MAURICE MAETERLINCK
LE
GRAND SECRET
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1921
Tous droits réservés.
Copyright 1921, by Eugène Fasquelle.
OUVRAGES DE MAURICE MAETERLINCK
DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, Éditeur
La Sagesse et la Destinée (75e mille) 1 vol. La Vie des Abeilles (93e mille) 1 vol. Le Temple Enseveli (32e mille) 1 vol. Le Double Jardin (26e mille) 1 vol. L’Intelligence des Fleurs (42e mille) 1 vol. La Mort (56e mille) 1 vol. Les Débris de la Guerre (17e mille) 1 vol. L’Hôte Inconnu (27e mille) 1 vol. Les Sentiers dans la Montagne (17e mille) 1 vol.
THÉATRE
Théâtre, Tome I.--La Princesse Maleine, L’Intruse, Les Aveugles 1 vol. Tome II.--Pelléas et Mélisande (1892), Alladine et Palomides (1894), Intérieur (1894), La Mort de Tintagiles (1894) 1 vol. Tome III.--Aglavaine et Sélysette (1896); Ariane et Barbe-Bleue (1901), Sœur Béatrice (1901) 1 vol. Joyzelle, pièce en 5 actes (13e mille) 1 vol. L’Oiseau Bleu, féerie en 6 actes et 12 tableaux (48e mille) 1 vol. La Tragédie de Macbeth, de W. Shakespeare. Traduction nouvelle avec une Introduction et des Notes (6e mille) 1 vol. Marie-Magdeleine, drame en 3 actes (6e mille) 1 vol. Monna Vanna, pièce en 3 actes (44e mille) 1 vol. Monna Vanna, drame lyrique en 4 actes et 5 tableaux, livret (musique de Henry Février) (11e mille) 1 broch. Pelléas et Mélisande, drame lyrique en 5 actes (4e mille) 1 broch. Intérieur, pièces en 1 acte (4e mille) 1 broch. La Mort de Tintagiles, drame lyrique en 5 actes 1 broch. Ariane et Barbe-Bleue, conte en 3 actes 1 broch. Le Miracle de Saint Antoine, farce en 2 actes 1 broch. Le Bourgmestre de Stilmonde, suivi de Le Sel de la Vie (6e mille) 1 vol.
CHEZ DIVERS ÉDITEURS
Le Trésor des Humbles (Mercure de France) 1 vol. Serres Chaudes (poésies).--(Lacomblez) 1 vol. L’Ornement des Noces spirituelles, de Ruysbroeck l’Admirable, traduit du flamand et précédé d’une Introduction. (Lacomblez) 1 vol. Les Disciples à Saïs et les Fragments de Novalis, traduits de l’allemand et précédés d’une Introduction (Lacomblez) 1 vol. Album de douze Chansons. (Stock) Épuisé.
B--1926--Lib.-Imp. réunies, 7, rue Saint-Benoît, Paris.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
30 exemplaires numérotés sur papier du Japon,
100 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.
PRÉLIMINAIRES
I
Qu’on ne s’attende pas à trouver ici une histoire ou une monographie méthodique de l’occultisme. Il y faudrait consacrer des volumes que remplirait forcément une grande partie du fatras que je veux avant tout épargner au lecteur. Je n’ai d’autre dessein que de dire aussi simplement que possible ce que m’ont appris plusieurs années passées dans ces régions assez décriées et peu fréquentées. J’en rapporte les impressions d’un voyageur de bonne foi qui les a parcourues en curieux plutôt qu’en croyant. Ce sera, si l’on veut, une sorte de résumé ou de mise au point provisoire. Je ne sais rien de plus que ce que pourrait apprendre le premier venu qui ferait la même excursion. Je ne suis pas un initié, je n’ai pas eu de maîtres évanescents et mystérieux venus tout exprès des confins de ce monde ou d’un autre pour me révéler les dernières vérités et me défendre de les répéter. Je n’ai pas eu accès aux bibliothèques cachées, à ces sources secrètes de la suprême Sagesse qui, paraît-il, existent quelque part, mais seront toujours pour nous comme si elles n’étaient point, attendu qu’en y pénétrant on se condamne, sous peine de mort, à un silence inviolable. Je n’ai pas davantage déchiffré d’incompréhensibles grimoires ni découvert une clef nouvelle aux livres sacrés des grandes religions. J’ai seulement lu et étudié la majeure partie de ce qui a été écrit sur ces questions; et parmi une masse énorme de documents absurdes, puérils, ressassés et inutiles, je ne me suis attaché qu’aux œuvres maîtresses qui ont vraiment à nous apprendre quelque chose que nous ne trouvons pas ailleurs. En déblayant ainsi les abords d’une étude trop souvent encombrée de débris rebutants, je faciliterai peut-être la tâche de ceux qui voudront et sauront aller plus loin que moi.
II
Grâce aux travaux d’une science assez récente, notamment grâce aux recherches des indianistes et des égyptologues, il nous est aujourd’hui beaucoup plus facile que naguère de retrouver les sources, de remonter le cours et de débrouiller le réseau souterrain du grand fleuve mystérieux qui depuis l’origine de l’histoire a coulé sous toutes les religions, sous toutes les croyances, sous toutes les philosophies, en un mot sous toutes les manifestations diurnes ou à ciel ouvert de la pensée humaine. Il n’est plus guère contestable que cette source se trouve dans l’Inde antique. De là, l’enseignement sacré se répandit probablement en Égypte, gagna la Perse ancienne, la Chaldée, satura le peuple hébreu, s’infiltra dans la Grèce et le nord de l’Europe, atteignit la Chine et même l’Amérique où la civilisation Astèque n’était qu’une réplique plus ou moins déformée de la civilisation égyptienne.
Nous avons ainsi trois grands dérivés de l’occultisme primitif, Aryo ou Atlantéo-Hindou: 1º l’occultisme antique, c’est-à-dire égyptien, persan, chaldéen, juif et celui des mystères grecs; 2º l’ésotérisme judéo-chrétien avec les Esséniens, les gnostiques, les néo-platoniciens d’Alexandrie et les kabbalistes du moyen âge, et 3º l’occultisme moderne plus ou moins imprégné des précédents, mais qui, sous le vocable d’ailleurs assez inexact d’occultisme, désigne plus spécialement, à côté des théosophes, les spirites et les métapsychistes d’aujourd’hui.
III
Quant aux sources de la source primaire, il est à peu près impossible de les retrouver. Nous n’avons ici que les affirmations de la tradition occultiste, affirmations que des découvertes historiques semblent d’ailleurs çà et là confirmer. Ces traditions attribuent l’immense réservoir de sagesse qui s’était formé quelque part, dès l’origine de l’homme, et, à ce qu’elles disent, même avant sa venue sur cette terre, à des entités plus spirituelles, à des êtres moins engagés dans la matière, à des organismes psychiques, dont les derniers venus, les Atlantes, n’auraient été que les représentants dégénérés.
Au point de vue historique, au delà de cinq ou six mille ans, sept mille peut-être, les documents nous font absolument défaut. Nous ne pouvons pas savoir comment est née la religion des Hindous et des Égyptiens. Quand nous la trouvons, elle est déjà toute faite dans ses grandes lignes, dans ses grands principes. Non seulement elle est toute faite; mais plus on remonte, plus elle est parfaite, plus elle est pure, plus elle se rapproche des plus hautes spéculations de l’agnosticisme d’aujourd’hui. Elle suppose une civilisation antérieure, dont, étant donnée la lenteur de toute évolution humaine, il est impossible d’évaluer la durée. Cette durée doit vraisemblablement se calculer par milliers de milliers d’années. C’est ici que la tradition occultiste vient à notre aide. Pourquoi cette tradition serait-elle, à priori, inacceptable et méprisable, alors que presque tout ce que nous savons de ces religions primitives est également fondé sur la tradition orale, car les textes écrits sont de beaucoup postérieurs; et qu’en outre tout ce que nous dit cette tradition concorde curieusement avec ce que nous avons appris d’autre part?
IV
En tout cas, si l’on a besoin de la tradition occultiste pour expliquer l’origine de cette sagesse qui nous paraît à bon droit surhumaine, on peut fort bien s’en passer pour ce qui concerne l’essentiel de cette sagesse même. Des textes authentiques et qu’on peut situer dans l’histoire, le contiennent tout entier; et sous ce rapport, les théosophes modernes qui prétendent avoir eu à leur disposition des documents secrets et avoir profité de révélations extraordinaires que leur auraient faites des Adeptes ou Mahatmas, d’une fraternité mystérieuse, ne nous ont rien appris qui ne se trouve dans les écrits accessibles à tous les orientalistes. Ce qui sépare les occultistes,--les théosophes de l’école de Blavatzky, par exemple, qui domine toutes les autres,--des indianistes et des égyptologues scientifiques, ce n’est pas ce qui a rapport à l’origine, à l’économie, au but de l’univers, aux fins de la terre et de l’homme, à la nature de la divinité, aux grands problèmes de la morale; ce sont presque uniquement des questions qui ont trait à la préhistoire, à la nomenclature des émanations de l’inconnaissable et à la manière de maîtriser et d’utiliser les forces inconnues de la nature.
Occupons-nous d’abord des points où ils s’accordent; ce sont du reste les plus intéressants; car tout ce qui touche à la préhistoire est forcément hypothétique, les noms et les fonctions des dieux intermédiaires n’ont qu’un intérêt de second ordre; quant à l’utilisation des forces inconnues, elle regarde plutôt les sciences métapsychiques dont nous reparlerons plus loin.
V
«Ce que nous lisons dans les Védas, dit Rudolph Steiner, l’un des plus érudits et aussi des plus déconcertants parmi les occultistes contemporains, ce que nous lisons dans les Védas, ces archives de la sagesse hindoue, ne nous donne qu’une faible idée des sublimes enseignements des anciens instructeurs et non pas dans leur forme originelle. Seul le regard du clairvoyant, porté sur les arcanes du passé, peut découvrir la sagesse inédite qui se cache derrière ces écrits.»
Historiquement, il est fort probable que Steiner a raison. En effet, comme je l’ai déjà dit, plus les textes sont anciens, plus ce qu’ils révèlent est pur et grandiose; et il est vraisemblable qu’ils ne sont eux-mêmes, selon l’expression de Steiner, qu’un écho affaibli d’enseignements plus sublimes. Mais ne possédant pas le regard du clairvoyant, nous devons nous contenter de ce que nous avons sous les yeux.
Les textes que nous possédons sont les livres sacrés de l’Inde, que viennent corroborer ceux de l’Égypte et de la Perse. L’influence qu’ils exercèrent sur la pensée humaine, sinon dans leur forme présente, du moins par la tradition orale qu’ils n’ont fait que fixer, remonte aux origines de l’histoire, se répandit partout et ne cessa jamais de se faire sentir; mais, pour le monde occidental, leur découverte et leur étude méthodique sont relativement récentes. «Il y a cinquante ans, écrivait en 1875 Max Muller, il n’existait pas un lettré qui sût traduire une ligne du Véda, une ligne du Zend-Avesta ou une ligne du Tripitâka Bouddhique, sans parler des autres dialectes ou langages.»
Si les faits prenaient d’abord, dans les annales de l’homme, les proportions qu’ils acquerront plus tard, la découverte de ces livres sacrés eût probablement bouleversé l’Europe; car c’est sans nul doute l’événement spirituel le plus important qui s’y soit produit depuis le christianisme. Mais il est rare qu’un événement spirituel ou moral se répande rapidement dans les masses. Il a contre lui trop de forces qui ont intérêt à l’étouffer. Celui-ci demeura confiné dans un petit cercle de savants et de philologues et atteignit même moins qu’il n’était présumable les métaphysiciens et les moralistes. Il attend encore l’heure de son expansion.
VI
La première question qui se pose est celle de la date de ces textes. Il est très difficile d’y donner une réponse précise; car s’il est relativement aisé de déterminer l’époque où les livres furent écrits, il est impossible d’évaluer le temps durant lequel ils existèrent uniquement dans la mémoire des hommes. Selon Max Muller, il n’y a guère de manuscrit sanscrit qui remonte plus haut que l’an mil de notre ère, et tout semble indiquer que l’écriture n’a été connue en Inde qu’au commencement de la période bouddhique (Ve siècle avant J.-C.), c’est-à-dire à la fin de la vieille littérature védique. Le Rig-Véda qui compte 1.028 hymnes, d’une moyenne de dix vers, soit 153.826 mots, a donc été conservé par le seul effort de la mémoire. Aujourd’hui encore, les Brahmanes savent tous le Rig-Véda par cœur, comme leurs ancêtres d’il y a trois mille ans. C’est au delà du Xe siècle avant J.-C. que nous devons placer le développement spontané de la pensée védique telle que nous la trouvons dans le Rig-Véda. Déjà trois cents ans avant J.-C., toujours selon Max Muller, le sanscrit avait cessé d’être parlé par le peuple, ce qui est prouvé par une inscription dont la langue est au sanscrit ce que l’italien est au latin.
Cette période des «Chandas», selon d’autres orientalistes, remonte probablement à deux ou trois mille ans avant J.-C., de sorte que nous voilà déjà à cinq mille ans, date la plus modeste et la plus prudente. «Une chose est certaine, ajoute Max Muller, c’est qu’il n’y a rien de plus ancien ni de plus primitif que les hymnes du Rig-Véda, non seulement dans l’Inde, mais dans tout le monde Aryen. En tant qu’Aryen de langue et de pensée, le Rig-Véda est notre livre sacré le plus ancien[1].»
[1] MAX MULLER, Origine et développement de la religion. Trad. J. Darmesteter, p. 142.
Depuis les travaux du grand orientaliste, d’autres savants ont notablement reculé la date des premiers manuscrits et surtout celle des premières traditions; mais ils restent encore à d’énormes distances de la computation des Brahmanes qui reportent l’origine de leurs livres à des milliers de siècles avant notre ère. «Il y a actuellement plus de cinq mille ans, dit Swâmi Dayanound Saraswati, que les Védas ont cessé d’être un objet d’études»; et selon les calculs de l’orientaliste Halled, les Çastras, d’après la chronologie des Brahmanes, doivent avoir sept millions d’années.
Sans prendre parti dans ces querelles, le seul point qu’il importe d’établir, c’est que ces livres, ou plutôt la tradition qu’ils ont recueillie et fixée, est évidemment antérieure, l’Égypte, la Chine et la Chaldée peut-être exceptées, à tout ce que nous connaissons dans l’histoire de l’homme.
VII
Cette littérature comprend d’abord les quatre Védas: le Rig, le Sama, l’_Yadjour_ et l’_Atharva-Véda_, complétés par les commentaires ou Brahmanas et les traités de philosophie appelés Aranyakas et Upanischads, auxquels il faut ajouter les Çastras, ou Sastras dont le plus connu est le Manava-Dharma-Çastra, ou Lois de Manou--qui, selon William Jones, Chézy et Loiseleur-Deslongchamps, remonte au XIIIe siècle avant notre ère,--et les premiers Pouranas.
De ces textes, le Rig est incontestablement le plus ancien. Les autres s’échelonnent sur un espace de plusieurs centaines, voire de plusieurs milliers d’années; mais tous, excepté les derniers Pouranas, sont antérieurs à l’ère chrétienne, ce qu’il ne faut pas perdre de vue, non dans un sentiment d’hostilité envers la grande religion occidentale, mais pour mettre celle-ci à sa place dans l’histoire et dans l’évolution de la pensée humaine.
Le Rig-Véda est encore plus polythéiste que panthéiste et les sommets de la doctrine n’y émergent que çà et là, par exemple dans les stances que nous citons plus loin. Ses divinités ne représentent que des forces physiques amplifiées que le Sama-Véda et surtout les Brahmanes ramenèrent par la suite à des conceptions métaphysiques et à l’unité. Le Sama-Véda affirme l’Inconnaissable et le Yadjour-Véda le Panthéisme. Quant à l’_Atharva_, le plus ancien, selon les uns, le plus récent selon les autres, il est avant tout rituel.
Ces idées furent développées par les commentaires des Brahmanes qui se multiplièrent surtout entre les XIIe et VIIe siècles avant J.-C.; mais se rattachent probablement à des traditions beaucoup plus anciennes que prétendent avoir retrouvées nos modernes théosophes, sans du reste étayer leurs assertions de preuves suffisantes.
Il faut donc, quand on parle de la religion de l’Inde, la considérer dans son ensemble, depuis le Védisme primitif, en passant par le Brahmanisme et le Krichnaïsme, jusqu’au Bouddhisme; en s’arrêtant, si l’on veut, deux ou trois siècles avant notre ère, pour éviter tout soupçon d’infiltration judéo-chrétienne.
Toute cette littérature à laquelle on peut annexer, entre bien d’autres, les textes semi-profanes du Ramayana et du Maha-Bahrata, au milieu duquel s’épanouit le Bhagavat-Gita ou Chant du Bienheureux, cette magnifique fleur du mysticisme hindou, est encore très imparfaitement connue et nous n’en possédons que ce que les Brahmanes ont bien voulu nous en livrer.
Elle soulève une foule de questions extrêmement complexes dont bien peu ont été jusqu’ici résolues. Ajoutons que la traduction des textes sanscrits, surtout des plus anciens, est encore fort incertaine. Selon Roth, le véritable fondateur de l’exégèse védique, «le traducteur qui rendra le Véda intelligible et lisible, mutatis mutandis, comme Homère l’est devenu depuis les travaux de Voss, est encore à venir et l’on ne peut guère prévoir sa venue avant le siècle prochain».
Pour se faire une idée de l’incertitude de ces traductions, il suffit de voir à titre d’exemple, à la fin du troisième volume de la Religion Védique d’Abel Bergaigne, le grand orientaliste français, les discussions qui s’élèvent entre les indianistes les plus célèbres, tels que Grassmann, Ludwig, Roth et Bergaigne lui-même, au sujet de l’interprétation de presque tous les mots essentiels de l’hymne I-123, à l’Aurore. «Elle étale, comme le dit Bergaigne, les misères de l’interprétation actuelle du _Rig-Véda_[2].»
[2] La Religion védique d’après les hymnes du Rig-Véda, par A. BERGAIGNE, t. III, p. 283 et suiv.
Les néo-théosophes se sont efforcés de résoudre quelques-uns des problèmes que soulèvent l’antiquité hindoue; mais leurs travaux, très intéressants en ce qui concerne la doctrine, sont extrêmement faibles au point de vue de la critique; et il est impossible de les suivre sur un terrain où l’on ne rencontre que des hypothèses invérifiables. La vérité c’est que, quand il s’agit de l’Inde, il faut renoncer à toute certitude chronologique. Pour prendre un minimum, sans doute très inférieur à la réalité, en laissant derrière nous une marge peut-être immense de siècles nébuleux, ne reportons pas à plus de trois ou quatre mille ans l’épanouissement des Brahmanas; nous constatons ainsi qu’existait à cette époque, au pied de l’Himalaya, une grandiose religion panthéiste et agnostique, qui plus tard devint ésotérique; et c’est tout ce qui, pour l’instant, nous importe.
VIII
Et l’Égypte, dira-t-on, ses monuments et ses hiéroglyphes ne sont-ils pas bien plus anciens? Écoutons sur ce point le très érudit égyptologue Le Page Renouf[3], une des grandes autorités en la matière. Il estime que les monuments égyptiens et leurs inscriptions ne peuvent servir de bases à des dates certaines; que les calculs fondés sur le lever héliaque des étoiles n’est pas probant, attendu que dans les textes il est plus vraisemblable qu’il s’agit de leur passage que de leur lever. Mais il est convaincu que, d’après les calculs les plus modérés, la monarchie égyptienne existait déjà plus de 2.000 ans avant que l’_Exode_ fût écrit; or, l’_Exode_ remonte probablement à l’an 1310 avant J.-C.; et la date de la grande pyramide ne peut être reportée à moins de 3.000 ou 4.000 ans avant notre ère. Ces calculs, de même que ceux qui font commencer l’ère chinoise 2.697 ans avant J.-C., nous ramènent assez curieusement à l’époque assignée par les indianistes au développement de la pensée védique, développement qui suppose une période de gestation et de formation infiniment plus reculée. Ils n’impliquent pas du reste que la civilisation égyptienne, tout comme la civilisation hindoue, ne soit beaucoup plus ancienne. Un autre grand égyptologue, Léonard Horner, de 1851 à 1854, fit creuser dans la vallée du Nil, en divers endroits, quatre-vingt-quinze puits. On constate que la hauteur que le Nil ajoute chaque siècle à son lit d’alluvions est de 5 pouces, hauteur qui doit être moindre pour les couches inférieures, à cause de la pression; or, jusqu’aux profondeurs de 75 pieds, on trouva des sculptures de granit, des figures humaines et animales, des mosaïques, des vases, des fragments de briques et de poteries (celles-ci aux grandes profondeurs). Comme il y a 12 pouces dans un pied, cela nous reporte à plus de 17.000 ou 18.000 ans. A une profondeur de 33 pieds 6 pouces on exhuma une tablette avec des inscriptions qui, d’après un calcul facile, avait par conséquent près de 8.000 ans. L’hypothèse de puits ou citernes, sur lesquels on serait tombé par hasard, doit être écartée, car le même fait s’est vérifié partout. Ces constatations, pour le dire en passant, donnent une fois de plus raison aux traditions occultistes, touchant l’antiquité de la civilisation humaine. Cette antiquité prodigieuse est en outre confirmée par les observations sidérales des anciens. Il existe par exemple un catalogue d’étoiles qu’on appelle le catalogue de Souryo-Shiddhanto; or, les différences de position de huit de ces étoiles fixes, prises au hasard, démontrent que les observations de Souryo remontent à plus de 58.000 ans.
[3] P. LE PAGE RENOUF, Lectures on the Origin and Growth of Religion as illustrated by the Religion of Ancient Egypt.
IX
Est-ce l’Inde ou l’Égypte qui fut l’héritière directe de la sagesse légendaire que nous léguèrent des peuples plus anciens, notamment les probables Atlantes? Dans l’état présent de notre science, et sans tenir compte des traditions occultistes, il n’est pas encore possible de répondre.
Il y a moins d’un siècle on ignorait à peu près complètement l’Égypte antique. On ne la connaissait que par des ouï-dire et des légendes plus ou moins fantaisistes recueillies par des historiens tard venus et surtout par les divagations des philosophes et des théurgistes de l’époque Alexandrine. C’est seulement en 1820, que Jean-François Champollion, grâce au triple texte de la célèbre pierre hiéroglyphique de Rosette, trouva la clef de l’écriture mystérieuse qui couvre tous les monuments, tous les tombeaux et presque tous les objets de la terre des Pharaons. Mais la mise en œuvre de la découverte fut longue et pénible; et ce n’est guère que quarante ans plus tard que l’un des plus illustres successeurs de Champollion, de Rougé, put dire qu’il n’y avait plus de texte égyptien qu’on ne fût à même de traduire. On déchiffra des documents sans nombre, et on acquit, quant au sens matériel de la plupart des inscriptions, une certitude presque définitive.
Néanmoins, il paraît de plus en plus probable que sous le sens littéral des inscriptions religieuses, s’en cache un autre qu’on ne peut pénétrer. C’est l’hypothèse à laquelle, en présence du flottement de bien des mots, aboutissent forcément les égyptologues les plus objectifs, les plus scientifiques, bien qu’ils ajoutent aussitôt que rien ne la confirme formellement. Il est donc extrêmement vraisemblable que sous la religion officielle enseignée aux profanes, il y en avait une autre réservée aux prêtres et aux initiés; et l’hypothèse à laquelle sont contraints les savants, vient ici confirmer une fois de plus les assertions des occultistes, notamment celles des néo-platoniciens d’Alexandrie, au sujet des mystères égyptiens.
X
Quoi qu’il en soit, des textes sur l’authenticité desquels il n’y a pas le moindre doute, le Livre des Morts, les Livres des hymnes, le Recueil des sentences morales de Ptahhoteph, le plus ancien livre de la terre, puisqu’il est contemporain des Pyramides, et beaucoup d’autres, permettent de nous faire une idée très précise de la haute morale d’abord et surtout de la théosophie fondamentale de l’Égypte, avant que cette théosophie ne se corrompît pour donner satisfaction au vulgaire et ne se transformât en un monstrueux polythéisme, qui du reste fut toujours plus apparent que réel.
Or, plus les textes sont anciens, plus leurs enseignements se rapprochent de la tradition hindoue. Qu’ils soient antérieurs ou postérieurs à ceux-ci, la question est en somme secondaire; ce qui est plus intéressant, c’est le problème de l’origine commune, origine unique et immémoriale, dont la probabilité s’accroît à chaque pas qu’on hasarde dans la préhistoire. Plus on remonte dans le temps, plus nettement se révèle l’accord sur les points essentiels. Voici, par exemple, l’idée que se faisait de Dieu la religion égyptienne à ses débuts. Nous en trouverons un peu plus loin l’original ou la réplique hindoue, de même que nous aurons l’occasion de confronter les deux théogonies, les deux cosmogonies et les deux morales qui sont évidemment les sources de toutes les théogonies, de toutes les cosmogonies et de toutes les morales de l’humanité.
Pour l’Égyptien qui a gardé la foi des origines, il n’y a qu’un seul Dieu, un Dieu unique. «Pas d’autre que lui.»--«Il est le seul être vivant en substance et en vérité.»--«Tu es seul et des millions d’êtres procèdent de toi.»--«Il a fait toutes choses et lui seul n’a pas été fait.»--«Partout et toujours, il est l’unique substance et il est inapprochable.»--«Il est l’un de l’un.»--«Il est hier, aujourd’hui et demain.»--«Il est Dieu se faisant Dieu, existant par lui-même, l’être double, c’est-à-dire, s’engendrant lui-même, générateur dès le commencement.»
«Voici plus de cinq mille ans, dit de Rougé, que dans la vallée du Nil commença l’hymne à l’unité de Dieu et à l’immortalité de l’âme... La croyance à l’unité du Dieu suprême et à ses attributs comme créateur et législateur de l’homme qu’il dota d’une âme immortelle, voilà les notions primitives, serties comme des diamants indestructibles dans les superfétations mythologiques accumulées par les siècles qui ont passé sur cette antique civilisation[4].»
[4] DE ROUGÉ, Annales de la Philosophie chrétienne, t. XX, p. 327.
Assurément, il n’y a pas ici, dans la définition de la divinité, la pénétration, la subtilité et l’espace métaphysique, le bonheur d’expression, la magnificence verbale, le génie, en un mot, que nous trouverons dans les définitions hindoues. C’est que l’esprit égyptien est plus froid, plus sec, plus sobre, plus anguleux, plus réaliste, il a une imagination plus concrète, que l’inaccessible infini n’enflamme pas comme celle des peuples de l’Asie. Au surplus, ne perdons pas de vue que nous ne connaissons pas encore le sens secret qui se cache peut-être au fond de ces définitions. En tout cas, telles que nous les lisons, l’idée est la même et marque une même origine, que l’on peut, conformément aux traditions ésotériques et en attendant d’autres éclaircissements, appeler la pensée Atlantéenne. C’est une supposition que vient confirmer du reste le fameux passage du Timée, d’après lequel, au dire du prêtre égyptien qui parlait à Solon, l’Égypte aurait été, il y a 12.000 ans, une colonie Atlantéenne.
XI
Pour le Mazdéisme ou Zoroastrisme, la troisième des grandes religions, le problème de la filiation est plus simple, bien que celui des dates soit également compliqué. Zoroastre, ou plutôt l’un des Zoroastres, le dernier, aurait vécu, selon Aristote, au VIIe siècle avant notre ère. Pline le fait remonter à dix siècles avant Moïse, Hermippe de Smyrne, qui traduisit ses livres en grec, à 4.000 ans avant la prise de Troie et Eudoxe à 6.000 ans avant la mort de Platon.
La science moderne, comme le constate Édouard Schuré d’après les savantes études d’Eugène Burnouf, de Spiegel, de James Darmesteter et de Harlez, déclare qu’il n’est pas possible de fixer la date où vécut le grand philosophe iranien, auteur du Zend-Avesta, mais la recule en tout cas à 2.500 ans avant J.-C. Max Muller, de son côté, a fourni la preuve que Zoroastre ou Zarathustra et ses disciples avaient résidé dans l’Inde. «Plusieurs des dieux zoroastriens, ajoute-t-il, ne sont que des réflexions, des déflexions des dieux primitifs et authentiques des Védas.» Ici il n’y a donc pas le moindre doute au sujet de l’antériorité des livres hindous; et en même temps est corroborée une fois de plus la fabuleuse antiquité de ces livres ou de ces traditions.
Ces observations préliminaires, dont le développement exigerait des volumes, suffisent,--et c’est ce qui nous intéresse pour l’instant,--à établir que l’enseignement qu’on retrouve dans la suite des temps au fond de toutes les religions, sous forme de mystères, d’initiation, de doctrine secrète, remonte, selon les calculs les plus timides, à des milliers d’années. Elles suffisent en tout cas à écarter la thèse assez puérile de ceux qui soutiennent qu’il est relativement récent et a subi l’influence des révélations judéo-chrétiennes. On ne défend plus sérieusement cette thèse; mais on tourne la difficulté en disant: Oui, il y a des vérités de cette religion primitive et même des textes ayant date plus ou moins certaine, antérieurs à Moïse et à Jésus-Christ; mais qui pourrait faire le départ des interpolations successives qui les ont transformés?
Il existe dans l’Inde, paraît-il, plus de 1.200 textes des Védas et plus de 350 textes des Lois de Manou, sans compter ceux des livres sacrés que les Brahmes ne nous ont pas livrés, et il est incontestable que dans ces textes ou dans les enseignements qu’ils reproduisent, se trouvent d’évidentes interpolations. Il ne faut jamais perdre de vue que la religion orientale que nous appelons vulgairement et fort improprement le Bouddhisme, se divise en trois grandes périodes qui correspondent assez exactement aux trois périodes qu’on pourrait marquer dans le christianisme, à savoir le Védisme ou la religion primitive, que les Brahmanes commentèrent, compliquèrent et corrompirent enfin à leur profit et qui devint le Brahmanisme contre lequel se révolta et que réforma au Ve siècle avant J.-C. Siddharta Gautama Bouddha ou Çakya-Mouni.
Les indianistes, grâce surtout aux repères historiques que leur donne l’institution des castes, les changements de langue et de mètre, ont appris à démêler assez facilement, dans les textes suspects, ces trois courants; et sous la luxuriance et l’enchevêtrement des interpolations, apparaissent toujours les grandes lignes et les vérités essentielles qui nous importent seules.
L’INDE
I
Voyons d’abord l’idée qu’en même temps que les Égyptiens, et beaucoup plus probablement avant eux, se faisaient de la divinité ces ancêtres dont les traditions ont au moins 5.000 ou 6.000 ans et qui eux-mêmes tenaient ces traditions de peuples aujourd’hui disparus, dont la dernière trace dans la mémoire des hommes, selon le Timée et le Critias de Platon, remonte à cent vingt siècles.
Je fais grâce au lecteur de l’inextricable nomenclature de la mythologie orientale, de la pullulation des dieux anthropomorphes que les prêtres de l’Inde, comme ceux de l’Égypte, de la Perse et de tous les temps et de tous les pays, furent forcés de créer pour répondre aux exigences de l’idolâtrie populaire. Je lui épargne également l’ostentation d’une érudition facile et prodigue de noms imprononçables, pour en venir directement et m’en tenir uniquement à la notion essentielle de la cause première, telle qu’on la trouve aux sources les plus reculées, et qui, peu à peu, si elle ne fut pas cachée au vulgaire ne fut plus comprise par lui, et devint le grand secret de l’élite des prêtres et des initiés.
Écoutons tout de suite le Rig-Véda, le plus authentique écho des plus immémoriales traditions, quand il aborde la question formidable:
«Il n’y avait ni l’Être ni le Non-Être. Il n’y avait ni l’atmosphère, ni le ciel au-dessus. Qu’est-ce qui se meut? En quel sens? Sous la garde de qui? Y avait-il des eaux et le profond abîme?
«Ni la mort n’était alors, ni l’immortalité. Le jour n’était pas séparé de la nuit. Seul, l’Un respirait, sans souffle étranger, de lui-même; et il n’y avait rien d’autre que lui.
«Alors s’éveilla en lui pour la première fois le désir; ce fut le premier germe de l’esprit. Le lien de l’Être, ils le découvrirent dans le Non-Être, les sages s’efforçant, pleins d’intelligence, en leur cœur...
«Qui sait, qui peut nous dire d’où naquit, d’où vint la création, et si les dieux ne sont nés qu’après elle? Qui sait d’où elle est venue?
«D’où cette création est venue, si elle est créée ou non créée, celui dont l’œil veille sur elle du plus haut ciel, celui-là seul le sait, et encore le sait-il?[5]»
[5] Rig, X, 129.
Est-il possible de trouver dans les annales humaines, paroles plus grandioses, plus chargées d’angoisse solennelle et qui rendent un son plus auguste, plus sacré et plus redoutable? Est-il possible de trouver à la base de tout, aveu d’ignorance plus total et plus irréductible; et du fond de notre agnosticisme que des milliers d’années ont agrandi, pourrions-nous en élargir l’horizon? D’emblée il dépasse tout et va plus loin que nous n’oserons jamais aller de peur de désespérer, puisqu’il ne craint pas de se demander si l’Être suprême sait ce qu’il a fait, sait s’il a créé ou non et doute s’il a pris conscience de lui-même...
II
Écoutons ensuite le Sama-Véda confirmer et développer ce magnifique aveu d’ignorance:
«Si tu dis: Je connais parfaitement l’Être suprême, tu te trompes; qui pourrait dénombrer ses attributs? Si tu dis: Je pense le connaître, non que je croie le connaître parfaitement ni ne pas le connaître du tout, mais je le connais partiellement; car celui qui connaît toutes les manifestations des dieux qui procèdent de lui, connaît l’Être suprême, si tu dis cela tu te trompes, ce n’est pas le connaître que de ne pas l’ignorer entièrement.
«Celui, au contraire, qui croit ne pas le connaître, c’est celui qui le connaît; et celui qui croit le connaître, c’est celui qui ne le connaît pas. Il est regardé comme incompréhensible par ceux qui le connaissent le plus et connu parfaitement par ceux qui l’ignorent entièrement.»
A cet agnosticisme fondamental, l’_Yadjour-Véda_ vient ajouter son panthéisme total:
«Le sage fixe ses regards sur cet être mystérieux dans lequel existe perpétuellement l’univers qui n’a pas d’autre base que Lui. En Lui ce monde est enfermé, c’est de Lui que ce monde est sorti. Il est enlacé et tissu dans toutes les créatures sous les diverses formes de l’existence.
«Cet être unique, que rien ne peut atteindre, est plus rapide que la pensée; et les dieux eux-mêmes ne peuvent comprendre ce moteur suprême qui les a tous devancés. Il est loin et près de toutes choses. Il remplit cet univers entier et le dépasse encore infiniment.
«Quand l’homme sait voir tous les êtres dans ce Suprême Esprit, et ce Suprême Esprit dans tous les êtres, il ne peut plus dédaigner quoi que ce soit.
«Ils sont tombés dans une nuit bien profonde ceux qui ne croient pas à l’identité des êtres; ils sont tombés dans une nuit bien plus profonde encore ceux qui ne croient qu’à leur identité.
«Il gagne d’être immortel celui qui croit à l’identité éternelle des êtres.
«Tous les êtres sont dans ce Suprême Esprit, et ce Suprême Esprit est dans tous les êtres.
«Les êtres lui apparaissent tels qu’ils furent de toute éternité, toujours semblables à eux-mêmes.»
III
Nos ancêtres s’efforcèrent de creuser cet immense aveu d’ignorance, de peupler ce néant abyssal où l’homme ne pouvait respirer et cherchèrent à définir cet être suprême qu’une tradition plus préhistorique qu’eux-mêmes n’avait pas osé concevoir. Il n’est pas de spectacle plus passionnant que cette lutte de nos pères d’il y a soixante ou cent siècles contre l’Inconnaissable; et, pour en donner une idée, je leur emprunte leur propre voix en ne reproduisant que les termes presque désespérés dont ils se servirent dans leurs livres sacrés les plus anciens et les plus authentiques, qu’il faut lire sans se laisser effrayer par l’incohérence des images qui est, comme le remarque Bergaigne, le pain quotidien de la poésie védique.
Dieu, nous disent-ils, est l’Être et le grand tout existant par lui-même, incognoscible et cause sans cause de toutes les causes. Il est l’ancien des anciens et l’inconnu de l’inconnu. Il est tout et dans tout, l’âme éternelle de tous les êtres, que nul ne peut comprendre. Il est la réunion de toutes les formes matérielles, intellectuelles et morales de l’universalité des êtres. Il est l’unique, le germe primordial, non révélé de tout, la profondeur inconnue, la substance incréée de l’inconnu. «Non, non, est son Nom», et tout oscille perpétuellement entre «Tout est, rien n’est.» «La mer seule connaît la profondeur de la mer, l’espace seul connaît l’étendue de l’espace, Dieu seul peut connaître Dieu.» Il est le contenant inconnu de tout; il est le non-être parce qu’il est l’Être absolu, quelque chose qui n’est rien tout en étant tout. «Celui qui est et qui pourtant n’est pas, cause éternelle qui n’a pas d’être, l’Indécouvert et l’Indécouvrable, qu’aucune créature ne peut comprendre», dit Manou. Il n’est pas quelque chose, il n’est pas un être connu ou visible et l’on ne peut lui appliquer le nom d’aucun objet qui soit connu. Il est le caché des cachés, il est «Cela», le principe passif et latent. Le monde est son nom, son image; mais son existence première qui contient tout en soi est seule réellement existante. Cet univers est lui, il vient de lui, il retourne en lui. Tous les mondes ne font qu’un avec lui, car ils ne sont que par sa volonté; volonté éternelle et innée en toutes choses. Cette volonté se révèle dans ce que nous appelons la création, la conservation et la destruction de l’univers; mais il n’y a pas de création à proprement parler, car tout existant en lui depuis toujours, la création n’est qu’une émanation de ce qui était en lui. Cette émanation rend simplement visible à nos yeux ce qui ne l’était pas. De même, il n’y a pas de destruction, celle-ci n’étant qu’une inhalation de ce qui avait été exhalé; et cette inhalation ne fait à son tour que rendre invisible ce qui avait été vu; car tout est indestructible, puisque tout n’est que la substance de l’Être suprême qui lui-même n’a ni commencement ni fin, dans l’espace et le temps.
IV
Avoir sondé aussi profondément et sur une telle étendue, dès ce que notre ignorance appelle les origines, le mystère infini de la cause première inconnaissable, suppose évidemment une civilisation, une accumulation de pensées, de méditations, une expérience, une contemplation et une pénétration de l’univers qui sont bien faites pour nous émerveiller et nous humilier. Nous regagnons à peine les sommets d’où descendirent ces idées où panthéisme et monothéisme se confondent et ne forment plus qu’un dans l’incommensurable inconnu. Et qui sait si nous les aurions regagnés sans leur aide? Il y a moins d’un siècle, nous ignorions encore ces définitions dans leur netteté, dans leur grandeur originales; mais elles s’étaient infiltrées partout, elles flottaient en débris sur les eaux souterraines de toutes les religions, et d’abord sur celles de la religion officielle de l’Égypte où le «Noun» est aussi inconnaissable que le «Cela» hindou, et où, selon la tradition occultiste, comme révélation suprême, à la fin de la dernière initiation, on jetait en courant, dans l’oreille de l’adepte, ces mots terribles: «Osiris est un dieu noir!» c’est-à-dire un dieu qu’on ne peut pas connaître, qu’on ne connaîtra jamais!... Elles flottaient également sous la Bible, sinon sous celle de la Vulgate où elles deviennent méconnaissables, du moins sous celle d’hébraïsants comme Fabre d’Olivet qui lui ont, ou croient lui avoir restitué son sens véritable. Elles flottaient aussi sous les mystères de la Grèce qui n’étaient qu’une réplique déformée et pâlie des mystères égyptiens. Elles flottaient encore, et plus près de la surface, sous les doctrines des Esséniens qui, au dire de Pline, vécurent le long des rives de la Mer Morte pendant des milliers de siècles. «_Per sæculorum millia_» ce qui est évidemment exagéré. Elles flottaient dans la Kabbale, tradition des anciens initiés juifs, qui prétendent avoir conservé la loi orale que Dieu donna à Moïse sur le Sinaï et qui, transmise de bouche en bouche, fut écrite par les savants rabbins du Moyen âge. Elles flottaient sous les enseignements et les rêves extraordinaires des Gnostiques, héritiers probables des introuvables Esséniens, sous ceux des néo-platoniciens et sous le christianisme primitif, comme dans les ténèbres où se perdaient les malheureux Hermétistes médiévaux, parmi des textes de plus en plus mutilés et corrompus et des lueurs de plus en plus incertaines et dangereuses.
V
Voilà donc une grande vérité, la première de toutes, la vérité radicale, à laquelle nous sommes revenus: le caractère inconnaissable de la cause sans cause de toutes les causes. Mais cette cause ou ce Dieu, nous l’aurions toujours ignoré, ensevelis en lui, s’il ne s’était manifesté. Il fallait bien le faire sortir de son inactivité qui pour nous équivalait au néant, attendu que l’univers paraît avoir une existence et que nous-mêmes croyons vivre en lui. Dégagée de l’enchevêtrement des lianes théogoniques et théologiques qui bientôt l’envahirent de toutes parts, la cause première, ou plutôt la cause éternelle,--car n’ayant pas de commencement, elle ne peut être première ni seconde,--n’a jamais rien créé. Il n’y a pas eu de création vu que, de toute éternité tout existe en cette cause, sous une forme invisible à nos yeux, mais plus réelle que s’ils la voyaient, puisque nos yeux ne sont faits que pour voir l’illusion. Au point de vue de cette illusion, ce tout, qui existe toujours, apparaît ou disparaît selon un rythme éternel que scandent le sommeil et le réveil de la cause éternelle. «C’est ainsi, disent les Lois de Manou, que par un réveil et par un repos alternatifs, l’Être immuable fait revivre et mourir éternellement tout cet assemblage de créatures mobiles et immobiles[6].» Il s’exhale ou il expire et l’esprit descend dans la matière qui n’est qu’une forme visible de l’esprit, et les mondes innombrables naissent, se multiplient et évoluent dans l’univers. Il s’inhale ou il aspire; la matière rentre dans l’esprit qui n’est qu’une forme invisible de la matière, les mondes disparaissent, sans périr, et réintègrent la cause éternelle, pour en ressortir au réveil de Brahma, c’est-à-dire des milliards d’années après, pour y rentrer encore, au retour du sommeil, des milliards d’années plus tard; et il en fut et il en sera toujours ainsi, de toute éternité, dans toute éternité, sans commencement, sans arrêt et sans fin.
[6] Lois de Manou, I, 57.
VI
C’est encore un immense aveu d’ignorance; et ce nouvel aveu, si haut qu’on remonte, le plus ancien de tous, est aussi le plus profond, le plus complet et le plus grandiose. Cette explication de l’incompréhensible univers, qui n’explique rien parce qu’on n’explique pas l’inexplicable, est plus admissible que toutes celles que nous pourrions donner et peut-être la seule que nous puissions accepter sans nous heurter à chaque pas aux objections insurmontables et aux questions sans réponse de notre raison.
Ce second aveu, nous le trouvons à l’origine des deux religions-mères. En Égypte, même dans l’Égypte superficielle et exotérique que nous connaissons seule, et sans tenir compte du sens secret qu’ont probablement les hiéroglyphes, il prend une forme analogue. Il n’y a pas non plus création proprement dite, mais extériorisation d’un principe spirituel éternel et latent. Tout être et toute chose existent de toute éternité dans le «Noun», et y retournent après la mort. Le «Noun» est «l’abîme» de la Genèse; un esprit divin indéfini y flotte, portant en lui la somme des existences futures, d’où son nom de «Toum», qui signifie à la fois Néant et Totalité. Quand «Toum» voulut fonder dans son cœur tout ce qui existe, il se dressa parmi ce qui était dans le Noun, hors du Noun et des choses inertes, et le soleil «Râ» exista, la Lumière fut. Mais il n’y avait pas trois dieux, l’abîme, l’esprit dans l’abîme, la lumière hors de l’abîme. Toum, extériorisé par la force de son désir créateur, est devenu Râ-soleil, sans cesser d’être Toum, sans cesser d’être Noun. Il dit de lui-même: «Je suis Toum, celui qui existait seul dans le Noun. Je suis le Dieu grand qui se crée lui-même, c’est-à-dire le Noun, père des dieux.» Il est la somme des existences des êtres. Et pour exprimer cette idée que le démiurge a tout créé de son propre fonds, le célèbre papyrus de Leyde explique: «Il n’existait pas d’autre dieu avant lui, ni d’autre dieu avec lui, quand il a dit ses formes, il n’existait pas de mère pour lui qui lui ait fait son nom (en Égypte nommer équivalait à créer), point de père pour lui qui l’ait émis en disant: «C’est moi qui t’ai créé[7].»
[7] Cf. A. MORET, Les Mystères égyptiens, p. 110 et suiv., et PIERRET, Études égyptologiques, p. 414.
Pour créer, le dieu égyptien pense d’abord, puis parle le monde. (C’est déjà le Verbe, le fameux Logos des philosophes alexandrins que nous retrouverons plus tard.) Son intelligence suprême prend le nom de Phtah, son cœur, c’est-à-dire l’esprit qui l’anime, c’est Horus, et le Verbe, instrument de la création, c’est Thot. Nous avons ainsi: Phtah-Horus-Thot, démiurge-esprit-verbe, trinité dans l’unité Toum. Par la suite, comme dans les religions védique, perse et chaldéenne, le dieu suprême et inconnaissable est peu à peu relégué dans l’oubli, et l’on ne parle plus que de ses émanations innombrables dont les noms varient de siècle à siècle et parfois de ville à ville. C’est ainsi que dans le «Livre des Morts», Osiris qui devient le dieu le plus connu de l’Égypte dit qu’il est Toum.
Dans le Mazdéisme ou Zoroastrisme, qui n’est qu’une adaptation du Védisme au caractère Iranien, le dieu suprême n’est pas le créateur tout puissant qui pouvait faire le monde comme il le voulait; il est soumis aux lois inflexibles de la cause première inconnue qu’il est peut-être lui-même. En Chaldée, carrefour où se rencontrent les religions de l’Inde, de l’Égypte et de la Perse, c’est encore la substance existant par elle-même, incréée, qui donne naissance à tout, ne créant pas parce que tout existe en elle, mais se manifestant périodiquement en reflétant son image dans le monde visible à nos yeux. Dans la Kabbale, dernier écho et contre-épreuve des enseignements ésotériques de la Chaldée et de l’Égypte, nous retrouvons le même aveu: l’esprit incréé, éternel, incognoscible, incompris dans sa pure essence, contient en soi le principe de tout ce qui existe et ne se manifeste et ne se rend visible à l’homme que par ses émanations.
Enfin, si nous ouvrons la Bible, non plus dans sa traduction restreinte, superficielle et empirique, mais dans une version qui aille au fond du sens intime, essentiel et radical des mots hébreux, telle que celle que tenta Fabre d’Olivet, nous trouvons, au premier verset de la Genèse: «Premièrement-en-principe, c’est-à-dire avant tout, Il, Elohim, Lui-les-dieux, l’Être étant, créa, c’est-à-dire ne fit pas quelque chose de rien, mais tira d’un élément inconnu, fit passer du principe à l’essence, l’ipséité-des-cieux et l’ipséité-de-la-terre».
«Et la terre existait, puissance contingente d’être, dans une puissance d’être; et l’obscurité (force compressive et durcissante) était sur la face de l’abîme (puissance universelle et contingente d’être); et le souffle de Lui-les-dieux (force expansive et dilatante) était générativement mouvant sur la face des eaux (passivité universelle)[8].»
[8] FABRE D’OLIVET, La Langue hébraïque restituée, t. II, p. 25-27.
N’est-il pas curieux de constater que cette traduction littérale nous ramène bien près de l’Inde, de l’idée du principe inconnu; et plus près encore de la création hindoue: passage du principe à l’essence, expansion de l’être des êtres qui contient tout, et de l’extériorisation, à son réveil, de ce qu’il renfermait en puissance durant son sommeil? Or, rappelons-nous qu’en 1875, Max Muller écrivait «Qu’il y a cinquante ans, il n’existait pas un seul lettré qui sût traduire une ligne du Véda». Il faut donc croire, malgré l’affirmation du grand Orientaliste, ou que Fabre d’Olivet était capable de le traduire, ou qu’il en avait saisi l’esprit dans les traditions de la Kabbale, qu’il ne pouvait connaître que par la très incomplète et très infidèle Kabbala Denudata de Rosenroth, ou enfin que le texte hébreu, s’il dit réellement ce qu’il lui fait dire, comme tout semble le prouver, reproduit étrangement les principes hindous, car sa traduction, fruit de longs travaux antérieurs, parut en 1815, c’est-à-dire dix ou vingt ans avant qu’on eût appris à lire le sanscrit et les hiéroglyphes égyptiens.
VII
Est-il possible aujourd’hui, avec tout ce que nous croyons savoir, ou plutôt avec tout ce que nous savons enfin que nous ne savons pas, de donner de la divinité une idée plus vaste, plus profondément négative que celle qu’en donnèrent ces religions des débuts de l’humanité; et qui réponde mieux à l’immense ignorance sans espoir où nous nous débattrons toujours au sujet de la cause première; et ne nous trouvons-nous pas ici à d’énormes hauteurs au-dessus des dieux plus ou moins anthropomorphes qui succédèrent à l’inconnaissable suprême de la religion qui fut la mère méconnue de toutes les autres? N’est-ce pas à son énigme sans nom que nous revenons enfin, après avoir erré si longtemps, perdu tant de siècles et tant de forces, commis tant d’erreurs et de crimes à la chercher où elle n’était pas, loin des cimes primitives sur lesquelles elle nous attendait depuis des milliers et des milliers d’années?
VIII
Mais il fallait orner et peupler cet aveu d’ignorance, meubler ce néant sans bornes, animer cette abstraction qui dépasse les limites de l’entendement, et dont les hommes ne pouvaient se contenter. C’est à quoi s’évertuèrent toutes les religions, à commencer par celle qui d’abord l’avait osé faire.
J’écarte une fois de plus les broussailles des théogonies, simples à leur origine, mais bientôt inextricables, pour m’en tenir aux grandes lignes. Dans la religion primitive, nous l’avons déjà vu, la cause inconnue, à un moment donné, pris dans l’infini des temps, recommençant ce qu’elle fit de toute éternité, se réveille, se dédouble, s’objective, se reflète dans la passivité universelle, et devient, jusqu’au prochain sommeil, notre univers visible. De cette cause inconnue, existant par elle-même, qui se divise en deux parties pour rendre visible ce qui était latent en elle, naissent Brahma ou Nara, le père, Nari, la mère universelle, dont naît à son tour Viradj, le fils, l’univers. Cette triade primitive prenant ensuite une forme plus anthropomorphe, devient Brahma, le créateur, Vichnou, le conservateur, et Siva, le destructeur et régénérateur. En Égypte, c’est Noun, Toum, Râ, puis Phtah, Horus, Thot, qui deviennent ensuite Osiris, Isis et Horus.
A la suite de ces premières subdivisions de la cause inconnue, se précipite, à flots pressés, dans les panthéons primitifs, la foule des dieux qui ne sont que des émanations intermittentes, des délégations transitoires, des bourgeons éphémères de la cause première, des personnifications de plus en plus humaines de ses manifestations, de ses volontés, de ses attributs ou de ses facultés. Nous n’avons pas à les étudier ici, mais il est intéressant de marquer au passage les vérités profondes que rencontrent presque toujours ces cosmogonies et ces théogonies immémoriales et qui sont peu à peu confirmées par la science. Est-ce le seul hasard qui, par exemple, ait voulu que la terre émanât du chaos, se formât et se couvrît de vie, exactement dans l’ordre qu’elles indiquent? Selon le livre de Manou, l’éther engendre l’air, l’air en se transformant engendre la lumière; l’air et la lumière qui engendrent la chaleur produisent l’eau; et celle-ci est la matrice de tous les êtres vivants. «Lorsque ce monde fut sorti de l’obscurité, dit le Bhâgavatâ Purana, contemporain du Véda selon les Hindous, les principes élémentaires subtils produisirent la semence végétale qui anima d’abord les plantes. Des plantes, la vie passa dans des corps fantastiques qui naquirent de la boue des eaux; puis, par une série de formes et d’animaux différents, arriva jusqu’à l’homme.»--«Ils passèrent successivement par les végétaux, les vers, les insectes, les serpents, les tortues, les bestiaux et les animaux sauvages, tel est le degré inférieur», dit encore Manou, qui ajoute: «Les êtres acquièrent les qualités de ceux qui les précèdent, de telle sorte que plus un être est éloigné dans la série, plus il a de qualités[9].»
[9] Lois de Manou, I, 20.
N’est-ce pas toute l’évolution darwinienne, confirmée par la géologie et prévue il y a au moins 6.000 ans? D’autre part, n’est-ce pas à la théorie de l’«Akasha», que nous nommons plus grossièrement l’éther, source unique de tous les corps, que revient notre physique[10]? Ces exemples, que l’on pourrait multiplier à l’infini, ne sont-ils pas troublants? D’où venaient à nos ancêtres préhistoriques, dans une nuit et une déréliction qu’on s’imaginait épouvantables, ces intuitions extraordinaires, ces connaissances et ces certitudes que nous reconquerrons à peine; et s’ils ont vu juste sur ces points que nous pouvons par hasard contrôler, n’y a-t-il pas lieu de se demander s’ils n’ont pas vu plus juste et plus loin que nous sur bien d’autres questions où ils sont aussi affirmatifs et qui jusqu’ici ont échappé à notre vérification? Il est certain que pour en arriver où ils étaient, ils devaient avoir derrière eux un trésor de traditions, d’observations, d’expériences, de sagesse, en un mot, dont nous nous formons difficilement une idée; mais à laquelle, en attendant mieux, nous devrions faire confiance un peu plus que nous ne le faisons, et dont nous pourrions tirer profit pour apaiser nos craintes, apprendre à connaître et à rassurer notre avenir d’outre-tombe et guider notre vie.
[10] Il est vrai que les récentes théories d’Einstein nient l’existence de l’éther et supposent que l’énergie rayonnante, la lumière visible par exemple, se propage d’une manière indépendante à travers l’espace vide absolu. Mais outre que ces théories semblent encore discutables, il convient de faire remarquer que l’éther scientifique auquel, jusqu’à Einstein, étaient forcés de recourir nos savants modernes, n’est pas exactement l’Akasha hindou, beaucoup plus subtil et plus immatériel, une sorte d’élément spirituel ou d’énergie divine, l’espace incréé, impérissable, infini.
IX
Nous venons de voir que les religions primitives et celles qui en dérivent s’accordent sur le caractère éternellement inconnaissable de la cause première; et que leurs explications au sujet du passage du non-être à l’être, du passif à l’actif, du dédoublement générateur de la triade, sont à peu près les mêmes.