus qui vous caressent. Il faut ensuite accomplir consciencieusement certains devoirs de mystérieuse courtoisie envers ses frères les autres chiens, respecter les poules et les canards, n’avoir pas l’air de remarquer les gâteaux du pâtissier qui se prélassent insolemment à portée de la langue, témoigner aux chats qui, sur le seuil des portes, vous provoquent par d’affreuses grimaces un mépris silencieux mais qui se souviendra, et ne pas oublier qu’il est licite et même louable de poursuivre et d’étrangler les souris, les rats, les lapins sauvages et généralement tous les animaux (on doit le reconnaître à des marques secrètes) qui n’ont pas encore fait leur paix avec l’homme.
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Tout cela et tant d’autres choses!... Était-il étonnant que Pelléas parût souvent pensif en face de ces problèmes sans nombre, et que son humble et doux regard fût parfois si profond et si grave, si chargé de soucis et si plein de questions illisibles?
Hélas! il n’a pas eu le temps d’achever la lourde et longue tâche que la nature impose à l’instinct qui s’élève pour se rapprocher d’une région plus claire... Un mal assez mystérieux et qui semble spécialement punir le seul animal qui parvienne à sortir du cercle où il est né, un mal indéfini qui emporte par centaines les petits chiens intelligents, est venu mettre fin aux destinées et à l’éducation heureuse de Pelléas. Je le vis, durant deux ou trois jours, et chancelant déjà tragiquement sous le poids énorme de la mort, se réjouir encore de la moindre caresse... Et maintenant tant d’efforts vers un peu plus de lumière, tant d’ardeur à aimer, de courage à comprendre, tant de joie affectueuse, tant de bons regards dévoués qui se tournaient vers l’homme pour demander son aide contre d’injustes et d’inexplicables souffrances, tant de frêles lueurs qui venaient de l’abîme profond d’un monde qui n’est plus le nôtre, tant de petites habitudes presque humaines reposent tristement sous un large sureau et dans la froide terre, en un coin du jardin.
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L’homme aime le chien, mais qu’il l’aimerait davantage s’il considérait, dans l’ensemble inflexible des lois de la nature, l’exception unique qu’est cet amour qui parvient à percer, pour se rapprocher de nous, les cloisons, partout ailleurs imperméables, qui séparent les espèces! Nous sommes seuls, absolument seuls sur cette planète de hasard, et parmi toutes les formes de la vie qui nous entourent, pas une, hors le chien, n’a fait alliance avec nous. Quelques êtres nous craignent, la plupart nous ignorent, et aucun ne nous aime. Nous avons, dans le monde des plantes, des esclaves muettes et immobiles, mais elles nous servent malgré elles. Elles subissent simplement nos lois et notre joug. Ce sont des prisonnières impuissantes, des victimes incapables de fuir mais silencieusement rebelles, et sitôt que nous les perdons de vue elles s’empressent de nous trahir et retournent à leur liberté sauvage et malfaisante d’autrefois. S’ils avaient des ailes, la rose et le blé fuiraient à notre approche comme fuient les oiseaux. Parmi les animaux, nous comptons quelques serviteurs qui ne se sont soumis que par indifférence, par lâcheté ou par stupidité: le cheval incertain et poltron qui n’obéit qu’à la douleur et ne s’attache à rien, l’âne passif et morne qui ne reste près de nous que parce qu’il ne sait que faire ni où aller, mais garde cependant, sous la trique ou le bât, son idée de derrière les oreilles; la vache et le bœuf, heureux pourvu qu’ils mangent et dociles parce que depuis des siècles ils n’ont plus une pensée à eux; le mouton ahuri qui n’a d’autre maître que l’épouvante; la poule fidèle à la basse-cour parce qu’on y trouve plus de maïs et de froment que dans la forêt prochaine. Je ne parle pas du chat pour qui nous ne sommes qu’une proie trop grosse et immangeable, du chat féroce dont l’oblique dédain ne nous tolère que comme des parasites encombrants dans notre propre logis. Lui du moins nous maudit dans son cœur mystérieux, mais tous les autres vivent près de nous comme ils vivraient près d’un rocher ou près d’un arbre. Ils ne nous aiment pas, ne nous connaissent pas, nous remarquent à peine. Ils ignorent notre vie, notre mort, notre départ, notre retour, notre tristesse, notre joie, notre sourire. Ils n’entendent même pas le son de notre voix dès qu’elle ne menace plus, et quand ils nous regardent, c’est avec l’effarement méfiant du cheval, dans l’œil duquel passe encore l’affolement de l’élan ou de la gazelle qui nous voit pour la première fois; ou avec la morne stupeur des ruminants qui ne nous considèrent que comme un accident momentané et inutile de l’herbage.
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Depuis des milliers d’années ils sont à nos côtés aussi étrangers à nos pensées, à notre affection, à nos mœurs que si la moins fraternelle des étoiles les avait laissés choir d’hier sur notre globe. Dans l’espace sans bornes qui sépare l’homme de tous les autres êtres, nous n’avons réussi à leur faire faire, à force de patience, que deux ou trois pas illusoires. Et si demain, laissant intacts leurs sentiments à notre égard, la nature leur donnait l’intelligence et les armes nécessaires pour nous vaincre, j’avoue que je me méfierais de la vengeance emportée du cheval, des représailles obstinées de l’âne et de la rancune enragée du mouton. Je fuirais le chat comme je fuirais le tigre; et même la bonne vache, solennelle et somnolente, ne m’inspirerait qu’une confiance sur ses gardes. Quant à la poule, l’œil rond et rapide, comme à la découverte d’une limace ou d’un ver, je suis sûr qu’elle me dévorerait sans se douter de rien.
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Or, dans cette indifférence et cette incompréhension totale où demeure tout ce qui nous environne, dans ce monde incommunicable où tout a son but hermétiquement renfermé en lui-même, où toute destinée est circonscrite en soi, où il n’y a entre les êtres d’autres rapports que ceux de bourreaux à victimes, de mangeurs à mangés, où rien ne peut sortir de sa sphère étanche, où la mort seule établit de cruelles relations de cause à effet entre les vies voisines, où la plus légère sympathie n’a jamais fait un saut conscient d’une espèce à une autre, seul, parmi tout ce qui respire sur cette terre, un animal est parvenu à rompre le cercle fatidique, à s’évader de soi pour bondir jusqu’à nous, à franchir définitivement l’énorme zone de ténèbres, de glace et de silence qui isole chaque catégorie d’existences dans le plan inintelligible de la nature. Cet animal, notre bon chien familier, si simple et si peu étonnant que nous paraisse aujourd’hui ce qu’il a fait, en se rapprochant aussi sensiblement d’un monde dans lequel il n’était pas né et auquel il n’était pas destiné, a cependant accompli l’un des actes les plus insolites et les plus invraisemblables que nous puissions trouver dans l’histoire générale de la vie. Quand cette reconnaissance de l’homme par la bête, quand ce passage extraordinaire de l’ombre à la lumière s’est-il effectué? Est-ce nous qui avons cherché le caniche, le molosse ou le lévrier parmi les loups ou les chacals, ou si c’est lui qui est venu spontanément à nous? Nous n’en savons rien. Si loin que s’étendent les annales humaines, il est à nos côtés comme à présent, mais que sont les annales humaines au regard des temps sans témoignages? Toujours est-il que le voilà dans nos demeures aussi ancien, aussi bien à sa place, aussi parfaitement adapté à nos mœurs que s’il avait paru sur cette terre et tel qu’il est, en même temps que nous. Nous n’avons pas à acquérir sa confiance ni son amitié, il naît notre ami; les yeux encore fermés, il croit déjà en nous: dès avant sa naissance il s’est donné à l’homme. Mais le mot «ami» ne peint pas exactement son culte affectueux. Il nous aime et nous vénère comme si nous l’avions tiré du néant. Il est avant tout notre créature pleine de gratitude et plus dévouée que la prunelle de nos yeux. Il est notre esclave intime et passionné, que rien ne décourage, que rien ne rebute, en qui rien n’altère la foi ardente ni l’amour. Il a résolu d’une manière admirable et touchante le problème effrayant que la sagesse humaine aurait à résoudre si une race divine venait occuper notre globe. Il a loyalement, religieusement, irrévocablement reconnu la supériorité de l’homme et s’est livré à lui corps et âme, sans arrière-pensée, sans esprit de retour, ne réservant de son indépendance, de son instinct et de son caractère que la petite part indispensable pour continuer la vie prescrite par la nature à son espèce. Avec une certitude, une désinvolture et une simplicité qui nous surprennent un peu, nous jugeant meilleurs et plus puissants que tout ce qui existe, il trahit, à notre profit, tout le règne animal auquel il appartient, et renie sans scrupule sa race, ses proches, sa mère et même ses petits.
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Mais il ne nous aime pas seulement dans sa conscience et son intelligence, c’est l’instinct de sa race, l’inconscient tout entier de son espèce, semble-t-il, qui ne pense qu’à nous et ne songe qu’à nous être utile. Pour nous mieux servir, pour mieux s’adapter à nos besoins divers, il a pris toutes les formes et a su varier à l’infini les facultés, les aptitudes qu’il met à notre disposition. Faut-il qu’il nous aide à poursuivre le gibier dans les plaines? ses jambes s’allongent démesurément, son museau s’effile, ses poumons s’élargissent, il devient plus rapide que le cerf. Notre proie se cache-t-elle sous bois? le génie docile de l’espèce, prévenant nos désirs, nous offre le basset, une sorte de serpent presque apode qui se glisse dans les fourrés les plus épais. Demandons-nous qu’il mène nos troupeaux? le même génie complaisant lui octroie la taille, l’intelligence, l’énergie et la vigilance nécessaires. Le destinons-nous à garder et à défendre notre maison? sa tête s’arrondit et devient monstrueuse, afin que sa mâchoire soit plus puissante, plus redoutable et plus tenace. Descendons-nous avec lui vers le Sud? son poil s’accourcit et s’allège pour qu’il puisse fidèlement nous accompagner sous les rayons d’un soleil plus ardent. Remontons-nous vers le Nord? ses pieds s’élargissent pour mieux fouler la neige, sa fourrure s’épaissit afin que le froid ne l’oblige pas à nous abandonner. N’est-il destiné qu’à nos jeux, à amuser l’oisiveté de nos regards, à orner et à animer le logis? il se revêt d’une grâce et d’une élégance souveraines, il se fait plus petit qu’une poupée pour s’endormir sur nos genoux au coin du feu, ou consent même, si notre caprice l’exige, à paraître un peu ridicule pour nous plaire.
Vous ne trouverez pas dans l’immense creuset de la nature, un seul être vivant qui ait montré une souplesse analogue, une pareille abondance de formes, une aussi prodigieuse facilité d’adaptation à nos désirs. C’est que, dans le monde que nous connaissons, parmi les génies de la vie, divers et primitifs, qui président à l’évolution des espèces, il n’en existe aucun, hormis celui du chien, qui se soit jamais soucié de la présence de l’homme.
On dira peut-être que nous avons su transformer presque aussi profondément certains de nos animaux domestiques, nos poules, nos pigeons, nos canards, nos chats, nos lapins, par exemple. Oui, peut-être, bien que ces transformations ne soient pas comparables à celles du chien et que le genre de services que nous rendent ces animaux demeure pour ainsi dire invariable. En tout cas, que cette impression soit purement imaginaire ou réponde à une réalité, il ne semble pas que l’on sente dans ces transformations la même bonne volonté inépuisable et prévenante, le même amour sagace exclusif. Du reste, il est parfaitement probable que le chien, ou plutôt le génie inaccessible de sa race, ne s’inquiète guère de nous, et que nous ayons simplement su tirer parti d’aptitudes variées offertes par les hasards abondants de la vie. Il n’importe; comme nous ne savons rien du fond des choses, il faut bien que nous nous attachions aux apparences, et il est doux de constater qu’au moins en apparence, il y a sur la planète, où nous sommes solitaires comme des rois méconnus, un être qui nous aime.
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Quoi qu’il en soit de ces apparences, il n’en est pas moins certain que dans l’ensemble des créatures intelligentes qui ont des droits, des devoirs, une mission et une destination, le chien est un animal vraiment privilégié. Il occupe dans ce monde une situation unique et enviable entre toutes. Il est le seul être vivant qui ait trouvé et reconnaisse un dieu indubitable, tangible, irrécusable et définitif. Il sait à quoi dévouer le meilleur de soi. Il sait à qui se donner au-dessus de lui-même. Il n’a pas à chercher une puissance parfaite, supérieure et infinie dans les ténèbres, les mensonges successifs, les hypothèses et les rêves. Elle est là, devant lui et il se meut dans sa lumière. Il connaît les devoirs suprêmes que nous ignorons tous. Il a une morale qui surpasse tout ce qu’il découvre en lui-même, et qu’il peut pratiquer sans scrupule et sans crainte. Il possède la vérité dans sa plénitude. Il a un idéal positif et certain.
Et c’est ainsi que l’autre jour, avant sa maladie, je voyais mon petit Pelléas, assis au pied de ma table de travail, la queue soigneusement repliée sous les pattes, la tête un peu penchée pour mieux m’interroger, à la fois attentif et tranquille, comme doit l’être un saint en présence de Dieu. Il était heureux du bonheur que nous ne connaîtrons peut-être jamais, puisque ce bonheur naissait du sourire et de l’approbation d’une vie incomparablement plus haute que la sienne. Il était là étudiant, buvant tous mes regards et y répondait gravement, comme d’égal à égal, pour m’apprendre sans doute que du moins par les yeux, l’organe presque immatériel qui transformait en intelligence affectueuse la lumière dont nous jouissions, il savait bien qu’il me disait tout ce que l’amour devait dire. Et le voyant ainsi, jeune ardent et croyant, m’apportant, en quelque sorte, du fond de la nature infatigable, des nouvelles toutes fraîches de la vie, confiant, émerveillé comme s’il eût été le premier de sa race qui vînt inaugurer la terre et que l’on fût encore aux premiers jours du monde, j’enviais l’allégresse de sa certitude, et je me disais que le chien qui rencontre un bon maître est plus heureux que celui-ci dont la destinée plonge encore de toutes parts dans l’ombre.
LE TEMPLE DU HASARD
J’ai sacrifié,--car c’est un cruel sacrifice que de renoncer aux jeux incomparables des étoiles et de la lune sur la divine Méditerranée,--j’ai sacrifié quelques soirées de mon séjour au pays du soleil à interroger, dans le plus somptueux, le plus actif et le plus exclusif de ses temples, le dieu le plus obscur de notre terre.
Ce temple se dresse là-bas, à Monte-Carlo, sur un rocher que baigne l’éblouissante lumière de la mer et du ciel. Des jardins enchantés, où s’épanouissent en janvier toutes les fleurs du printemps, de l’été et de l’automne, des bosquets odorants, qui n’empruntent aux saisons ennemies que leurs sourires et leurs parfums, précèdent son parvis. L’oranger, l’arbre entre tous adorable, le citronnier, le palmier, le mimosa lui font une ceinture d’allégresse. Des escaliers royaux y conduisent les peuples. Mais il faut bien le reconnaître, l’édifice n’est pas digne de l’admirable site qu’il domine, des collines délicieuses, du golfe d’azur et d’émeraude, des verdures bienheureuses qui l’entourent. Il n’est pas digne non plus du Dieu qu’il abrite ni de l’idée qu’il représente. Il est platement emphatique et hideusement boursouflé. Il évoque la basse insolence, l’outrecuidance encore obséquieuse du valet enrichi. A l’examen, on constate qu’il est solide et vaste; pourtant, il a l’air mesquin et provisoire des monuments prétentieusement lamentables de nos expositions universelles. On a logé le père auguste du Destin dans une sorte de meringue ornée de fruits confits et de tourelles de sucre. Peut-être est-ce à dessein que la demeure est ridicule... On a craint d’avertir ou d’effrayer la foule. On tenait probablement à lui faire croire que le plus bienveillant, le plus frivole, le plus inoffensivement capricieux, le moins sérieux des dieux attendait ses fidèles sur un trône de gâteaux dans cette pièce montée. Il n’en est rien. Une divinité mystérieuse et grave, une force souveraine et sage, harmonieuse et sûre règne là. Il eût fallu l’asseoir en un palais de marbre, nu et sévère, simple et colossal, haut et large, glacial et religieux, géométrique et inflexible, affirmatif et écrasant.
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Le dedans répond au dehors. Les salles sont spacieuses mais banalement magnifiques. Les hiérodules de la chance, les croupiers ennuyés, indifférents et monotones ont l’air de commis endimanchés. Ce ne sont pas les prêtres, mais les petits employés du hasard. Les rites et les objets du culte sont vulgaires et familiers: quelques tables, des chaises; ici, une sorte de cuvette ou de cylindre qui tourne au centre de l’autel, une minuscule bille d’ivoire qui roule en sens inverse de la cuvette; là, quelques jeux de cartes, et c’est tout. Il n’en faut pas davantage pour évoquer l’incommensurable puissance qui tient les astres en suspens.
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Autour des tables se pressent les fidèles. Chacun d’eux porte en soi des espérances, une foi, des tragédies, des comédies diverses et invisibles. Voici, je pense, le lieu du monde où s’accumulent et se dépensent en pure perte le plus de force nerveuse et de passions humaines. Voici le lieu néfaste, où la substance sans pareille et peut-être divine, qui en tout autre endroit opère des miracles féconds, des prodiges de force, de beauté et d’amour, voici le lieu funeste où la fleur spirituelle, le fluide le plus précieux de la planète s’égare irrémédiablement dans le néant!... On ne saurait imaginer gaspillage plus criminel. Cette force inutile, qui ne sait où aller ni à quoi s’employer, qui ne trouve ni porte ni fenêtre, ni objet ni levier, vient flotter sur la table comme une ombre mortelle, retombe sur soi, et crée une atmosphère particulière, une sorte de silence qui est comme la fièvre du silence véritable. Dans ce silence malsain, la voix du petit rond-de-cuir de la Fatalité nasille la formule sacrée: «Faites vos jeux, Messieurs, faites vos jeux!» C’est-à-dire, faites au dieu caché le sacrifice nécessaire pour qu’il se manifeste. Alors, sortie çà et là de la foule, une main illuminée de certitude pose impérieusement sur des chiffres indubitables le fruit d’une année de travail. D’autres adorateurs, plus rusés, plus circonspects, moins confiants, composent avec le sort, éparpillent leurs chances, supputent des probabilités illusoires, et, après avoir étudié l’humeur et le caractère particulier du génie de la table, lui tendent des pièges complexes et savants. D’autres, enfin, livrent à l’aventure, aux caprices du nombre, une portion considérable de leur bonheur ou de leur vie.
Mais déjà retentit la seconde formule: «Rien ne va plus!» c’est-à-dire, le dieu va parler. A ce moment, un œil qui percerait le voile débonnaire des apparences, verrait distinctement épars sur l’humble tapis vert (sinon actuellement, tout au moins en puissance, car un coup est rarement isolé, et qui joue aujourd’hui son superflu jouera demain tout ce qu’il possède), un champ de blé qui mûrit au soleil à mille lieues de là; tout à côté, dans d’autres cases, un pré, un bois, un château sous la lune, une boutique au fond d’une petite ville, le lit d’une prostituée, une troupe de scribes et de comptables penchés sur les grands livres dans des bureaux obscurs, des paysans qui peinent sous la pluie, des centaines d’ouvrières travaillant de l’aube à la nuit en des chambres meurtrières, des mineurs dans la mine, des matelots sur leur navire, les joyaux de la débauche, de l’amour ou de la gloire, une prison, une usine, de la joie, de la misère, de l’injustice, de la cruauté, de l’avarice, des crimes, des privations, des sanglots... Tout cela repose là, bien tranquillement, dans ces petits tas d’or qui sourient, dans ces bouts de papier si légers qui fixent les désastres qu’une existence entière ne pourra plus déplacer. Les moindres mouvements étriqués et timides de ces médailles jaunes et de ces billets bleus vont se répercuter et s’amplifier au loin, dans le monde réel, dans les rues, dans les plaines, dans les arbres, dans le sang, dans les cœurs. Ils vont démolir la maison où moururent les parents, enlever à l’aïeul son fauteuil coutumier, donner un autre maître au village étonné, fermer un atelier, priver de pain les enfants d’un faubourg, détourner le cours d’une rivière, arrêter ou briser une vie, et dénouer à l’infini, dans le temps et l’espace, la chaîne ininterrompue des effets et des causes. Mais nulle de ces vérités retentissantes ne fait entendre un murmure indiscret. Il y a ici plus d’Euménides endormies qu’aux marches empourprées du palais des Atrides; mais leur réveil et leurs cris de douleur se dissimulent au fond des cœurs. Rien ne trahit, rien ne présage qu’un certain nombre de malheurs planent sur l’assistance et choisissent leurs victimes. Seuls, les yeux s’agrandissent un peu, cependant que les mains torturent sournoisement un crayon, un chiffon de papier. Pas un mot, pas un geste insolite. L’attente moite est immobile. C’est le lieu des drames sans voix, des combats étouffés, des désespoirs qui ne sourcillent point, des tragédies masquées de silence, des destinées muettes qui s’effondrent dans une atmosphère de mensonges qui absorbe tous les bruits.
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Pendant ce temps, la petite boule tourne sur le cylindre, et je songe à tout ce que détruit la puissance formidable que lui confère un détestable pacte. A chaque fois qu’elle part ainsi à la recherche de la mystérieuse réponse, elle anéantit tout autour d’elle les restes suprêmes et essentiels de notre seule morale sociale d’aujourd’hui: je veux dire la valeur de l’argent. Anéantir la valeur de l’argent pour lui substituer un idéal plus haut serait œuvre excellente; mais l’anéantir pour laisser à sa place le néant pur et simple est, j’imagine, l’un des attentats les plus graves que l’on puisse commettre contre notre évolution actuelle. Envisagé d’un certain point de vue et purifié de ses vices accidentels, l’argent est, somme toute, un très respectable symbole: il représente l’effort et le travail humain; il est, en général, le fruit de sacrifices méritoires et de nobles fatigues. Or, ici, ce symbole, l’un des derniers que nous possédions, est quotidiennement et publiquement bafoué. Subitement, en face du caprice d’un petit objet insignifiant comme un jouet d’enfant, dix années de labeur, de sagesse consciencieuse, de devoirs patiemment supportés, perdent toute importance. Si l’on n’avait pris soin d’isoler ce phénomène monstrueux sur un rocher unique, il n’est pas d’organisme social qui eût résisté à son rayonnement délétère. Même à présent, dans son isolement de pestiféré, cette influence dévastatrice s’étend à des distances qu’on n’avait pas prévues. On la sent telle, cette influence, si nécessaire, si maléfique et si profonde, qu’au sortir de ce palais maudit où l’or ruisselle incessamment à rebours de la conscience humaine, on s’étonne que la vie normale continue, que des ouvriers résignés consentent à entretenir les pelouses qui précèdent le monument funeste, que de malheureux gardes, pour un salaire dérisoire, veillent sur son enceinte, et qu’une pauvre petite vieille, au bas des escaliers de marbre, parmi les allées et venues des joueurs enrichis ou ruinés, s’obstine, depuis des années, à vivoter péniblement en offrant aux passants des oranges, des amandes, des noisettes et des boites d’allumettes de deux sous...
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Tandis que nous réfléchissons ainsi, la bille d’ivoire ralentit sa course circulaire, et se met à sautiller comme un insecte babillard sur les trente-sept cases qui la sollicitent. C’est la sentence irrévocable. Étrange infirmité de nos yeux, de nos oreilles et de ce cerveau dont nous sommes si fers! Étranges secrets des lois les plus élémentaires de notre globe! De la seconde où la bille s’est mise en mouvement, à la seconde où elle tombe dans le creux fatidique, sur ce champ de bataille long de trois décimètres, sous cette forme puérile et goguenarde, le mystère de l’univers inflige à la puissance, à la raison humaines, une symbolique, une incessante et décourageante défaite. Réunissez autour de cette table tous les savants, tous les devins, tous les voyants, tous les illuminés, tous les prophètes, tous les saints, tous les thaumaturges, tous les mathématiciens, tous les génies de tous les temps et de tous les pays, priez-les qu’ils cherchent dans leur raison, dans leur âme, dans leur science, dans leurs cieux, le nombre si prochain, le nombre qui déjà affleure le présent, où la petite boule terminera sa course; demandez-leur, pour nous prédire ce nombre, qu’ils invoquent leurs dieux qui savent tout, leurs pensées qui gouvernent les peuples et se flattent de pénétrer les mondes: tous leurs efforts se briseront sur celle brève énigme qu’un enfant tiendrait dans sa main et qui ne remplit plus la durée d’un clin d’œil. Pas un n’a pu le faire, pas un ne le fera.
Et toute la force, toute la certitude de la «Banque», qui est l’impassible, l’obstinée, l’inébranlable et toujours victorieuse alliée de la sagesse rythmique et totale du hasard, repose uniquement sur la constatation de l’impuissance de l’homme à prévoir, ne fût-ce que d’un tiers de seconde, ce qui va se passer sous ses yeux. Si, depuis près d’un demi-siècle que se déroulent sur ce rocher fleuri ces redoutables expériences, il s’était trouvé un seul être qui, durant une après-midi, eût déchiré l’enveloppe de mystère qui couvre à chaque coup le petit avenir de la bille, la banque aurait sauté, l’entreprise eût sombré. Mais cet être anormal ne s’est pas présenté; et la banque sait bien qu’il ne viendra jamais s’asseoir à l’une de ses tables. Malgré tout son orgueil et toutes ses espérances, on voit donc à quel point l’homme sait qu’il ne peut rien savoir.
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A la vérité, le hasard, au sens où l’entendent les joueurs, est un dieu qui n’existe pas. Ils n’adorent qu’un mensonge que chacun d’eux se représente sous une forme différente. Chacun d’eux lui prête des lois, des habitudes, des préférences d’ailleurs contradictoires dans leur ensemble et purement imaginaires. Selon les uns, il favorise certains chiffres. Selon d’autres, il obéit à certains rythmes qu’il est facile de saisir. Selon d’autres encore, il y a en lui une sorte de justice qui finit par donner une valeur égale à chaque groupe de chances. Selon d’autres enfin, il lui est impossible de favoriser indéfiniment, au bénéfice de la banque, telle série de chances simples. Nous n’en finirions pas si nous voulions parcourir tout le Corpus Juris chimérique de la roulette. Il est vrai que, dans la pratique, la répétition indéfinie des mêmes accidents limités, forme forcément des groupes de coïncidences où l’œil halluciné du joueur croit entrevoir des fantômes de lois. Mais il est vrai aussi qu’à l’épreuve, au moment où l’on compte sur l’assistance du fantôme le plus sûr, il s’évanouit brusquement et vous laisse face à face avec l’inconnu qu’il masquait. Du reste, la plupart des joueurs apportent devant la table verte bien d’autres illusions, conscientes ou instinctives et infiniment moins justifiables. Presque tous se persuadent que le hasard leur réserve des faveurs ou des disgrâces spéciales et préméditées. Presque tous imaginent entre la petite sphère d’ivoire et leur présence, leurs passions, leurs désirs, leurs vices, leurs vertus, leurs mérites, leur puissance spirituelle ou morale, leur beauté, leur génie, l’énigme de leur être, leur avenir, leur bonheur et leur vie, je ne sais quel rapport innommé mais plausible. Est-il besoin de dire qu’il n’y en à aucun; qu’il ne saurait y en avoir?
Cette petite sphère dont ils implorent la sentence, et sur laquelle ils espèrent exercer une influence occulte, cette petite boule incorruptible a mieux à faire qu’à s’occuper de leurs tristesses ou de leurs joies. Elle ne possède que trente ou quarante secondes de mouvement et de vie, et, durant ces trente ou quarante secondes, il faut qu’elle obéisse à plus de règles éternelles, qu’elle résolve plus de problèmes infinis, qu’elle accomplisse plus de devoirs essentiels qu’il n’en tiendra jamais dans la conscience ou la compréhension de l’homme. Il faut entre autres choses énormes et difficiles, qu’elle concilie, dans sa course si brève, ces deux puissances incognoscibles et incommensurables, qui sont probablement l’âme biforme de l’univers: la force centrifuge et la force centripète. Il faut qu’elle tienne compte de toutes les lois de la gravitation, du frottement, de la résistance de l’air, de tous les phénomènes de la matière. Il faut qu’elle soit attentive aux moindres incidents de la terre et du ciel: car un joueur qui se déplace, ébranlant imperceptiblement le parquet de la salle, une étoile qui se lève au firmament, l’oblige de modifier ou de recommencer toutes ses opérations mathématiques. Elle n’a pas le loisir de jouer le rôle d’une déesse bienfaisante ou cruelle aux humains; il lui est interdit de négliger une seule des formalités innombrables que l’infini exige de tout ce qui se meut en lui. Et lorsque enfin elle arrive au but, elle a fait le même travail incalculable que la lune ou les autres planètes indifférentes et glaciales qui, là-haut, au dehors, dans l’azur transparent, montent majestueusement sur la Méditerranée de saphir et d’argent...
Ce long travail, nous l’appelons hasard, ne pouvant donner d’autre nom à ce que nous ne comprenons pas encore.
EN AUTOMOBILE
Les premières sorties--l’initiation,--sous la garde du maître, ne comptent pas. On ne communique pas directement avec la bête merveilleuse. Il y a entre elle et nous un intermédiaire encombrant qui nous cache son véritable caractère, un truchement plein de réticences sournoises; un dompteur responsable, Même le volant, les leviers, les manettes entre les doigts, le frein sous le pied, on ne possède point le monstre. Sur lui, à nos côtés, veille une volonté trop longtemps souveraine, à laquelle, comme un chien fidèle, il demeure obséquieusement attaché. Il est encore à demi-humain. On éprouve un peu ce que doit éprouver l’apprenti belluaire qui se risque dans la cage aux lions sous la protection de son père, dont l’œil et la cravache font ramper humblement les fauves asservis. On a hâte d’être seul, en présence de l’espace, avec l’animal inconnu créé d’hier. On brûle de savoir ce qu’il est en soi, ce qu’il demande, ce qu’il refuse, comment il obéit à son maître imprévu; et quelle leçon nouvelle donneront tout à coup les horizons nouveaux où vous plonge jusqu’à l’âme une force qui sort pour la première fois du réservoir inépuisable des forces indisciplinées, afin de vous permettre d’absorber en un jour autant de paysages, de ciels et de spectacles, qu’on en absorbait autrefois au cours de toute une vie.
Hier, le maître m’a conduit de Paris à Rouen. Ce matin, après m’avoir mené hors des portes de la vieille ville aux clochers assemblés, il m’a abandonné. Me voilà seul avec l’hippogriffe suspect; seul en rase campagne, sur la route déserte, qui de l’azur immaculé de l’horizon de gauche, à l’azur encore rose de l’horizon de droite, divise un océan de blé coupé de masses d’arbres qui bleuissent au loin, comme les ombrages d’un parc démesuré.
Je suis loin des remises et des gares, loin des ateliers secourables. Et c’est d’abord une inquiétude obscure et qui n’est pas sans charme. Me voici à la merci de la force mystérieuse, mais plus logique que moi-même. Un caprice de sa vie cachée, un de ces caprices souvent insaisissables, mais qui n’ont jamais tort, et font honte à notre raison vaniteuse, et me voilà dans la détresse de la plaine verte et sans limites, enchaîné à la masse incomprise que mes bras ne peuvent remuer. Pourtant ce monstre, je me dis que j’en sais les secrets. Avant de me confier à sa puissance, j’en ai démonté et scruté les organes. Il ronfle sous mes pieds et sa physiologie m’est présente. Je connais ses points délicats et ses rouages impeccables, ses maladies d’enfance et ses infirmités sans remède. On m’a dévoilé son âme et son cœur, et la circulation profonde de sa vie. Son âme, c’est l’étincelle électrique qui, sept à huit cent fois à la minute, vient enflammer son souffle. Son terrible cœur compliqué, c’est d’abord ce carburateur au double visage étrange, qui dose, prépare, volatilise l’essence, fée subtile endormie depuis la naissance du monde, qu’il rappelle au pouvoir et qu’il unit à l’air qui la réveille. Ce mélange redoutable est avidement pompé par le gros viscère voisin, qui contient la chambre d’explosion, le piston, les soupapes à ressort, toutes les forces vives du moteur. Autour de ces viscères qui ne forment qu’un faisceau de flammes, constamment appelée pour apaiser l’ardeur intime qui les ronge et les transformerait en une coulée de lave, infatigable et toujours refroidie par le radiateur posté à l’avant de la voiture, aspirant la fraîcheur des vallons et des plaines pour calmer de ses longues caresses glacées les fièvres mortelles du travail, circule sans répit l’eau vigilante et pure. Puis il y a le trembleur, qui règle l’étincelle, et que règle à son tour le mouvement même du moteur. L’âme obéit au corps proprement dit, et le corps obéit à l’âme dans une harmonie ingénieuse. Mais grâce à une élasticité très curieuse de cette harmonie préétablie, une volonté plus intelligente ou plus indépendante, qui représente ici la volonté divine, la volonté du chauffeur, peut encore améliorer cet admirable équilibre de deux forces étrangères et, au moyen de la manette de l’_avance à l’allumage_, précipiter l’étincelle au moment le plus favorable, selon l’aide ou la résistance des hasards de la route.
Admirons en passant la terminologie spontanée et bizarre, mais non pas sotte, qui est comme la langue de la force nouvelle. L’_avance à l’allumage_ (qui correspond, dans un autre ordre de phénomènes, à l’avance à l’admission des locomotives), est un terme très juste, et il serait fort difficile d’exprimer plus simplement et plus sensiblement ce qu’il avait à dire. L’allumage, c’est l’inflammation des gaz explosifs par l’étincelle électrique; cette explosion peut être avancée ou retardée par rapport à la course du piston selon les besoins du moteur. Quand on met l’_avance à l’allumage_, l’étincelle jaillit quelque millième de seconde avant l’instant où elle devrait logiquement se produire; c’est-à-dire avant que le piston arrivé au sommet de sa course ait complètement comprimé les gaz et utilisé toute l’énergie de l’explosion précédente. Il semble, au premier abord, que cette explosion prématurée doive contrarier son mouvement ascensionnel. Il n’en est rien; l’expérience prouve qu’on bénéficie du temps infinitésimal que les gaz enflammés mettent à se dilater, et probablement d’autres causes d’énergie assez obscures. Toujours est-il qu’on accélère étrangement la vitesse de la machine. C’est pour ainsi dire le coup de vin versé aux travailleurs, une sorte de subterfuge qui lui donne un surcroît de puissance anormale. Mais d’où vient donc le terme, et qui en est le père? D’où sortent-ils, ces mots qui naissent tout à coup, au moment nécessaire, pour fixer dans la vie les êtres ignorés hier? On ne le sait jamais. Ils s’évadent des ateliers, des usines, des boutiques; ils sont les derniers échos de cette voix commune et anonyme qui a donné un nom aux arbres et aux fruits, au pain et au vin, à la vie et à la mort; et quand les savants les regardent et les interrogent, le plus souvent il est heureusement trop tard pour qu’ils y changent rien.
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Le trembleur et la bougie, voilà, surmontant sept ou huit autres (la compression, la carburation, le graissage, la circulation de l’eau, l’ampérage des piles, ou le voltage des accumulateurs, etc., etc.), les deux grands soucis du chauffeur. La vis de réglage de l’un se déplace-t-elle d’une ligne, les deux fils affrontés de l’autre sont-ils effleurés d’une goutte d’huile, d’une trace d’oxyde, et c’est la mort subite du cheval fabuleux. Mais autour d’eux, que d’autres organes auxquels je n’ose même pas songer! Là-bas, caché dans son carter de fonte, comme un génie furieux dans une prison trop étroite, l’appareil mystérieux du changement de vitesse, qui tout à l’heure au pied d’une côte, sur une pesée du levier, déchaînera des explosions innombrables, imprimera au piston un va-et-vient frénétique qui secouera toutes les vertèbres de la bête et communiquera aux roues allenties une force quadruplée, devant laquelle toute montagne viendra courber l’échine pour porter humblement son vainqueur vers la cime.
Ensuite, ce sont les joints énigmatiques de l’_arbre à la Cardan_, qui, supprimant chaînes et courroies, transmettent directement aux deux roues d’arrière toute la puissance sublimée qui s’élabore dans le cœur forcené. Enfin, plus bas encore, sous le frein, dans sa boîte presque inviolable, le secret transcendant du différentiel, qui permet, par un miracle récent, à deux roues de même dimensions, fixées sur le même axe mû par le même moteur, de faire un nombre de tours inégal!