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PARIS DE SIÈCLE EN SIÈCLE

LE CŒUR DE PARIS

SPLENDEURS ET SOUVENIRS

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EVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HERISSEY

ÉBATS SUR LA SEINE GELÉE (Tour de Nesle XVIIe Siècle)

PARIS DE SIÈCLE EN SIÈCLE

LE

CŒUR DE PARIS

SPLENDEURS ET SOUVENIRS

TEXTE, DESSINS ET LITHOGRAPHIES

PAR

A. ROBIDA

PARIS
A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE
8, RUE SAINT-JOSEPH, 8

Tous droits réservés.

POINTE DE LA CITÉ ET SORTIE DE LA SEINE LA CHAÎNE TENDUE DE LA TOUR DU COIN A LA TOUR DE NESLE

CHAPITRE PREMIER

LE VAISSEAU DE LUTÈCE

Écrasement de l’antique cité.--Ce que représente l’étroit espace entre Notre-Dame et le palais.--L’établissement des Francs.--Le palais gallo-romain devient le palais des chefs mérovingiens.--Clotilde et les fils de Clodomir.--Frédégonde à Paris.--Les deux ponts de la Cité.--Le départ de Rigonthe.--Le comte Leudaste.--Saint Eloi.--Les incendies de la cité.

STATUE DE LA VIERGE PORTAIL DE NOTRE-DAME

La cité de Paris, la noble nef qui, depuis si longtemps, malgré tant d’ouragans, sous l’assaut des vents furieux ou sous les caresses d’un soleil ami, vogue avec audace et fierté, souvent rudement ballottée mais jamais submergée, a vu pour ainsi dire, commencer l’histoire de France, avec les aventures de jeunesse de Lutetia, dans les jours où se formait, sur les rives de la Seine, le petit État barbare d’un chef franc.

Pendant des siècles, sur ce point minuscule, à cet étroit îlot enserré par les eaux de la rivière, vinrent à ce qu’il semble s’attacher tous les fils reliant au mince domaine royal des premiers temps, les terres, les fiefs et les provinces qui grossissaient peu à peu le naissant pays de France, et lui ramenaient un à un tous les lambeaux de la Gaule éparpillée après l’écroulement du monde romain.

Le point central de cette France, à la formation difficile et lente après les temps de bouleversement, il est là jusqu’au XIIIe siècle, entre l’église cathédrale de Paris et le Palais de la Cité, tout petit noyau de la solide agglomération. Toutes les choses de la politique brutale et confuse des chefs francs, campés dans les palais conquis, des rois de Paris et des ducs de France, en attendant les rois réels surgissant du chaos débrouillé et s’imposant comme suzerains définitifs aux grands barons, aboutissaient ou commençaient là, sur ces quelques arpents de sol parisien particulièrement vénérables, et que pourtant nous avons traités avec assez peu de respect en notre temps, faisant table rase de tout ce qui pouvait marquer encore quelques-uns de tous ces grands souvenirs ou conserver un peu l’empreinte du glorieux passé.

Était-il, on peut le répéter, un point de la capitale française qui méritât plus le respect que cet antique berceau de la grande ville, que l’île des Parisii, la vieille aïeule Lutetia, devenue peu à peu la Cité? Au lieu d’abattre tous les souvenirs monumentaux, que l’injure des siècles avait profondément entamés, mais qui pouvaient être soignés et gardés, que n’a-t-on pensé à les conserver, à les relever même, très religieusement, à sauver ce qui pouvait être sauvé des anciens cadres et des anciens aspects, ou bien, que n’a-t-on songé au moins à élever sur cet emplacement sacré, sur ce sol aux superbes souvenirs, un monument à la gloire du vieux Paris?

Hélas! à part la cathédrale et quelques tours du Palais, l’_illustre cité de Paris_ n’existe plus que dans les livres, elle a été sans pitié étouffée et écrasée. Qui peut nous rappeler encore ce qu’il y eut, jadis, à la place du colossal amas de pierres neuves d’aujourd’hui, chargeant la nef parisienne entre ses châteaux d’avant et d’arrière, entre le Palais et Notre-Dame?

Pauvre nef parisienne, si elle ne sombre point sous le poids, en dépit de sa fière devise, c’est que sa carène fut finement et merveilleusement taillée! Mais c’est grand’pitié tout de même de voir à la place de l’antique cité disparue, cet énorme entassement de bâtisses cubiques, maussades, par destination sévères et tristes, parfois sinistres, en cet endroit déjà admirablement disposé par la nature, sur cet emplacement consacré par l’histoire, et qui devrait être l’écrin des souvenirs respectés.

Qu’avons-nous mis là, nous, Parisiens du XIXe siècle? Des édifices destinés à des services fort utiles sans doute, mais qui ne sont point à étaler au point le plus noble, le plus glorieux d’une ville, des casernes de police, un immense Hôtel-Dieu comme un dépôt central de germes infectieux, bâti juste au moment où la science réclamait l’éparpillement des hôpitaux à la périphérie des villes, alors que la nécessité ne forçait plus, comme jadis dans les villes fermées, à les garder dans l’enceinte. Et pour comble, enfin, une Morgue à la pointe de l’île, sans doute comme ornement ajouté aux splendeurs gothiques du chevet de Notre-Dame!

Voilà ce que nous avons si lourdement étalé ici, le réalisme plat à la place de la poésie, l’ennui administratif que l’on pourrait voiler, les laideurs ou tristesses qu’il serait bon de cacher.

LE JUBÉ DE NOTRE-DAME, DÉMOLI EN 1725

C’est par-dessus toutes ces choses que, vestige sublime d’un grand passé surnageant à l’engloutissement général, domine la vieille cathédrale, Idéalité persistante au milieu des sévères réalités ou des banalités enlisantes.

Le Palais de la Cité, c’était la résidence des magistrats de la province gallo-romaine, demeure solide, défendue par des tours. Des empereurs probablement, pendant le temps de leurs séjours dans le nord des Gaules, y passèrent aussi; plus tard, à la place des préfets romains, s’installèrent les chefs francs qui peu à peu, passant le Rhin et les profondes forêts du Nord-Est, se taillaient des petits royaumes dans les débris de l’empire assailli de toutes parts.

Longtemps les rois francs des premières races se contentèrent des fortes constructions romaines du Palais de la Cité, transformant peu à peu ce palais, l’adaptant à leurs habitudes, restaurant et reconstituant ce que touchait le temps, ou ce que ruinait la guerre,--car il eut à jouer bravement son rôle de forteresse pendant les sièges soutenus contre les Normands.

Des restaurations importantes, de vastes remaniements eurent lieu sous le roi Robert, fils de Hugues Capet, puis saint Louis commença une reconstruction totale achevée sous Philippe le Bel.

Le palais demeure encore résidence des rois après saint Louis; le Louvre est un château-fort extérieur, l’hôtel Saint-Paul plus tard est préféré, mais en bien des occasions, aux jours troublés, ainsi qu’aux jours de fêtes solennelles, les rois reviennent à l’antique berceau de la monarchie.

Puis le Parlement reste seul en possession, puissance grandissante, en lutte si souvent avec le pouvoir royal; c’est une autre royauté qui commence là, lentement et qui se développe à l’ombre des vieilles tours. Dans ce vieux palais, il semble que toutes les institutions de la France doivent prendre germe, car après les préfets des Empereurs, les chefs francs, les ducs de France et les rois, le pouvoir législatif lui-même, comme ou l’entend aux temps modernes, en sortira. La filiation est directe, du Parlement naîtront les États généraux, et des États généraux l’Assemblée nationale; et le vieux Parlement mourra de l’enfantement le 3 novembre 1790.

Pour Notre-Dame, à l’autre extrémité de la cité, merveilleuse cathédrale élevée par le XIIIe siècle à la place d’églises plus modestes qui s’étaient succédé sur le même point, augmentant en grandeur et en splendeurs à chaque reconstruction, pendant des siècles l’écho de tous les grands événements, heureux ou malheureux pour notre pays de France, s’est répercuté sous ses voûtes. Les vagues de l’histoire, pour ainsi dire, à chaque grand fait sont venues battre ses murs.

Saint Louis vient solennellement à Notre-Dame en partant pour sa première croisade, Philippe le Bel y convoque les États généraux pour s’appuyer sur la nation dans sa lutte contre le pape Boniface. Après les désastres des XIVe et XVe siècles, quand le pays est aux Anglais, le roi d’Angleterre s’y fait couronner roi de France bien peu de temps avant le définitif retour de fortune qui verra Charles VII le Victorieux rentrer dans Paris, et le léopard britannique reculer jusqu’à Calais.

Dans les guerres civiles du siècle suivant, Notre-Dame sera une caserne de la Ligue et logera dans ses galeries les troupes guisardes, des bataillons de parisiens ligueurs. Enfin, toutes les victoires des armes de France sous l’ancienne monarchie apporteront pour les accrocher sous les voûtes augustes, les drapeaux sanglants, noircis et déchirés, enlevés à l’ennemi. Notre-Dame aura pour «_Tapissiers_», les grands généraux de la monarchie Condé, Turenne, Luxembourg, le maréchal de Saxe...

Puis éclate l’orage de la grande Révolution, c’est le temps des écroulements. Notre-Dame au début de la tourmente abrite quelques jours, dans une salle de l’archevêché, l’Assemblée Nationale venant de Versailles. Et quand le trône a croulé, quand on veut sur ses débris jeter les ruines de la vieille religion, c’est la déesse Raison, représentée par une plantureuse beauté de l’Opéra, qu’on installe sur l’Autel. Lorsqu’une quatrième dynastie se fonde, trempée dans le sang de l’Europe qui coule dans les grands carnages du commencement de notre siècle, Notre-Dame remplace Reims, et voit un pape enlevé de force à Rome sacrer empereur le grand soldat qui promène à travers les nations la France ivre de gloire militaire, les bandes gauloises guidées par les victoires tourbillonnantes.

LE PETIT PONT. LUTÈCE GALLO-ROMAINE

La cité de Paris c’est tout cela, c’est tout ce passé, tous ces grandioses souvenirs qui planent autour de ces deux monuments, sévère château d’avant et splendide château d’arrière de la nef parisienne. Il y a mille autres choses encore sur cet étroit espace, la barbarie conquérante, la féodalité, la royauté, la religion--la science naissant avec l’université sous la cathédrale,--la Justice, le Parlement;--et des souvenirs de combien d’événements, des luttes anciennes, des querelles passées et de tous les soulèvements d’autrefois;--des vestiges de vieilles traditions rappelées par tant de vieilles pierres,--de l’histoire se levant à chaque tournant de ruelle, surgissant de chacun de ces pavés tant de fois soulevés...

* * * * *

A jamais resteront enveloppés dans une profonde obscurité les temps qui virent la vieille Gaule devenir peu à peu la terre des Francs. Il y a un grand siècle de luttes pied à pied, sur lesquelles nous n’avons que de vagues données, les grands traits sans le détail, des dates d’incursions, de saccages de villes par les barbares, ou de retraites forcées de ceux-ci derrière leurs forêts et leurs rivières. Malgré les échecs d’expéditions, malgré les revers parfois éprouvés, il sort toujours, des marécages du Nord ou des forêts d’Outre-Rhin, de nouvelles bandes de barbares entraînées par le plus farouche courage, des hommes grands aux longues moustaches blondes ou rousses, se lançant couverts de toiles et de peaux de bêtes, la framée et l’angon, la pique en hameçon à la main, à la conquête du butin ou des terres. Ils font des progrès peu à peu et gardent ce qu’ils ont conquis, s’établissent solidement dans certaines régions et poussent toujours des pointes en avant.

Alors dans la vieille Gaule romanisée, dévorée morceau à morceau, les chefs francs se découpaient avec l’épée des royaumes au hasard de leurs convenances ou des événements de la conquête, royaumes qu’ils étaient à l’occasion prompts à s’arracher les uns aux autres et qui fondaient rapidement dans des partages répétés, par succession, par force, ou de gré à gré.

C’est probablement le rude Hlodowig ou Chlodowig, dont nous avons fait Clovis Ier roi de France, alors que de son temps la France n’existait pas, vaillant, terrible, féroce et astucieux, véritable type du chef franc, qui mit le premier la main sur la ville de Lutèce et l’incorpora dans les territoires conquis au nord de la Gaule.

Ce ne fut pas sans peine; longtemps les Francs restèrent cantonnés vers les rives de l’Oise, la grande masse de la nation étant occupée ailleurs dans l’empire entamé de tous les côtés, dans la Gaule de l’est et du sud que les barbares disputaient aux Romains et s’arrachaient entre eux. Chlodowig, fils de Childeric Ier, quand il eut enlevé Soissons, tourna cinq ans autour de Lutèce. Les Romains luttaient encore en certaines parties de la région, et sur d’autres points les villes gallo-romaines du nord-ouest s’étaient confédérées pour leur défense particulière, sous la direction de leurs évêques.

Sainte Geneviève, qui déjà du temps de l’invasion des Huns avait sauvé Paris eut encore, avec l’évêque de Paris, à soutenir la constance des Parisiens affamés par les bandes franques, installées dans les camps fortifiés autour de la ville. Elle organisa même et dirigea de sa personne une expédition de ravitaillement sur Melun, un convoi de barques qui profita de quelque circonstance inconnue du siège, pour aller chercher des vivres amassés à l’intention de Lutèce dans l’île de Melun.

L’un de ces camps, l’établissement le plus important, le lower ou lowar, mot signifiant camp fortifié, était situé sur la rive droite en face des prairies où fut plus tard Saint-Germain des Prés. C’était une grande enceinte carrée couverte par un large fossé dérivé de la Seine, et défendue au sommet du vallum par de fortes palissades. Des logements, des bâtiments divers s’élevaient çà et là dans l’intérieur de l’enceinte. Au centre, sur une motte, s’élevait une grosse tour de pierres et de bois, un donjon de vastes proportions où pouvaient se retirer les défenseurs si le camp était forcé. C’est ce lower, dont Philippe-Auguste put trouver encore les ruines et les fossés, qui devint plus tard le château du Louvre, et la grosse tour au milieu de la cour carrée put remplacer le donjon primitif des Francs.

LA PORTE DE L’EAU. LUTÈCE GALLO-ROMAINE

Clovis s’installa sans doute là, attendant la chute de la ville ou un arrangement possible avec les évêques et la ligue des villes, car, en même temps que l’on combattait, on négociait aussi. Cet arrangement put enfin se conclure sous une forme inattendue, par un mariage. Clovis épousait Clotilde, nièce de Gondebaud, roi des Burgondes, lequel avait assassiné son frère pour ne point partager son trône avec lui.

Clotilde était chrétienne et Clovis promettait de se laisser instruire dans la religion du Christ. La résistance ne pouvait que retarder sans l’empêcher la chute désormais fatale des dernières cités gallo-romaines, les évêques le comprirent et composèrent avec le Sicambre.

Clovis, vers 493, est maître du territoire de Lutèce. Sa puissance augmente rapidement, le succès l’accompagne dans les incessantes expéditions qu’il entreprend et dans toutes les luttes qu’il doit soutenir. A force de victoires, d’habiletés politiques et aussi de crimes heureux, Hlodowig, à ses débuts simple chef d’une tribu, concentre entre ses mains les territoires arrachés aux Romains, les possessions enlevées à ses parents massacrés, à ses rivaux vaincus, et devient un puissant monarque.

Fatigué par tant de luttes, par trente années de courses commencées à l’âge de quinze ans, le roi franc s’établit à Lutèce dans les palais laissés par les préfets romains, Hlodowig habita soit le palais des Thermes dans le faubourg méridional de Lutèce, au pied du mont Lucotitius, où, devenu chrétien, il faisait construire la basilique destinée à devenir l’église Sainte-Geneviève, soit le palais qui existait dans l’île à la pointe tournée vers le couchant. Ce palais d’une importance considérable déjà, dans une admirable situation, dominait toute la fuite de la Seine vers les collines de l’ouest; au pied de ses tours, des jardins enclos par la muraille de la cité s’en allaient rejoindre l’avant-garde de petites îles verdoyantes précédant la grande île, maintenant soudées à elles et formant le terre-plein du Pont-Neuf.

Un des égorgements le plus fameux parmi tous les égorgements de frères, d’oncles, de neveux ou de fils qui remplissent les annales de ces temps, et qui étaient la façon dont les rois barbares réglaient l’ordre de succession dans les royaumes qu’ils essayaient de fonder, le meurtre des fils de Clodomir eut lieu à Lutèce, et selon toutes probabilités dans ce palais de la Cité. Les royaumes réunis par le brutal génie de Clovis, à sa mort, avaient été partagés entre ses quatre fils, qui n’avaient pas tardé à essayer de s’enlever réciproquement des morceaux de leurs parts respectives. Ils se tendaient mutuellement embûches et pièges et cherchaient à s’assassiner, mais chacun se tenait sur ses gardes. Enfin l’un d’eux, Clodomir roi d’Orléans, ayant trouvé la mort dans une expédition en Burgondie, entreprise à l’instigation de leur mère Clotilde, Clotaire, roi de Soissons, et Childebert, roi de Paris, s’entendirent pour supprimer les enfants que leur frère avait laissés.

Leur grand’mère, la vieille reine Clotilde, avait pris ces trois enfants avec elle dans le palais des Thermes qu’elle habitait. Les deux oncles se réunirent à Paris au palais de la Cité; et, sous prétexte de faire reconnaître par les principaux chefs francs appelés à Paris la transmission du royaume de Clodomir à ses enfants, ils demandèrent à la vieille reine de les leur envoyer. Celle-ci tout heureuse de ces bonnes dispositions des deux rois s’empressa de remettre les enfants à leur messager.

Dès que Clother et Childebert eurent leurs neveux entre les mains, ils envoyèrent un second messager à la grand’mère. C’était un gallo-romain, entré au service des conquérants germains. Le message était simple et d’une clarté terrible. Éloquemment l’homme présenta des ciseaux et une épée nue à Clotilde:

--Tes fils, reine, les très glorieux rois Clotaire et Childebert te demandent d’ordonner toi-même comment tu entends que les enfants soient traités... Veux-tu qu’ils vivent, les cheveux coupés dans quelque église, ou veux-tu qu’ils meurent par l’épée?

Clotilde, dans le trouble de sa fureur indignée, répondit imprudemment: «Si on ne les élève pas sur le trône, j’aime mieux les voir morts que tondus!» Le messager n’en demanda pas davantage et retourna aussitôt au palais porter le mot fatal échappé à la reine.

ENTRÉE DE LA SEINE DANS PARIS LES CHAÎNES DE LA TOUR BARBEAU A LA TOURNELLE

Immédiatement Clotaire et Childebert pénétrèrent dans la salle où l’on avait enfermé leurs neveux et les égorgèrent malgré larmes et prières. Childebert un instant faillit se laisser attendrir par les supplications du plus petit des enfants, mais comme Clotaire, ayant goûté au sang, menaçait de l’abattre aussi, il repoussa l’enfant qui s’accrochait à ses genoux et laissa son frère achever l’œuvre, pendant que l’on égorgeait aussi les gouverneurs et les serviteurs des jeunes princes, venus avec eux au palais de la Cité.

Un troisième fils, Chlodowald, put éviter le sort de ses frères, probablement enlevé par quelques compagnons dévoués de son père. Mais pour échapper complètement à la férocité de ses oncles, il renonça de lui-même à toute prétention sur l’héritage de Clodomir et se fit prêtre. Ayant fondé un monastère en un petit village caché sous les grands arbres au tournant de la Seine après Meudon, il y vécut de longs jours tranquilles, tout occupé à de bonnes œuvres. Ce doux mérovingien issu de la farouche lignée mourut avec la renommée d’un saint, et le village où sa tombe était révérée changea son nom de Nogent en celui de Saint-Chlodowald ou Saint-Cloud.

Augustin Thierry qui a porté la lumière sur ces terribles époques, enlevées par lui à l’ombre confuse et peintes magnifiquement dans ses récits, fresques puissantes aux rudes et franches couleurs, nous montre ces conquérants barbares pendant longtemps campés dans les cités gauloises comme des occupants plutôt que comme des habitants fixés, exploitant les royaumes découpés par eux à travers les Gaules, et possédés très précairement parfois; pillant, brûlant et rançonnant, enlevant à l’occasion les lots des autres rois ou chefs,--pendant que les populations conquises, passées d’un roi à un autre, continuent à vivre tant mal que bien de leur vie à part, et s’efforcent de limiter autant que possible les exigences ou les déprédations des Francs, pendant que les évêques ou les gallo-romains de haute situation font leur possible pour adoucir et policer ces rois et leurs leudes ou compagnons.

On les voit, ces Sicambres rudes et grossiers, à la fois vaillants et rusés, dans ce décor romain déjà bien mutilé par les guerres, couvert de cicatrices, parmi ces murailles écrêtées dont ils rétablissent les couronnements et dont ils complètent les défenses par des ouvrages de bois, dans ces palais où ils apportent les usages des forêts germaines, qu’ils s’efforcent de modifier peu à peu pour se hausser au niveau des anciens gouverneurs, ou patrices romains. Ils abrègent autant que possible leur séjour dans les cités où ils se sentent gênés, préférant une existence plus large dans leurs villas, près des grandes forêts des rives de l’Oise, où, dans l’intervalle des guerres et des courses entreprises sur les royaumes voisins, ils se livrent violemment au plaisir des grandes chasses.

Devenus chrétiens, baptisés, on les voit aux églises qui se multiplient dans la Cité, écouter patiemment les prêtres leur prêcher la douceur de la religion du Christ, mais ils gardent au fond du cœur les sauvages passions des barbares et se livrent à l’occasion aux plus farouches excès, quand il s’agit de savourer les joies de la vengeance ou de préparer quelques meurtres profitables.

Lutèce, qui gagnait en importance et commençait à s’appeler Paris, passa alors quelquefois d’un royaume dans un autre, au moment des partages parmi les descendants de Clovis. Chilpéric, fils de Clotaire, l’eut quelque temps en sa possession, puis après une lutte avec ses trois frères, Paris devint le lot de Caribert, tandis que les autres allaient régner à Soissons, à Orléans et à Reims sur des territoires bizarrement découpés. A la mort de Caribert, la ville resta même indivise entre les trois frères survivants.

Dans la longue lutte entre Frédégonde, femme de Chilpéric, et Brunehaut, femme de Sigebert, Paris vit plusieurs fois passer dans ses murs les deux terribles rivales, qui poussaient successivement au combat et à la mort leurs fils et leurs petits-fils, et avec eux les divers peuples francs d’Austrasie, de Neustrie, de Burgondie. L’horrible Frédégonde qui mourut la première, tranquillement et dans son lit, probablement en un palais de Paris qu’elle avait ressaisi à la mort de Childebert, fut enterrée en l’église du monastère de Sainte-Croix et Saint-Vincent, plus tard Saint-Germain des Prés. Ainsi que le dit Henri Martin, Frédégonde, la victorieuse, épouvantablement souillée de crimes, apparaît comme «le génie même de la barbarie triomphante» tandis que la reine vaincue, Brunehaut, contre qui sa rivale, ou le fils de sa rivale Clother, put réunir la majorité des chefs francs, représentait les tendances civilisatrices, une tentative d’organisation régulière, sous un régime se rapprochant de la vraie monarchie.

LA POINTE DU REMPART DE CHARLES V.--LA TOUR BILLY, L’ILE LOUVIERS ET L’ILE NOTRE-DAME

Très probablement les faubourgs de Paris, s’allongeant au nord au delà du Grand Pont et au sud après le Petit Pont, devaient former une agglomération de population assez considérable, peut-être autant que celle qui restait fidèle à l’antique Lutèce, la Cité de l’île.

Ces deux ponts construits en charpente existaient depuis des siècles déjà, ayant remplacé les ponts brûlés par les gens de Lutèce à l’arrivée des Romains. Le Petit Pont se retrouve toujours sous le même nom, à la même place, au bas de la rue Saint-Jacques.

Pour le Grand Pont il y a doute. Est-il l’ancêtre de notre Pont au Change donnant sur la grande route des provinces du Nord représentée par la rue Saint-Denis, ainsi qu’on l’a cru longtemps? ou bien peut-il être représenté aujourd’hui par le pont Notre-Dame, comme on le suppose maintenant? Les deux opinions s’appuient sur des probabilités également fortes. En plaçant le Grand Pont de Lutèce au Pont au Change il faut admettre que la voie traversière de l’île partant du Petit Pont faisait un fort crochet sur la gauche, tandis que pour se diriger vers le pont Notre-Dame, elle n’avait qu’à pousser tout droit. Cependant, comme il existait une grande place marchande entourée de portiques au débouché du Petit Pont, la voie pouvait très bien partir de l’angle gauche de cette place pour gagner le Pont au Change sans trop de détours, ce qui donnerait raison à la vieille tradition. D’ailleurs l’existence du Grand Châtelet au bout du Pont au Change et du Petit Châtelet à l’extrémité du Petit Pont, forteresses succédant certainement à des têtes de pont fortifiées, est encore une raison de plus pour faire admettre la quasi-certitude de l’ancienne tradition.

Combien de fois ces deux antiques passages ont-ils été renouvelés, après des aventures diverses, brûlés par accidents fortuits ou faits de guerre, emportés par les inondations ou la débâcle des glaces à la fin des hivers rigoureux; reconstruits en pierres, chargés de maisons serrées en deux files encorbellées sur la rivière, incendiés encore, écroulés, endommagés par les ans,--toujours reconstruits et transbordant d’une rive à l’autre tant de générations, depuis les Gaulois de jadis jusqu’aux Parisiens d’aujourd’hui;--voyant passer sous leurs arches tant d’embarcations diverses, depuis les bateaux gaulois, les nefs romaines, les barques de guerre des Normands, jusqu’aux péniches marchandes et aux bateaux omnibus de nos jours,--et défiler sur leurs pavés tant de cortèges et de si différents, troupes joyeuses, cavalcades de princes et princesses, bataillons en marche pour des parades pacifiques, ou bandes armées se ruant aux massacres des jours de révolution.

Quelques épisodes de la longue et sanglante histoire de Frédégonde appartiennent à l’histoire de Paris. Concubine de Chilpéric, elle avait débuté dans sa carrière de crimes en lui faisant étrangler sa femme Galeswinthe, fille du roi des Wisigoths et sœur aînée de Brunehaut.

«Moult estoit belle femme la royne Frédégonde, en conseil sage et subtile, en tricherie, ni en malice n’avoit son pareil, fors Brunehaut tout seulement,» disent les vieux historiens racontant comment, après seize ans de mariage, voyant le secret de sa liaison avec un leude du roi Landry surpris par Chilpéric, elle prévint la colère de Chilpéric en le faisant poignarder lui-même dans sa villa de Chelles. Le crime commis, Frédégonde se réfugia aussitôt avec son fils Clotaire II âgé de quatre mois, ses serviteurs et ses trésors dans l’église cathédrale de Paris, prés de l’évêque Raguewode, et dans ce lieu d’asile elle détourna l’orage qui pouvait tomber sur elle, et continua ses trames.

LA PRISE DU COMTE LEUDASTE

Peu avant, sa fille Rigonthe, promise pour épouse à Récared, fils du roi des Wisigoths, était partie pour l’Espagne avec un long envoi de chariots chargés d’un véritable trésor constituant sa dot. Outre l’escorte armée, Chilpéric avait violemment arraché à leurs foyers pour les donner comme serviteurs à la princesse, une foule de jeunes filles, d’hommes et de femmes des plus importantes familles parisiennes, ainsi qu’un grand nombre de gens de condition inférieure destinés à divers emplois. Ce fut une désolation terrible dans la ville et, rapporte Grégoire de Tours, on vit, parmi les malheureux ainsi arrachés à leurs familles, quelques-uns distribuer tous leurs biens entre leurs héritiers et d’autres se donner la mort pour ne pas s’expatrier.

Cet immense convoi, sur sa longue route, fut dès le départ en butte à tous les malheurs: désertions des serviteurs entraînés au loin malgré eux, vols, enlèvements de chevaux et d’objets précieux, attaques à main armée... Le cortège fondait en route et les richesses entassées dans les chariots diminuaient d’étape en étape; les princes sur le territoire desquels passait la malheureuse reine voulaient avoir leur part de ses richesses, si bien que Rigonthe complètement dépouillée ne put dépasser Toulouse où, abandonnée de tous, elle dut attendre en un monastère que Frédégonde la fit reprendre. Il n’est pas nécessaire de beaucoup s’apitoyer sur le sort de cette princesse Rigonthe qui, d’après Grégoire de Tours, ne valait pas beaucoup mieux que son affreuse mère. Ces deux femmes, souvent en querelles, allaient parfois jusqu’à se prendre aux cheveux, et un jour Frédégonde avait tenté d’étrangler sa fille en faisant brusquement retomber sur sa tête le couvercle d’un grand et lourd coffre, vers lequel elle l’avait attirée, sous prétexte de lui faire admirer des objets précieux. Rigonthe se débattait, Frédégonde à genoux sur le couvercle pesait de tout son poids et s’efforçait d’achever son œuvre, lorsque, aux cris de la victime étranglée, on avait pu forcer la porte, et l’arracher à sa mère.

L’aventure du comte Leudaste, qui forme le sujet d’un des récits d’Augustin Thierry, se passa à Paris pendant un séjour de Chilpéric et de Frédégonde au palais de la Cité en 583. Leudaste, ancien esclave gaulois devenu comte de Tours, détesté pour ses brutales exactions, mais longtemps soutenu par Frédégonde, avait fini par encourir la haine de la terrible reine, à la suite d’intrigues fort compliquées par lesquelles il avait essayé de perdre l’évêque Grégoire de Tours, en faisant de cet évêque l’accusateur des désordres de Frédégonde.

Dans un synode d’évêques réunis dans la villa de Chilpéric à Braines, Grégoire de Tours ayant été complètement déchargé, l’affaire se retourna contre son dénonciateur Leudaste, qui devenait l’auteur du scandale et l’ennemi de Frédégonde.

L’occasion de la vengeance attendue quelque temps arriva enfin pour celle-ci, par l’imprudence de Leudaste qui vint lui-même se mettre dans la main de son ennemie. Un dimanche que Chilpéric et la reine assistaient à la messe dans l’église cathédrale Saint-Etienne, plus tard remplacée par Notre-Dame, Leudaste, qui venait de retrouver les bonnes grâces de Chilpéric pour avoir combattu à Melun dans son armée, croyant la fureur de Frédégonde calmée et espérant faire sa paix, osa entrer dans l’église, et fendant la foule, aller jusqu’au siège royal se jeter aux pieds de Frédégonde en la suppliant de lui accorder son pardon. Une scène étrange s’ensuivit. Frédégonde, un instant surprise, fut saisie d’une fureur sauvage, elle accabla son ennemi de sa colère et l’eût bien fait tuer sur l’heure, mais Chilpéric, à qui elle réclamait sa vengeance, se contenta de faire chasser Leudaste de l’église par ses gardes.

Leudaste dans sa présomption ne se hâta point, après cet avertissement, de chercher son salut dans une fuite rapide hors de la portée de Frédégonde; au contraire, supposant qu’il aurait dû se faire précéder par de riches présents pour adoucir la reine, il resta dans la cité afin de réparer cet oubli. La rue conduisant de l’église cathédrale au palais, devenue plus tard la rue de la Calandre et la rue Neuve-Notre-Dame, trouvait au débouché du petit pont, c’est-à-dire à l’extrémité de la place du Parvis actuelle, une large place, centre du commerce de la cité, bordée de maisons de négociants, sous les arcades ou les auvents desquelles ceux-ci étalaient leurs marchandises. L’ex-comte de Tours, au lieu de fuir, s’arrêta sur cette place pendant que s’achevait la messe, allant de boutique en boutique, marchandant, faisant mettre de côté les plus riches objets. Tout à coup, la grande messe terminée, un mouvement se produisit sur la place, le cortège royal défilait au milieu du peuple. Chilpéric et Frédégonde rentraient au palais. Frédégonde aperçut Leudaste continuant ses achats sous l’auvent des boutiques et, aussitôt arrivée au palais, envoya rapidement quelques hommes à elle avec l’ordre de lui amener son ennemi vivant et garrotté.

Leudaste fut arraché à sa sécurité par leur attaque; comme il était brave, il fit face au danger et fondit l’épée à la main à travers la bande; blessé, couvert de sang, il put se frayer passage et gagna le Petit Pont sur lequel il s’engagea en courant. Par malheur pour lui, le Petit Pont se trouvait alors en mauvais état, les planches du tablier étaient pourries par endroits et percées de trous. Leudaste en fuyant mit le pied dans un de ces trous et tomba en se brisant la jambe.

Il était pris; on le porta tout sanglant dans la prison de la ville. Au lieu de le faire mourir tout de suite, Frédégonde, qui ne se fût pas crue assez vengée, le fit soigner et même transporter en meilleur air dans une de ses Villas, mais au bout de quelque temps, comme l’état du blessé s’aggravait, la reine eut peur de perdre sa vengeance, elle fit jeter Leudaste en bas de son lit, le fit coucher sur le sol, la nuque appuyée sur une barre de fer, tandis qu’un bourreau frappait le malheureux sur la gorge à grands coups d’une autre barre de fer pour lui briser les vertèbres.

Dans l’histoire de la cité parisienne apparaît le nom de saint Eloi avec le règne du petit-fils de Frédégonde, Dagobert Ier. Celui-ci, mérovingien adouci, n’était plus seulement un chef barbare, mais un vrai roi, législateur ferme, réprimant sévèrement les brutalités des leudes et, à l’occasion, expiant les siennes par des fondations pieuses, comme celle de l’abbaye de Saint-Denis. Habile orfèvre et honnête homme, Eligius ou Eloi, dès le début du règne de Dagobert, devint son argentier ou maître des monnaies. Il resta personnage important, principal conseiller de Dagobert pendant tout le règne et fut ensuite évêque de Noyon. Ce n’était pas le premier marchand qui parvenait à l’épiscopat, puisque précédemment le successeur de l’évêque de Paris, Raguewode, l’ami de Frédégonde, avait été un marchand syrien nommé Eusèbe.

Saint Eloi employait ses richesses en bonnes œuvres: à Paris il fonda vers 632, au cœur de la cité, l’abbaye de Saint-Martial, vaste monastère qui tenait tout l’espace compris au nord et au sud entre les rues de la Calandre et de la Vieille-Draperie, à l’est et à l’ouest entre les rues aux Fèvres et de la Barillerie, juste devant le palais, à l’endroit occupé aujourd’hui par la caserne des pompiers. Trois cents nonnes sous la direction de l’abbesse Aurée (sainte Aure) occupaient l’abbaye; dans l’épidémie qui désola Paris en 666, enlevant une partie considérable de la population, cent soixante religieuses de Saint-Martial périrent et avec elles leur abbesse.

Le pourtour de cet enclos monastique s’appelait la ceinture Saint-Eloi. Son église Saint-Martial avait failli, peu après sa construction, être détruite par un incendie lequel, raconte la légende, s’arrêta sur une objurgation d’Eloi au saint patron de l’église. Tout pleurant de voir son œuvre ravagée par les flammes qu’activait un vent violent, Eloi en «_grande ire_» admonesta vertement saint Martial qui souffrait ainsi par sa paresse que son église fût arse et dévorée, et lui jura que s’il la laissait périr, elle ne serait jamais rebâtie. La menace fit son effet, car l’incendie aussitôt s’arrêta.

Hélas! saint Eloi n’était plus là en 1034 quand un autre incendie dévora les bâtiments de l’abbaye.

Parmi les incendies dont la cité eut à souffrir il y en eut un, en 586, au temps de Chilpéric, qui faillit la détruire complètement et fut certainement cause de la disparition de bien des édifices de la Lutèce gallo-romaine. Il commença un soir dans la maison d’un marchand sise à l’entrée méridionale de la Cité, c’est-à-dire près du Petit Pont. Une chandelle, oubliée dans un cellier à côté d’une barrique d’huile, mit le feu à cette barrique; le cellier fut bientôt en flammes et l’incendie se communiqua de proche en proche, aux maisons de bois et aux boutiques, à travers toute l’île, d’un bras de la Seine à l’autre, en suivant la grande voie entre les deux ponts, parmi le quartier des négociants.

Le palais sur la gauche ne fut pas atteint par les flammes, les églises furent aussi préservées. L’incendie endommagea fortement une vieille construction romaine, la prison de Glaucin, sise sur l’emplacement du quai aux Fleurs actuel, vers l’endroit où jusqu’à la Révolution subsista l’église Saint-Denis de la Chartre, dont le surnom de la Chartre ou prison indiquait la proximité des restes de cette prison. Les prisonniers se voyant atteints par les flammes se soulevèrent, échappèrent à leurs gardiens et purent se réfugier sur la rive gauche du fleuve, à la nouvelle église Saint-Vincent (Saint-Germain des Prés) qui était lieu d’asile.

SAINT-ÉLOI ET SAINT-MARTIAL, XVIe SIÈCLE

LE SIÈGE DE PARIS PAR LES NORMANDS

LE PASSEUR AUX VACHES ET LES ILOTS DE LA CITÉ

CHAPITRE II

LES NORMANDS

La décadence carlovingienne.--Apparition des Normands.--Serpents et dragons de mer.--Le grand siège.--L’évêque Gozlin et le comte Eudes.--Les brûlots.--Assauts repoussés au Grand Pont.--Le blocus.--Le camp de Saint-Germain l’Auxerrois.--La crue de la Seine.--La tour du Petit Pont et ses douze défenseurs.--La flotte normande traînée à terre pour éviter le passage de Paris.--L’empereur Othon.--Le palais du roi Robert.

L’EMPEREUR OTHON

Le petit royaume de Paris que s’arrachèrent les rois mérovingiens s’était fondu, au temps de Charlemagne, dans le vaste empire des Francs qui réunissait sous le sceptre du grand empereur les terres gauloises et germaines des deux rives du fleuve séparatif, du vieux Rhin alors pacifié, de chaque côté duquel depuis comme avant, hélas, de si grosses rivières de sang ont coulé. Paris n’était plus tête de royaume, c’était la petite capitale du petit duché de France en Neustrie, simple province du grand Empire d’Occident, dont le chef résidait au loin, à Aix-la-Chapelle.

Pour cet édifice de proportions trop vastes, quand mourut son constructeur, le descendant des anciens maires du palais des Mérovingiens fainéants et déchus, la décadence et la ruine commencèrent. Les lézardes présageaient l’écroulement, la ruine, et enfin le partage entre les derniers Carolingiens. En un dur et long réenfantement devait renaître une Gaule reformée peu à peu autour du duché de France. Les maîtres du duché de France, primitivement, ne se trouvaient ni plus hauts ni plus puissants que les autres ducs et comtes, de ce pays morcelé en tant de seigneuries diverses, de fiefs suzerains, de fiefs vassaux de toute importance, formés dans les anciens gouvernements petits ou grands devenus propriétés héréditaires, et dont l’ensemble compliqué forma le système féodal.

A ce moment, avec les derniers Carolingiens, un siècle de malheurs terribles va commencer pour la pauvre ville de Paris. C’est une époque douloureuse ramenant les outrages et les dévastations des invasions barbares des siècles précédents. Les Northmans ont paru sur la Seine comme sur toutes les grandes rivières de l’Europe. Dès les premières années du IXe siècle, du temps même de Charlemagne, ils ont osé avec leurs flottilles de légères barques attaquer quelques ports de l’Empire.

Après la disparition du grand Empereur, s’étant rendu compte de la richesse du pays et de la faiblesse de ses défenses désorganisées, ils s’enhardissent. Ils s’abattent sur les rivages de la Gaule, remontent fleuves et rivières, détruisant, ravageant, massacrant, enlevant les villes et les brûlant après le pillage, saccageant les abbayes pendant que les seigneurs francs s’enferment dans leurs châteaux, se rachètent égoïstement du pillage en abandonnant bourgades ou villes ouvertes aux pirates, au lieu de s’unir entre eux pour les écraser.

Calamités effroyables. Qui sauvera le pauvre peuple de la rage des Normands? Ab ira Normanorum libera nos, Domine. C’est la prière qui, à la fin de chaque messe, dans chaque église s’élève vers le ciel et s’élèvera pendant des siècles, en témoignage de l’immense panique d’une nation à peu près abandonnée sans défense aux haches des barbares. Où sont Roland et les autres paladins de l’empereur Charles à la barbe fleurie? L’audace des rois de mer grandit avec le succès, ils s’aventurent de plus en plus loin des repaires qu’ils se sont créés en s’établissant fortement à l’embouchure des fleuves, sur quelque promontoire facile à défendre, où ils entassent le butin rapporté des expéditions. Les embouchures de la Loire et de la Seine, la presqu’île au-dessous de Rouen deviennent ainsi des postes fixes, des terres normandes où débarquent continuellement les Scandinaves arrivant en flottilles par la route des Cygnes, comme leurs chants guerriers appellent la mer. Ils se créent dans les îles des fleuves des lieux de ravitaillement, des postes avancés vers lesquels ils rabattent leurs convois de butin ou les files de prisonniers enchaînés. Combien de cités importantes pillées ou brûlées, de campagnes où chaque village en vue d’une rivière n’est plus qu’un amas de décombres, sur lesquels un monceau sanglant de corps entassés représente la population qui n’a pas pu fuir.

En 837, la cité parisienne reçut leur première visite et souffrit une mise à sac sur laquelle on manque de détails. En 845, ils reparurent. Tout avait fui, n’osant risquer la résistance: marchands, prêtres, moines, avaient cherché refuge dans les bois ou dans les monastères éloignés. Le roi Charles le Chauve, avec ce qu’il avait de soldats, s’était enfermé dans l’abbaye de Saint-Denis bien emmuraillée et ouvrait des négociations. Le samedi veille de Pâques, les Normands entrèrent dans la ville sans défense, égorgèrent les malheureux qu’ils y trouvèrent encore. Les abbayes de Sainte-Geneviève et de Saint-Germain furent complètement dévastées; les pirates enlevèrent jusqu’aux lames de cuivre doré couvrant le toit de Saint-Germain des Prés. Le roi Charles le Chauve, au lieu de tomber sur eux, acheta leur retraite. Leur Koning, outre le butin, put emporter, pour les envoyer comme trophées aux chefs restés sur les grèves natales des mers du Nord, une poutre de Saint-Germain des Prés et un clou tiré d’une des portes de la ville, envoi qui permet de supposer à la cité de Paris une renommée et une illustration déjà grandes.

Le Parisis, territoire de Paris, ne fut pas longtemps tranquille; à peine la ville commençait-elle à réparer ses désastres que les Normands se remontrèrent. Deux ou trois fois en moins de dix ans les Parisiens voient apparaître remontant la Seine les flottilles de barques, les serpents et les dragons de mer, ainsi nommés par les pirates des figures de monstres marins grossièrement taillées placées à la proue. Tout cela sort de la presqu’île d’Oissel, leur citadelle, du fond de laquelle ils menacent Rouen et Paris et tiennent la haute et la basse Seine. Paris est de nouveau pillé et brûlé, les abbayes et églises dévastées, sauf quelques-unes qui purent se racheter de l’incendie par de fortes sommes données volontairement.

Le Grand Pont interceptant le cours de la Seine empêchait les barques normandes d’aller porter plus haut leurs ravages, les Normands le détruisirent et alors, le passage libre, s’élancèrent à la poursuite des marchands de Paris, qui fuyaient vers la haute Seine sur des barques où ils avaient entassé leurs biens; Charles le Chauve avec ses troupes remontait aussi le fleuve par terre, observant les mouvements des pirates sans oser les attaquer. Encore une fois il négocia avec eux et leur versa un tribut pour obtenir leur retraite.

Paris respira une vingtaine d’années, pendant lesquelles les Normands de plus en plus nombreux, de plus en plus forts dans les établissements créés par eux, dirigèrent leurs courses sur d’autres points. Pendant ce temps, Paris se repeuplait et se reconstruisait. Les édifices incendiés renaissaient de leurs cendres, les Parisiens instruits par de cruelles expériences relevaient leurs remparts trop faibles ou écroulés, et s’efforçaient de se mettre en état de repousser victorieusement des incursions nouvelles trop faciles à prévoir.

Les faubourgs des deux rives furent sacrifiés; d’ailleurs depuis le dernier sac, ils n’étaient plus constitués que par de pauvres masures rebâties parmi les ruines, au pied des abbayes incendiées et dévastées. Mais toutes les défenses de l’île de la Cité furent rétablies sous la direction de l’évêque Gozlin, les courtines furent renforcées, les tours surélevées en pierres, ou par des étages en charpente. Les ponts restaurés furent solidement défendus, le Grand Pont par une grosse tour élevée à son extrémité sur la rive droite et le Petit Pont par une autre non moins forte sur la rive gauche. La Cité ainsi, avec ses remparts à soubassements romains trempant du pied dans la Seine, ses grosses défenses du Palais à la pointe de l’île et ses ponts fortifiés, cette île hérissée de tours, de remparts enfermant les maisons entassées et serrées, paraissait de force à se faire respecter et pouvait maintenant attendre hardiment toutes les attaques. Aussi quand tout à coup, en 885, se répandit la rumeur d’une nouvelle expédition normande, on vit affluer dans cette étroite enceinte les populations des environs affolées, les moines des abbayes de la région menacée, accourant se mettre sous la protection des murailles avec les trésors des églises et leurs reliques.

L’évêque Gozlin et le comte de Paris Eudes, fils de Robert le Fort se hâtaient de terminer les travaux, notamment aux tours des ponts, postes les plus menacés.

Le 27 novembre 885 la flotte normande apparut. Elle couvrait littéralement la Seine sur une longueur de plus de deux lieues. Sept cents navires à voiles, dragons et serpents de mer suivis d’une foule de barques plus petites, s’avançaient portant de nombreuses machines de guerre et trente mille Normands conduits par le roi de mer Sigfried. Cette grande expédition avait pour objectif, après Paris, le pillage de la Bourgogne que les Normands n’avaient pas encore atteinte. Le spectacle était terrifiant, cette immense quantité de grands navires élevant leurs proues taillées en têtes fantastiques, les plats-bords protégés par des rangées de boucliers, s’avançait en ordre régulier au bruit de mille clameurs, au son des trompes de guerre déchirant l’air, pendant que derrière les boucliers, sur les plates-formes d’avant et d’arrière, la foule des guerriers brandissait haches et lances.

Arrivée sous les murailles de Paris, la flotte s’arrêta. Sigfried demanda une entrevue au comte et à l’évêque; il vint avec quelques-uns de ses hommes d’aspect sauvage et farouche, aux armes et aux casques étranges, grands gaillards blonds au teint recuit par le hâle des mers. Il réclamait le passage en haute Seine pour son expédition, c’est-à-dire la rupture du Grand Pont, promettant de respecter la ville et les biens des Parisiens. La proposition fut repoussée et tout aussitôt les Normands se préparèrent à l’attaque.

Dès le lever du jour le lendemain, les navires embossés le plus près possible de la Cité, les bandes normandes descendues à terre commencèrent l’attaque. Au milieu du plus effroyable fracas, les tours se couronnèrent de défenseurs, les flèches volaient par tous les créneaux, les machines placées en grand nombre aux bons endroits du rempart faisaient siffler les traits ou ronfler les grosses pierres, sur les assaillants qu’animait le beuglement des grandes trompes de guerre. Le plus chaud de l’affaire fut à l’assaut de la tour défendant le Grand Pont, sur la rive droite; le gros des Normands s’efforçait de la démolir ou de l’escalader malgré la grêle des projectiles lancés du pont et de la tour.

LA TOUR DU PETIT PONT.--LE GRAND SIÈGE DES NORMANDS

L’évêque Gozlin combattait ici avec son neveu Ebble, abbé de Saint-Germain des Prés, avec le comte Eudes, Robert, son frère, et le comte Ragenaire. Les pertes furent grandes des deux côtés, mais les défenseurs de la tour recevaient sans cesse du secours par le Grand Pont. L’évêque Gozlin, parmi eux, fut atteint par une flèche normande, sa blessure était légère heureusement et la défense n’en fut pas troublée. Quand la nuit vint, la tour semblait si bien une ruine que les Normands comptaient n’avoir plus qu’un effort à faire le lendemain pour l’enlever, mais les assiégés employèrent la nuit à la réparer, et le soleil levant la montra plus forte, ses brèches bouchées, ses crénelages rétablis et sa plate-forme surmontée d’un nouvel étage de charpente.

Les Normands furieux se ruèrent de nouveau sur l’amas de ruines remplissant le fossé; parmi les décombres, ils sapèrent la base de la tour. Celle-ci, par tous ses créneaux, ruisselait de poix enflammée et d’huile bouillante. Les Normands écrasés par les pierres, brûlés par le feu, s’obstinèrent; on vit ceux que l’huile brûlait, que la poix enflammée transformait en torches allumées, s’efforcer de se dégager de la mêlée pour se précipiter à la Seine. L’attaque ne cessait pas. Aux malheureux blessés sortant de la fournaise et nageant vers leurs navires, les femmes accompagnant l’expédition, les danoises restées à bord, criaient des injures pour les relancer au combat.

Mais quelques-uns des Normands attachés à la tour avaient pu creuser dans la muraille une galerie de sape, où ils se trouvaient à l’abri et qu’ils étançonnaient au fur et à mesure avec des pièces de bois. Cette mine bien préparée, ils la remplirent de fascines et de fagots enduits de goudron et y mirent le feu. L’étançonnage brûla, la tour ne s’écroula pas comme s’y attendaient les assaillants, mais il apparut un trou noir, une large ouverture dans la muraille. Les Normands, quand la fumée se fut dissipée, se jetèrent sur ce trou au fond duquel se massaient rapidement les Parisiens pour les recevoir. Le danger était terrible; heureusement un moyeu de roue lancé du haut de la tour sur la masse serrée broya bon nombre des assaillants et fit reculer les autres. Les défenseurs de la tour, vivement, travaillèrent à boucher la brèche, pendant que les Normands accumulaient sur ce point des matières enflammées. La tour disparut dans la flamme et dans la fumée, quand tout fut brûlé, elle reparut noircie mais debout, toujours chargée de défenseurs, avec la bannière de la ville flottant sur sa plate-forme. Le combat dura ainsi jusqu’à la nuit, soutenu vigoureusement par les assiégés malgré leurs pertes.

L’attaque contre la vaillante tour ne se renouvela pas le lendemain. Des remparts, on vit les Normands, renonçant à l’espoir d’enlever la ville par un coup de main, s’installer à terre pour un siège régulier. Ils établirent autour des ruines circulaires de Saint-Germain le Rond, plus tard l’Auxerrois, un vaste camp fortifié par des retranchements de pierres et de terre. Pendant que s’exécutaient ces travaux, des colonnes de pirates se lançaient dans toutes les directions, ravageant les alentours de la ville, passant leur fureur sur les malheureux qu’ils pouvaient atteindre et sur les villages et hameaux rencontrés, ramenant le butin et les approvisionnements à leur camp.

C’était donc un siège en règle que la Cité allait avoir à subir. On vit alors les Scandinaves, ces pirates dont la tactique ordinaire consistait à se jeter rapidement sur les villes ouvertes ou peu fortes, pour les emporter d’un élan, reprendre les traditions de la guerre savante, se plier à toutes les lenteurs et à toutes les difficultés d’une attaque régulière, les cheminements à couvert, la sape des murailles, la construction des catapultes, béliers, tours roulantes, etc... Des corps normands continuaient leurs massacres au loin; pendant ce temps, au camp de Saint-Germain l’Auxerrois, les assiégeants construisaient trois hautes tours, faites de grands chênes équarris et montés sur seize roues, pouvant contenir une soixantaine d’hommes armés, et terminées par une plate-forme couverte sur laquelle se manœuvrait un engin battant les crénelages de l’assiégé.

Ces tours roulantes, presque achevées, allaient pouvoir être mises en mouvement et s’avancer contre la tête de pont lorsque les assiégés réussirent à les incendier. Renonçant à en recommencer la construction, les Normands fabriquèrent une quantité de grands pavois de cuir pouvant chacun abriter cinq ou six hommes.

LE PETIT CHATELET, FIN DU XVIIIe SIÈCLE

Le 20 janvier 886, après deux mois de siège, ils tentèrent un nouvel assaut. Tous les engins en cercle autour de la forteresse du pont entrèrent eu jeu et l’accablèrent de projectiles divers, énormes pierres, javelots et balles de plomb grêlant sur les plates-formes. Couverts de leurs grands pavois comme les légions romaines faisant la tortue, les Normands s’élancèrent à l’escalade de la tour, pendant que sur la Seine les barques attaquaient le pont des deux côtés, les Normands ayant porté par terre, de l’autre côté de l’obstacle un certain nombre d’embarcations légères. S’ils pouvaient réussir à emporter ce pont par lequel se renouvelaient les défenseurs de la tour, ils comptaient bien que celle-ci ne tarderait pas à succomber.

Les intrépides défenseurs, cette fois encore eurent le dessus, et l’attaque fut repoussée. Les Normands employèrent la journée suivante à essayer de combler les fossés de la tête du pont en y jetant pêle-mêle de la terre, des fascines, des arbres, des animaux et enfin de malheureux captifs, qu’ils égorgeaient au bord du fossé à la vue des assiégés pour ébranler leur courage. L’évêque Gozlin, indigné de la cruauté des barbares, dit la chronique d’Abbon, moine de l’abbaye de Saint-Germain des Prés, témoin oculaire du siège, perça même d’une flèche un des égorgeurs de ces malheureux prisonniers.

Le fossé à peu près comblé, les Normands ont pu avancer trois béliers qui battent la tour sur chacune de ses faces, mais les défenseurs les gênent ou les détruisent avec de grosses poutres garnies de fer. La tour résiste toujours, les béliers ne l’ébranlent pas, ses mangonneaux bien manœuvrés répondent aux engins de l’attaque. Alors les Normands essaient d’autre chose, ils entassent sur trois de leurs plus gros navires des matières inflammables, des arbres entiers et y mettent le feu, traînant à la corde jusqu’au pont ces trois brûlots, au grand émoi des défenseurs qui cette fois se croient bien perdus, mais des masses de pierres coulées en avant des piles arrêtent heureusement les nefs incendiaires qui brûlent sans endommager les poutres.....

Il s’ensuivit, après ces assauts obstinés, une semaine plus tranquille sur le point attaqué. Les Normands, pour se consoler de leurs échecs successifs, incendiaient les faubourgs de la rive gauche ou reprenaient leurs courses au loin. Un événement se produisit, heureux d’abord, une crue de la Seine vint gêner les opérations des assiégeants. Au bout d’une semaine cette crue devint une véritable inondation qui dans sa violence emporta le Petit Pont réunissant la cité à la rive gauche. Ceci pouvait être fatal à la pauvre ville; désormais la tour du Petit Pont, qui faisait le pendant de celle du Grand Pont si opiniâtrement attaquée et défendue, restait isolée sur la rive gauche sans communication possible avec la ville.