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ŒUVRES COMPLÈTES
DE
VICTOR HUGO
POÉSIE
VII
TOUS DROITS RÉSERVÉS
ÉDITION DÉFINITIVE D'APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX
ŒUVRES COMPLÈTES
DE
VICTOR HUGO
ILLUSTRÉES DE GRAVURES A L'EAU-FORTE
D'APRÈS LES DESSINS DE
FRANÇOIS FLAMENG
POÉSIE
VII
LA LÉGENDE DES SIÈCLES
I
PARIS
ÉDITION HETZEL-QUANTIN
LIBRAIRIE A. HOUSSIAUX
FRANÇIS GUILLOT, SUCCESSEUR
7, RUE PERRONET, 7
A LA FRANCE
Livre, qu'un vent t'emporte
En France, où je suis né!
L'arbre déraciné
Donne sa feuille morte.
V. H.
PRÉFACE
DE LA PREMIÈRE SÉRIE
Hauteville-House. Septembre 1857.
Les personnes qui voudront bien jeter un coup d'œil sur ce livre ne s'en feraient pas une idée précise, si elles y voyaient autre chose qu'un commencement.
Ce livre est-il donc un fragment? Non. Il existe à part. Il a, comme on le verra, son exposition, son milieu et sa fin.
Mais, en même temps, il est, pour ainsi dire, la première page d'un autre livre.
Un commencement peut-il être un tout? Sans doute. Un péristyle est un édifice.
L'arbre, commencement de la forêt, est un tout. Il appartient à la vie isolée, par la racine, et à la vie en commun, par la séve. A lui seul, il ne prouve que l'arbre, mais il annonce la forêt.
Ce livre, s'il n'y avait pas quelque affectation dans des comparaisons de cette nature, aurait, lui aussi, ce double caractère. Il existe solitairement et forme un tout; il existe solidairement et fait partie d'un ensemble.
Cet ensemble, que sera-t-il?
Exprimer l'humanité dans une espèce d'œuvre cyclique; la peindre successivement et simultanément sous tous ses aspects, histoire, fable, philosophie, religion, science, lesquels se résument en un seul et immense mouvement d'ascension vers la lumière; faire apparaître, dans une sorte de miroir sombre et clair--que l'interruption naturelle des travaux terrestres brisera probablement avant qu'il ait la dimension rêvée par l'auteur--cette grande figure une et multiple, lugubre et rayonnante, fatale et sacrée, l'Homme; voilà de quelle pensée, de quelle ambition, si l'on veut, est sortie la Légende des siècles.
Le volume qu'on va lire n'en contient que la première partie, la première série, comme dit le titre.
Les poëmes qui composent ce volume ne sont donc autre chose que des empreintes successives du profil humain, de date en date, depuis Ève, mère des hommes, jusqu'à la Révolution, mère des peuples; empreintes prises, tantôt sur la barbarie, tantôt sur la civilisation, presque toujours sur le vif de l'histoire; empreintes moulées sur le masque des siècles.
Quand d'autres volumes se seront joints à celui-ci, de façon à rendre l'œuvre un peu moins incomplète, cette série d'empreintes, vaguement disposées dans un certain ordre chronologique, pourra former une sorte de galerie de la médaille humaine.
Pour le poëte comme pour l'historien, pour l'archéologue comme pour le philosophe, chaque siècle est un changement de physionomie de l'humanité. On trouvera dans ce volume, qui, nous le répétons, sera continué et complété, le reflet de quelques-uns de ces changements de physionomie.
On y trouvera quelque chose du passé, quelque chose du présent, et comme un vague mirage de l'avenir. Du reste, ces poëmes, divers par le sujet, mais inspirés par la même pensée, n'ont entre eux d'autre nœud qu'un fil, ce fil qui s'atténue quelquefois au point de devenir invisible, mais qui ne casse jamais, le grand fil mystérieux du labyrinthe humain, le Progrès.
Comme dans une mosaïque, chaque pierre a sa couleur et sa forme propre; l'ensemble donne une figure. La figure de ce livre, on l'a dit plus haut, c'est l'Homme.
Ce volume d'ailleurs, qu'on veuille bien ne pas l'oublier, est à l'ouvrage dont il fait partie, et qui sera mis au jour plus tard, ce que serait à une symphonie l'ouverture. Il n'en peut donner l'idée exacte et complète, mais il contient une lueur de l'œuvre entière.
Le poëme que l'auteur a dans l'esprit n'est ici qu'entr'ouvert.
Quant à ce volume pris en lui-même, l'auteur n'a qu'un mot à en dire. Le genre humain, considéré comme un grand individu collectif accomplissant d'époque en époque une série d'actes sur la terre, a deux aspects, l'aspect historique et l'aspect légendaire. Le second n'est pas moins vrai que le premier; le premier n'est pas moins conjectural que le second.
Qu'on ne conclue pas de cette dernière ligne--disons-le en passant--qu'il puisse entrer dans la pensée de l'auteur d'amoindrir la haute valeur de l'enseignement historique. Pas une gloire, parmi les splendeurs du génie humain, ne dépasse celle du grand historien philosophe. L'auteur, seulement, sans diminuer la portée de l'histoire, veut constater la portée de la légende. Hérodote fait l'histoire, Homère fait la légende.
C'est l'aspect légendaire qui prévaut dans ce volume et qui en colore les poëmes. Ces poëmes se passent l'un à l'autre le flambeau de la tradition humaine. Quasi cursores. C'est ce flambeau, dont la flamme est le vrai, qui fait l'unité de ce livre. Tous ces poëmes, ceux du moins qui résument le passé, sont de la réalité historique condensée ou de la réalité historique devinée. La fiction parfois, la falsification jamais; aucun grossissement de lignes; fidélité absolue à la couleur des temps et à l'esprit des civilisations diverses. Pour citer des exemples, la Décadence romaine n'a pas un détail qui ne soit rigoureusement exact; la barbarie mahométane ressort de Cantemir, à travers l'enthousiasme de l'historiographe turc, telle qu'elle est exposée dans les premières pages de Zim-Zizimi et de Sultan Mourad.
Du reste, les personnes auxquelles l'étude du passé est familière reconnaîtront, l'auteur n'en doute pas, l'accent réel et sincère de tout ce livre. Un de ces poëmes (Première rencontre du Christ avec le tombeau) est tiré, l'auteur pourrait dire traduit, de l'évangile. Deux autres (le Mariage de Roland, Aymerillot) sont des feuillets détachés de la colossale épopée du moyen âge (Charlemagne, emperor à la barbe florie). Ces deux poëmes jaillissent directement des livres de gestes de la chevalerie. C'est de l'histoire écoutée aux portes de la légende.
Quant au mode de formation de plusieurs des autres poëmes dans la pensée de l'auteur, on pourra s'en faire une idée en lisant les quelques lignes placées en note avant la pièce intitulée les Raisons du Momotombo; lignes d'où cette pièce est sortie. L'auteur en convient, un rudiment imperceptible, perdu dans la chronique ou dans la tradition, à peine visible à l'œil nu, lui a souvent suffi. Il n'est pas défendu au poëte et au philosophe d'essayer sur les faits sociaux ce que le naturaliste essaye sur les faits zoologiques, la reconstruction du monstre d'après l'empreinte de l'ongle ou l'alvéole de la dent.
Ici lacune, là étude complaisante et approfondie d'un détail, tel est l'inconvénient de toute publication fractionnée. Ces défauts de proportion peuvent n'être qu'apparents. Le lecteur trouvera certainement juste d'attendre, pour les apprécier définitivement, que la Légende des siècles ait paru en entier. Les usurpations, par exemple, jouent un tel rôle dans la construction des royautés au moyen âge et mêlent tant de crimes à la complication des investitures, que l'auteur a cru devoir les présenter sous leurs trois principaux aspects dans les trois drames, le Petit Roi de Galice, Éviradnus, la Confiance du marquis Fabrice. Ce qui peut sembler aujourd'hui un développement excessif s'ajustera plus tard à l'ensemble.
Les tableaux riants sont rares dans ce livre; cela tient à ce qu'ils ne sont pas fréquents dans l'histoire.
Comme on le verra, l'auteur, en racontant le genre humain, ne l'isole pas de son entourage terrestre. Il mêle quelquefois à l'homme, il heurte à l'âme humaine, afin de lui faire rendre son véritable son, ces êtres différents de l'homme que nous nommons bêtes, choses, nature morte, et qui remplissent on ne sait quelles fonctions fatales dans l'équilibre vertigineux de la création.
Tel est ce livre. L'auteur l'offre au public sans rien se dissimuler de sa profonde insuffisance. C'est une tentative vers l'idéal. Rien de plus.
Ce dernier mot a besoin peut-être d'être expliqué.
Plus tard, nous le croyons, lorsque plusieurs autres parties de ce livre auront été publiées, on apercevra le lien qui, dans la conception de l'auteur, rattache la Légende des siècles à deux autres poëmes, presque terminés à cette heure, et qui en sont, l'un le dénoûment, l'autre le commencement: la Fin de Satan, Dieu.
L'auteur, du reste, pour compléter ce qu'il a dit plus haut, ne voit aucune difficulté à faire entrevoir, dès à présent, qu'il a esquissé dans la solitude une sorte de poëme d'une certaine étendue où se réverbère le problème unique, l'Être, sous sa triple face: l'Humanité, le Mal, l'Infini; le progressif, le relatif, l'absolu; en ce qu'on pourrait appeler trois chants, la Légende des siècles, la Fin de Satan, Dieu.
Il publie aujourd'hui un premier carton de cette esquisse. Les autres suivront.
Nul ne peut répondre d'achever ce qu'il a commencé, pas une minute de continuation certaine n'est assurée à l'œuvre ébauchée; la solution de continuité, hélas! c'est tout l'homme; mais il est permis, même au plus faible, d'avoir une bonne intention et de la dire.
Or, l'intention de ce livre est bonne.
L'épanouissement du genre humain de siècle en siècle, l'homme montant des ténèbres à l'idéal, la transfiguration paradisiaque de l'enfer terrestre, l'éclosion lente et suprême de la liberté, droit pour cette vie, responsabilité pour l'autre; une espèce d'hymne religieux à mille strophes, ayant dans ses entrailles une foi profonde et sur son sommet une haute prière; le drame de la création éclairé par le visage du créateur, voilà ce que sera, terminé, ce poëme dans son ensemble; si Dieu, maître des existences humaines, y consent.
LA VISION
D'OU EST SORTI CE LIVRE
*
J'eus un rêve, le mur des siècles m'apparut.
C'était de la chair vive avec du granit brut, Une immobilité faite d'inquiétude, Un édifice ayant un bruit de multitude, Des trous noirs étoilés par de farouches yeux, Des évolutions de groupes monstrueux, De vastes bas-reliefs, des fresques colossales; Parfois le mur s'ouvrait et laissait voir des salles, Des antres où siégeaient des heureux, des puissants, Des vainqueurs abrutis de crime, ivres d'encens, Des intérieurs d'or, de jaspe et de porphyre; Et ce mur frissonnait comme un arbre au zéphyre; Tous les siècles, le front ceint de tours ou d'épis, Étaient là, mornes sphinx sur l'énigme accroupis; Chaque assise avait l'air vaguement animée; Cela montait dans l'ombre; on eût dit une armée Pétrifiée avec le chef qui la conduit Au moment qu'elle osait escalader la Nuit; Ce bloc flottait ainsi qu'un nuage qui roule; C'était une muraille et c'était une foule; Le marbre avait le sceptre et le glaive au poignet, La poussière pleurait et l'argile saignait, Les pierres qui tombaient avaient la forme humaine. Tout l'homme, avec le souffle inconnu qui le mène, Ève ondoyante, Adam flottant, un et divers, Palpitaient sur ce mur, et l'être, et l'univers, Et le destin, fil noir que la tombe dévide. Parfois l'éclair faisait sur la paroi livide Luire des millions de faces tout à coup. Je voyais là ce Rien que nous appelons Tout; Les rois, les dieux, la gloire et la loi, les passages Des générations à vau-l'eau dans les âges; Et devant mon regard se prolongeaient sans fin Les fléaux, les douleurs, l'ignorance, la faim, La superstition, la science, l'histoire, Comme à perte de vue une façade noire.
Et ce mur, composé de tout ce qui croula, Se dressait, escarpé, triste, informe. Où cela? Je ne sais. Dans un lieu quelconque des ténèbres.
*
Il n'est pas de brouillards, comme il n'est point d'algèbres, Qui résistent, au fond des nombres ou des cieux, A la fixité calme et profonde des yeux; Je regardais ce mur d'abord confus et vague, Où la forme semblait flotter comme une vague, Où tout semblait vapeur, vertige, illusion; Et, sous mon œil pensif, l'étrange vision Devenait moins brumeuse et plus claire, à mesure Que ma prunelle était moins troublée et plus sûre.
*
Chaos d'êtres, montant du gouffre au firmament! Tous les monstres, chacun dans son compartiment; Le siècle ingrat, le siècle affreux, le siècle immonde; Brume et réalité! nuée et mappemonde! Ce rêve était l'histoire ouverte à deux battants; Tous les peuples ayant pour gradins tous les temps; Tous les temples ayant tous les songes pour marches; Ici les paladins et là les patriarches; Dodone chuchotant tout bas avec Membré; Et Thèbe, et Raphidim, et son rocher sacré Où, sur les juifs luttant pour la terre promise, Aaron et Hur levaient les deux mains de Moïse; Le char de feu d'Amos parmi les ouragans; Tous ces hommes, moitié princes, moitié brigands, Transformés par la fable avec grâce ou colère, Noyés dans les rayons du récit populaire, Archanges, demi-dieux, chasseurs d'hommes, héros Des Eddas, des Védas et des Romanceros; Ceux dont la volonté se dresse fer de lance; Ceux devant qui la terre et l'ombre font silence; Saül, David; et Delphe, et la cave d'Endor Dont on mouche la lampe avec des ciseaux d'or; Nemrod parmi les morts; Booz parmi les gerbes; Des Tibères divins, constellés, grands, superbes, Étalant à Caprée, au forum, dans les camps, Des colliers, que Tacite arrangeait en carcans; La chaîne d'or du trône aboutissant au bagne. Ce vaste mur avait des versants de montagne. O nuit! rien ne manquait à l'apparition, Tout s'y trouvait, matière, esprit, fange et rayon; Toutes les villes, Thèbe, Athènes, des étages De Romes sur des tas de Tyrs et de Carthages; Tous les fleuves, l'Escaut, le Rhin, le Nil, l'Aar, Le Rubicon disant à quiconque est césar: --Si vous êtes encor citoyens, vous ne l'êtes Que jusqu'ici.--Les monts se dressaient, noirs squelettes. Et sur ces monts erraient les nuages hideux, Ces fantômes traînant la lune au milieu d'eux. La muraille semblait par le vent remuée; C'étaient des croisements de flamme et de nuée, Des jeux mystérieux de clartés, des renvois D'ombre d'un siècle à l'autre et du sceptre aux pavois Où l'Inde finissait par être l'Allemagne, Où Salomon avait pour reflet Charlemagne; Tout le prodige humain, noir, vague, illimité; La liberté brisant l'immuabilité; L'Horeb aux flancs brûlés, le Pinde aux pentes vertes; Hicétas précédant Newton, les découvertes Secouant leurs flambeaux jusqu'au fond de la mer, Jason sur le dromon, Fulton sur le steamer; La Marseillaise, Eschyle, et l'ange après le spectre; Capanée est debout sur la porte d'Électre, Bonaparte est debout sur le pont de Lodi; Christ expire non loin de Néron applaudi. Voilà l'affreux chemin du trône, ce pavage De meurtre, de fureur, de guerre, d'esclavage; L'homme-troupeau! cela hurle, cela commet Des crimes sur un morne et ténébreux sommet, Cela frappe, cela blasphème, cela souffre, Hélas! et j'entendais sous mes pieds, dans le gouffre, Sangloter la misère aux gémissements sourds, Sombre bouche incurable et qui se plaint toujours. Et sur la vision lugubre, et sur moi-même Que j'y voyais ainsi qu'au fond d'un miroir blême, La vie immense ouvrait ses difformes rameaux; Je contemplais les fers, les voluptés, les maux, La mort, les avatars et les métempsycoses, Et dans l'obscur taillis des êtres et des choses Je regardais rôder, noir, riant, l'œil en feu, Satan, ce braconnier de la forêt de Dieu.
*
Quel titan avait peint cette chose inouïe? Sur la paroi sans fond de l'ombre épanouie Qui donc avait sculpté ce rêve où j'étouffais? Quel bras avait construit avec tous les forfaits, Tous les deuils, tous les pleurs, toutes les épouvantes, Ce vaste enchaînement de ténèbres vivantes? Ce rêve, et j'en tremblais, c'était une action Ténébreuse entre l'homme et la création; Des clameurs jaillissaient de dessous les pilastres; Des bras sortant du mur montraient le poing aux astres; La chair était Gomorrhe et l'âme était Sion; Songe énorme! c'était la confrontation De ce que nous étions avec ce que nous sommes; Les bêtes s'y mêlaient, de droit divin, aux hommes, Comme dans un enfer ou dans un paradis; Les crimes y rampaient, de leur ombre grandis; Et même les laideurs n'étaient pas malséantes A la tragique horreur de ces fresques géantes. Et je revoyais là le vieux temps oublié. Je le sondais. Le mal au bien était lié Ainsi que la vertèbre est jointe à la vertèbre.
Cette muraille, bloc d'obscurité funèbre,
Montait dans l'infini vers un brumeux matin.
Blanchissant par degrés sur l'horizon lointain,
Cette vision sombre, abrégé noir du monde,
Allait s'évanouir dans une aube profonde,
Et, commencée en nuit, finissait en lueur.
Le jour triste y semblait une pâle sueur;
Et cette silhouette informe était voilée
D'un vague tournoiement de fumée étoilée.
Tandis que je songeais, l'œil fixé sur ce mur Semé d'âmes, couvert d'un mouvement obscur Et des gestes hagards d'un peuple de fantômes, Une rumeur se fit sous les ténébreux dômes, J'entendis deux fracas profonds, venant du ciel En sens contraire au fond du silence éternel; Le firmament que nul ne peut ouvrir ni clore Eut l'air de s'écarter.
*
Du côté de l'aurore,
L'esprit de l'Orestie, avec un fauve bruit,
Passait; en même temps, du côté de la nuit,
Noir génie effaré fuyant dans une éclipse,
Formidable, venait l'immense Apocalypse;
Et leur double tonnerre à travers la vapeur,
A ma droite, à ma gauche, approchait, et j'eus peur
Comme si j'étais pris entre deux chars de l'ombre.
Ils passèrent. Ce fut un ébranlement sombre.
Et le premier esprit cria: Fatalité!
Le second cria: Dieu! L'obscure éternité
Répéta ces deux cris dans ses échos funèbres.
Ce passage effrayant remua les ténèbres; Au bruit qu'ils firent, tout chancela; la paroi Pleine d'ombres, frémit; tout s'y mêla; le roi Mit la main à son casque et l'idole à sa mitre; Toute la vision trembla comme une vitre, Et se rompit, tombant dans la nuit en morceaux; Et quand les deux esprits, comme deux grands oiseaux, Eurent fui, dans la brume étrange de l'idée, La pâle vision reparut lézardée, Comme un temple en ruine aux gigantesques fûts, Laissant voir de l'abîme entre ses pans confus.
*
Lorsque je la revis, après que les deux anges L'eurent brisée au choc de leurs ailes étranges, Ce n'était plus ce mur prodigieux, complet, Où le destin avec l'infini s'accouplait, Où tous les temps groupés se rattachaient au nôtre, Où les siècles pouvaient s'interroger l'un l'autre Sans que pas un fît faute et manquât à l'appel; Au lieu d'un continent, c'était un archipel; Au lieu d'un univers, c'était un cimetière; Par places se dressait quelque lugubre pierre, Quelque pilier debout, ne soutenant plus rien; Tous les siècles tronqués gisaient; plus de liens; Chaque époque pendait démantelée; aucune N'était sans déchirure et n'était sans lacune; Et partout croupissaient sur le passé détruit Des stagnations d'ombre et des flaques de nuit. Ce n'était plus, parmi les brouillards où l'œil plonge, Que le débris difforme et chancelant d'un songe, Ayant le vague aspect d'un pont intermittent Qui tombe arche par arche et que le gouffre attend, Et de toute une flotte en détresse qui sombre; Ressemblant à la phrase interrompue et sombre Que l'ouragan, ce bègue errant sur les sommets, Recommence toujours sans l'achever jamais.
Seulement l'avenir continuait d'éclore Sur ces vestiges noirs qu'un pâle orient dore, Et se levait avec un air d'astre, au milieu D'un nuage où, sans voir de foudre, on sentait Dieu.
*
De l'empreinte profonde et grave qu'a laissée Ce chaos de la vie à ma sombre pensée, De cette vision du mouvant genre humain, Ce livre, où près d'hier on entrevoit demain, Est sorti, reflétant de poëme en poëme Toute cette clarté vertigineuse et blême; Pendant que mon cerveau douloureux le couvait, La légende est parfois venue à mon chevet, Mystérieuse sœur de l'histoire sinistre; Et toutes deux ont mis leur doigt sur ce registre.
Et qu'est-ce maintenant que ce livre, traduit Du passé, du tombeau, du gouffre et de la nuit? C'est la tradition tombée à la secousse Des révolutions que Dieu déchaîne et pousse; Ce qui demeure après que la terre a tremblé; Décombre où l'avenir, vague aurore, est mêlé; C'est la construction des hommes, la masure Des siècles, qu'emplit l'ombre et que l'idée azure, L'affreux charnier-palais en ruine, habité Par la mort et bâti par la fatalité, Où se posent pourtant parfois, quand elles l'osent, De la façon dont l'aile et le rayon se posent, La liberté, lumière, et l'espérance, oiseau; C'est l'incommensurable et tragique monceau, Où glissent, dans la brèche horrible, les vipères Et les dragons, avant de rentrer aux repaires, Et la nuée avant de remonter au ciel; Ce livre, c'est le reste effrayant de Babel; C'est la lugubre Tour des Choses, l'édifice Du bien, du mal, des pleurs, du deuil, du sacrifice, Fier jadis, dominant les lointains horizons, Aujourd'hui n'ayant plus que de hideux tronçons, Épars, couchés, perdus dans l'obscure vallée; C'est l'épopée humaine, âpre, immense,--écroulée.
Guernesey.--Avril 1857.
LA
LÉGENDE DES SIÈCLES
I
LA TERRE
HYMNE
Elle est la terre, elle est la plaine, elle est le champ. Elle est chère à tous ceux qui sèment en marchant; Elle offre un lit de mousse au pâtre; Frileuse, elle se chauffe au soleil éternel, Rit, et fait cercle avec les planètes du ciel Comme des sœurs autour de l'âtre.
Elle aime le rayon propice aux blés mouvants,
Et l'assainissement formidable des vents,
Et les souffles, qui sont des lyres,
Et l'éclair, front vivant qui, lorsqu'il brille et fuit,
Tout ensemble épouvante et rassure la nuit
A force d'effrayants sourires.
Gloire à la terre! Gloire à l'aube où Dieu paraît! Au fourmillement d'yeux ouverts dans la forêt, Aux fleurs, aux nids que le jour dore! Gloire au blanchissement nocturne des sommets! Gloire au ciel bleu qui peut, sans s'épuiser jamais, Faire des dépenses d'aurore!
La terre aime ce ciel tranquille, égal pour tous,
Dont la sérénité ne dépend pas de nous,
Et qui mêle à nos vils désastres,
A nos deuils, aux éclats de rires effrontés,
A nos méchancetés, à nos rapidités,
La douceur profonde des astres.
La terre est calme auprès de l'océan grondeur; La terre est belle; elle a la divine pudeur De se cacher sous les feuillages; Le printemps son amant vient en mai la baiser; Elle envoie au tonnerre altier pour l'apaiser La fumée humble des villages.
Ne frappe pas, tonnerre. Ils sont petits, ceux-ci. La terre est bonne; elle est grave et sévère aussi; Les roses sont pures comme elle; Quiconque pense, espère et travaille lui plaît, Et l'innocence offerte à tout homme est son lait, Et la justice est sa mamelle.
La terre cache l'or et montre les moissons;
Elle met dans le flanc des fuyantes saisons
Le germe des saisons prochaines,
Dans l'azur les oiseaux qui chuchotent: aimons!
Et les sources au fond de l'ombre, et sur les monts
L'immense tremblement des chênes.
L'harmonie est son œuvre auguste sous les cieux; Elle ordonne aux roseaux de saluer, joyeux Et satisfaits, l'arbre superbe; Car l'équilibre, c'est le bas aimant le haut; Pour que le cèdre altier soit dans son droit, il faut Le consentement du brin d'herbe.
Elle égalise tout dans la fosse, et confond
Avec les bouviers morts la poussière que font
Les Césars et les Alexandres;
Elle envoie au ciel l'âme et garde l'animal;
Elle ignore, en son vaste effacement du mal,
La différence de deux cendres.
Elle paie à chacun sa dette, au jour la nuit, A la nuit le jour, l'herbe aux rocs, aux fleurs le fruit; Elle nourrit ce qu'elle crée, Et l'arbre est confiant quand l'homme est incertain; O confrontation qui fait honte au destin, O grande nature sacrée!
Elle fut le berceau d'Adam et de Japhet, Et puis elle est leur tombe; et c'est elle qui fait Dans Tyr qu'aujourd'hui l'on ignore, Dans Sparte et Rome en deuil, dans Memphis abattu, Dans tous les lieux où l'homme a parlé, puis s'est tu, Chanter la cigale sonore.
Pourquoi? Pour consoler les sépulcres dormants. Pourquoi? Parce qu'il faut faire aux écroulements Succéder les apothéoses, Aux voix qui disent Non les voix qui disent Oui, Aux disparitions de l'homme évanoui Le chant mystérieux des choses.
La terre a pour amis les moissonneurs; le soir, Elle voudrait chasser du vaste horizon noir L'âpre essaim des corbeaux voraces, A l'heure où le bœuf las dit: Rentrons maintenant; Quand les bruns laboureurs s'en reviennent traînant Les socs pareils à des cuirasses.
Elle enfante sans fin les fleurs qui durent peu; Les fleurs ne font jamais de reproches à Dieu; Des chastes lys, des vignes mûres, Des myrtes frissonnant au vent, jamais un cri Ne monte vers le ciel vénérable, attendri Par l'innocence des murmures.
Elle ouvre un livre obscur sous les rameaux épais;
Elle fait son possible, et prodigue la paix
Au rocher, à l'arbre, à la plante,
Pour nous éclairer, nous, fils de Cham et d'Hermès,
Qui sommes condamnés à ne lire jamais
Qu'à de la lumière tremblante.
Son but, c'est la naissance et ce n'est pas la mort; C'est la bouche qui parle et non la dent qui mord; Quand la guerre infâme se rue Creusant dans l'homme un vil sillon de sang baigné, Farouche, elle détourne un regard indigné De cette sinistre charrue.
Meurtrie, elle demande aux hommes: A quoi sert
Le ravage? Quel fruit produira le désert?
Pourquoi tuer la plaine verte?
Elle ne trouve pas utiles les méchants,
Et pleure la beauté virginale des champs
Déshonorés en pure perte.
La terre fut jadis Cérès, Alma Cérès,
Mère aux yeux bleus des blés, des prés et des forêts;
Et je l'entends qui dit encore:
Fils, je suis Démèter, la déesse des dieux;
Et vous me bâtirez un temple radieux
Sur la colline Callichore.
II
D'ÈVE A JÉSUS
LE SACRE DE LA FEMME
I
L'aurore apparaissait; quelle aurore? Un abîme D'éblouissement, vaste, insondable, sublime; Une ardente lueur de paix et de bonté. C'était aux premiers temps du globe; et la clarté Brillait sereine au front du ciel inaccessible, Etant tout ce que Dieu peut avoir de visible; Tout s'illuminait, l'ombre et le brouillard obscur; Des avalanches d'or s'écroulaient dans l'azur; Le jour en flamme, au fond de la terre ravie, Embrasait les lointains splendides de la vie; Les horizons, pleins d'ombre et de rocs chevelus Et d'arbres effrayants que l'homme ne voit plus, Luisaient, comme le songe et comme le vertige, Dans une profondeur d'éclair et de prodige; L'éden pudique et nu s'éveillait mollement; Les oiseaux gazouillaient un hymne si charmant, Si frais, si gracieux, si suave et si tendre, Que les anges distraits se penchaient pour l'entendre, Le seul rugissement du tigre était plus doux; Les halliers où l'agneau paissait avec les loups, Les mers où l'hydre aimait l'alcyon, et les plaines Où les ours et les daims confondaient leurs haleines, Hésitaient, dans le chœur des concerts infinis, Entre le cri de l'antre et la chanson des nids. La prière semblait à la clarté mêlée; Et sur cette nature encore immaculée Qui du verbe éternel avait gardé l'accent, Sur ce monde céleste, angélique, innocent, Le matin, murmurant une sainte parole, Souriait, et l'aurore était une auréole. Tout avait la figure intègre du bonheur; Pas de bouche d'où vînt un souffle empoisonneur; Pas un être qui n'eût sa majesté première; Tout ce que l'infini peut jeter de lumière Éclatait pêle-mêle à la fois dans les airs; Le vent jouait avec cette gerbe d'éclairs Dans le tourbillon libre et fuyant des nuées; L'enfer balbutiait quelques vagues huées Qui s'évanouissaient dans le grand cri joyeux Des eaux, des monts, des bois, de la terre et des cieux. Les vents et les rayons semaient de tels délires Que les forêts vibraient comme de grandes lyres; De l'ombre à la clarté, de la base au sommet, Une fraternité vénérable germait; L'astre était sans orgueil et le ver sans envie; On s'adorait d'un bout à l'autre de la vie; Une harmonie égale à la clarté, versant Une extase divine au globe adolescent, Semblait sortir du cœur mystérieux du monde; L'herbe en était émue, et le nuage, et l'onde, Et même le rocher qui songe et qui se tait; L'arbre, tout pénétré de lumière, chantait; Chaque fleur, échangeant son souffle et sa pensée Avec le ciel serein d'où tombe la rosée, Recevait une perle et donnait un parfum; L'Être resplendissait, Un dans Tout, Tout dans Un; Le paradis brillait sous les sombres ramures De la vie ivre d'ombre et pleine de murmures, Et la lumière était faite de vérité; Et tout avait la grâce, ayant la pureté. Tout était flamme, hymen, bonheur, douceur, clémence, Tant ces immenses jours avaient une aube immense!
II
Ineffable lever du premier rayon d'or, Du jour éclairant tout sans rien savoir encor! O matin des matins! amour! joie effrénée De commencer le temps, l'heure, le mois, l'année! Ouverture du monde! instant prodigieux! La nuit se dissolvait dans les énormes cieux Où rien ne tremble, où rien ne pleure, où rien ne souffre; Autant que le chaos la lumière était gouffre; Dieu se manifestait dans sa calme grandeur, Certitude pour l'âme et pour les yeux splendeur; De faîte en faîte, au ciel et sur terre, et dans toutes Les épaisseurs de l'être aux innombrables voûtes, On voyait l'évidence adorable éclater; Le monde s'ébauchait; tout semblait méditer; Les types primitifs, offrant dans leur mélange Presque la brute informe et rude et presque l'ange, Surgissaient, orageux, gigantesques, touffus; On sentait tressaillir sous leurs groupes confus La terre, inépuisable et suprême matrice; La création sainte, à son tour créatrice, Modelait vaguement des aspects merveilleux, Faisait sortir l'essaim des êtres fabuleux Tantôt des bois, tantôt des mers, tantôt des nues, Et proposait à Dieu des formes inconnues Que le temps, moissonneur pensif, plus tard changea; On sentait sourdre, et vivre, et végéter déjà Tous les arbres futurs, pins, érables, yeuses, Dans des verdissements de feuilles monstrueuses; Une sorte de vie excessive gonflait La mamelle du monde au mystérieux lait; Tout semblait presque hors de la mesure éclore; Comme si la nature, en étant proche encore, Eût pris, pour ses essais sur la terre et les eaux, Une difformité splendide au noir chaos.
Les divins paradis, pleins d'une étrange séve, Semblent au fond des temps reluire dans le rêve, Et, pour nos yeux obscurs, sans idéal, sans foi, Leur extase aujourd'hui serait presque l'effroi; Mais qu'importe à l'abîme, à l'âme universelle Qui dépense un soleil au lieu d'une étincelle, Et qui, pour y pouvoir poser l'ange azuré, Fait croître jusqu'aux cieux l'éden démesuré!
Jours inouïs! le bien, le beau, le vrai, le juste, Coulaient dans le torrent, frissonnaient dans l'arbuste; L'aquilon louait Dieu de sagesse vêtu; L'arbre était bon; la fleur était une vertu; C'est trop peu d'être blanc, le lys était candide; Rien n'avait de souillure et rien n'avait de ride; Jours purs! rien ne saignait sous l'ongle et sous la dent; La bête heureuse était l'innocence rôdant; Le mal n'avait encor rien mis de son mystère Dans le serpent, dans l'aigle altier, dans la panthère, Le précipice ouvert dans l'animal sacré N'avait pas d'ombre, étant jusqu'au fond éclairé; La montagne était jeune et la vague était vierge; Le globe, hors des mers dont le flot le submerge, Sortait beau, magnifique, aimant, fier, triomphant, Et rien n'était petit quoique tout fût enfant; La terre avait, parmi ses hymnes d'innocence, Un étourdissement de séve et de croissance; L'instinct fécond faisait rêver l'instinct vivant; Et, répandu partout, sur les eaux, dans le vent, L'amour épars flottait comme un parfum s'exhale; La nature riait, naïve et colossale; L'espace vagissait ainsi qu'un nouveau-né. L'aube était le regard du soleil étonné.
III
Or, ce jour-là, c'était le plus beau qu'eût encore Versé sur l'univers la radieuse aurore; Le même séraphique et saint frémissement Unissait l'algue à l'onde et l'être à l'élément; L'éther plus pur luisait dans les cieux plus sublimes; Les souffles abondaient plus profonds sur les cimes; Les feuillages avaient de plus doux mouvements; Et les rayons tombaient caressants et charmants Sur un frais vallon vert, où, débordant d'extase, Adorant ce grand ciel que la lumière embrase, Heureux d'être, joyeux d'aimer, ivres de voir, Dans l'ombre, au bord d'un lac, vertigineux miroir, Étaient assis, les pieds effleurés par la lame, Le premier homme auprès de la première femme.
L'époux priait, ayant l'épouse à son côté.
IV
Ève offrait au ciel bleu la sainte nudité, Ève blonde admirait l'aube, sa sœur vermeille.
Chair de la femme! argile idéale! ô merveille! O pénétration sublime de l'esprit Dans le limon que l'Être ineffable pétrit! Matière où l'âme brille à travers son suaire! Boue où l'on voit les doigts du divin statuaire! Fange auguste appelant le baiser et le cœur, Si sainte, qu'on ne sait, tant l'amour est vainqueur, Tant l'âme est vers ce lit mystérieux poussée, Si cette volupté n'est pas une pensée, Et qu'on ne peut, à l'heure où les sens sont en feu, Étreindre la beauté sans croire embrasser Dieu!
Ève laissait errer ses yeux sur la nature.
Et, sous les verts palmiers à la haute stature, Autour d'Ève, au-dessus de sa tête, l'œillet Semblait songer, le bleu lotus se recueillait, Le frais myosotis se souvenait; les roses Cherchaient ses pieds avec leurs lèvres demi-closes; Un souffle fraternel sortait du lys vermeil; Comme si ce doux être eût été leur pareil, Comme si de ces fleurs, ayant toutes une âme, La plus belle s'était épanouie en femme.
V
Pourtant, jusqu'à ce jour, c'était Adam, l'élu Qui dans le ciel sacré le premier avait lu, C'était le Marié tranquille et fort, que l'ombre Et la lumière, et l'aube, et les astres sans nombre, Et les bêtes des bois, et les fleurs du ravin Suivaient ou vénéraient comme l'aîné divin, Comme le front ayant la lueur la plus haute; Et, quand tous deux, la main dans la main, côte à côte, Erraient dans la clarté de l'éden radieux, La nature sans fond, sous ses millions d'yeux, A travers les rochers, les rameaux, l'onde et l'herbe, Couvait, avec amour pour le couple superbe, Avec plus de respect pour l'homme, être complet, Ève qui regardait, Adam qui contemplait.
Mais, ce jour-là, ces yeux innombrables qu'entr'ouvre L'infini sous les plis du voile qui le couvre, S'attachaient sur l'épouse et non pas sur l'époux, Comme si, dans ce jour religieux et doux Béni parmi les jours et parmi les aurores, Aux nids ailés perdus sous les branches sonores, Au nuage, aux ruisseaux, aux frissonnants essaims, Aux bêtes, aux cailloux, à tous ces êtres saints Que de mots ténébreux la terre aujourd'hui nomme, La femme eût apparu plus auguste que l'homme!
VI
Pourquoi ce choix? pourquoi cet attendrissement Immense du profond et divin firmament? Pourquoi tout l'univers penché sur une tête? Pourquoi l'aube donnant à la femme une fête? Pourquoi ces chants? Pourquoi ces palpitations Des flots dans plus de joie et dans plus de rayons? Pourquoi partout l'ivresse et la hâte d'éclore, Et les antres heureux de s'ouvrir à l'aurore, Et plus d'encens sur terre et plus de flamme aux cieux?
Le beau couple innocent songeait silencieux.
VII
Cependant la tendresse inexprimable et douce De l'astre, du vallon, du lac, du brin de mousse, Tressaillait plus profonde à chaque instant autour D'Ève, que saluait du haut des cieux le jour; Le regard qui sortait des choses et des êtres, Des flots bénis, des bois sacrés, des arbres prêtres, Se fixait, plus pensif de moment en moment, Sur cette femme au front vénérable et charmant; Un long rayon d'amour lui venait des abîmes, De l'ombre, de l'azur, des profondeurs, des cimes, De la fleur, de l'oiseau chantant, du roc muet.
Et, pâle, Ève sentit que son flanc remuait.
LA CONSCIENCE
Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes, Échevelé, livide au milieu des tempêtes, Caïn se fut enfui de devant Jéhovah, Comme le soir tombait, l'homme sombre arriva Au bas d'une montagne en une grande plaine; Sa femme fatiguée et ses fils hors d'haleine Lui dirent:--Couchons-nous sur la terre, et dormons.-- Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts. Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres Il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres, Et qui le regardait dans l'ombre fixement. --Je suis trop près, dit-il avec un tremblement. Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse, Et se remit à fuir sinistre dans l'espace. Il marcha trente jours, il marcha trente nuits. Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits, Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve, Sans repos, sans sommeil. Il atteignit la grève Des mers dans le pays qui fut depuis Assur. --Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr. Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes.-- Et, comme il s'asseyait, il vit dans les cieux mornes L'œil à la même place au fond de l'horizon. Alors il tressaillit en proie au noir frisson. --Cachez-moi! cria-t-il; et, le doigt sur la bouche, Tous ses fils regardaient trembler l'aïeul farouche. Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont Sous des tentes de poil dans le désert profond: --Étends de ce côté la toile de la tente.-- Et l'on développa la muraille flottante; Et, quand on l'eut fixée avec des poids de plomb: --Vous ne voyez plus rien? dit Tsilla, l'enfant blond, La fille de ses fils, douce comme l'aurore; Et Caïn répondit:--Je vois cet œil encore!-- Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs Soufflant dans des clairons et frappant des tambours, Cria:--Je saurai bien construire une barrière.-- Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière. Et Caïn dit:--Cet œil me regarde toujours! Hénoch dit:--Il faut faire une enceinte de tours Si terrible, que rien ne puisse approcher d'elle. Bâtissons une ville avec sa citadelle. Bâtissons une ville, et nous la fermerons.-- Alors Tubalcaïn, père des forgerons, Construisit une ville énorme et surhumaine. Pendant qu'il travaillait, ses frères, dans la plaine, Chassaient les fils d'Énos et les enfants de Seth; Et l'on crevait les yeux à quiconque passait; Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles. Le granit remplaça la tente aux murs de toiles, On lia chaque bloc avec des nœuds de fer, Et la ville semblait une ville d'enfer; L'ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes; Ils donnèrent aux murs l'épaisseur des montagnes; Sur la porte on grava: «Défense à Dieu d'entrer.» Quand ils eurent fini de clore et de murer, On mit l'aïeul au centre en une tour de pierre. Et lui restait lugubre et hagard.--O mon père! L'œil a-t-il disparu? dit en tremblant Tsilla. Et Caïn répondit:--Non, il est toujours là. Alors il dit:--Je veux habiter sous la terre Comme dans son sépulcre un homme solitaire; Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien.-- On fit donc une fosse, et Caïn dit: C'est bien! Puis il descendit seul sous cette voûte sombre. Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain, L'œil était dans la tombe et regardait Caïn.
DIEU FAIT LE SOLEIL. Dessiné par F. Flameng. Gravé par L. Flameng. L. HÉBERT, ÉDITEUR Imp. Wittmann.
PUISSANCE ÉGALE BONTÉ
Au commencement, Dieu vit un jour dans l'espace Iblis venir à lui; Dieu dit:--Veux-tu ta grâce? --Non, dit le Mal.--Alors que me demandes-tu? --Dieu, répondit Iblis de ténèbres vêtu, Joutons à qui créera la chose la plus belle. L'Être dit:--J'y consens.--Voici, dit le Rebelle; Moi, je prendrai ton œuvre et la transformerai. Toi, tu féconderas ce que je t'offrirai; Et chacun de nous deux soufflera son génie Sur la chose par l'autre apportée et fournie. --Soit. Que te faut-il? Prends, dit l'Être avec dédain. --La tête du cheval et les cornes du daim. --Prends.--Le monstre hésitant que la brume enveloppe Reprit:--J'aimerais mieux celle de l'antilope. --Va, prends.--Iblis entra dans son antre et forgea. Puis il dressa le front.--Est-ce fini déjà? --Non.--Te faut-il encor quelque chose? dit l'Être. --Les yeux de l'éléphant, le cou du taureau, maître. --Prends.--Je demande en outre, ajouta le Rampant, Le ventre du cancer, les anneaux du serpent, Les cuisses du chameau, les pattes de l'autruche. --Prends.--Ainsi qu'on entend l'abeille dans la ruche, On entendait aller et venir dans l'enfer Le démon remuant des enclumes de fer. Nul regard ne pouvait voir à travers la nue Ce qu'il faisait au fond de la cave inconnue. Tout à coup, se tournant vers l'Être, Iblis hurla: --Donne-moi la couleur de l'or. Dieu dit:--Prends-la. Et, grondant et râlant comme un bœuf qu'on égorge, Le démon se remit à battre dans sa forge; Il frappait du ciseau, du pilon, du maillet, Et toute la caverne horrible tressaillait; Les éclairs des marteaux faisaient une tempête; Ses yeux ardents semblaient deux braises dans sa tête; Il rugissait; le feu lui sortait des naseaux, Avec un bruit pareil au bruit des grandes eaux Dans la saison livide où la cigogne émigre. Dieu dit:--Que te faut-il encor?--Le bond du tigre. --Prends.--C'est bien, dit Iblis debout dans son volcan. Viens m'aider à souffler, dit-il à l'ouragan. L'âtre flambait; Iblis, suant à grosses gouttes, Se courbait, se tordait, et, sous les sombres voûtes, On ne distinguait rien qu'une sombre rougeur Empourprant le profil du monstrueux forgeur. Et l'ouragan l'aidait, étant démon lui-même. L'Être, parlant du haut du firmament suprême, Dit:--Que veux-tu de plus?--Et le grand paria, Levant sa tête énorme et triste, lui cria: --Le poitrail du lion et les ailes de l'aigle. Et Dieu jeta, du fond des éléments qu'il règle, A l'ouvrier d'orgueil et de rébellion L'aile de l'aigle avec le poitrail du lion. Et le démon reprit son œuvre sous les voiles. --Quelle hydre fait-il donc? demandaient les étoiles. Et le monde attendait, grave, inquiet, béant, Le colosse qu'allait enfanter ce géant. Soudain, on entendit dans la nuit sépulcrale Comme un dernier effort jetant un dernier râle; L'Etna, fauve atelier du forgeron maudit, Flamboya; le plafond de l'enfer se fendit, Et, dans une clarté blême et surnaturelle, On vit des mains d'Iblis jaillir la sauterelle.
Et l'infirme effrayant, l'être ailé, mais boiteux, Vit sa création et n'en fut pas honteux, L'avortement étant l'habitude de l'ombre. Il sortit à mi-corps de l'éternel décombre, Et, croisant ses deux bras, arrogant, ricanant, Cria dans l'infini:--Maître, à toi maintenant! Et ce fourbe, qui tend à Dieu même une embûche, Reprit:--Tu m'as donné l'éléphant et l'autruche, Et l'or pour dorer tout; et ce qu'ont de plus beau Le chameau, le cheval, le lion, le taureau, Le tigre et l'antilope, et l'aigle et la couleuvre; C'est mon tour de fournir la matière à ton œuvre; Voici tout ce que j'ai. Je te le donne. Prends.-- Dieu, pour qui les méchants mêmes sont transparents, Tendit sa grande main de lumière baignée Vers l'ombre, et le démon lui donna l'araignée.
Et Dieu prit l'araignée et la mit au milieu Du gouffre qui n'était pas encor le ciel bleu; Et l'Esprit regarda la bête; sa prunelle, Formidable, versait la lueur éternelle; Le monstre, si petit qu'il semblait un point noir, Grossit alors, et fut soudain énorme à voir; Et Dieu le regardait de son regard tranquille; Une aube étrange erra sur cette forme vile; L'affreux ventre devint un globe lumineux; Et les pattes, changeant en sphères d'or leurs nœuds, S'allongèrent dans l'ombre en grands rayons de flamme. Iblis leva les yeux; et tout à coup l'infâme, Ébloui, se courba sous l'abîme vermeil; Car Dieu, de l'araignée, avait fait le soleil.
LES LIONS
Les lions dans la fosse étaient sans nourriture. Captifs, ils rugissaient vers la grande nature Qui prend soin de la brute au fond des antres sourds. Les lions n'avaient pas mangé depuis trois jours. Ils se plaignaient de l'homme, et, pleins de sombres haines, A travers leur plafond de barreaux et de chaînes, Regardaient du couchant la sanglante rougeur; Leur voix grave effrayait au loin le voyageur Marchant à l'horizon dans les collines bleues.
Tristes, ils se battaient le ventre de leurs queues; Et les murs du caveau tremblaient, tant leurs yeux roux A leur gueule affamée ajoutaient de courroux.
La fosse était profonde; et, pour cacher leur fuite, Og et ses vastes fils l'avaient jadis construite; Ces enfants de la terre avaient creusé pour eux Ce palais colossal dans le roc ténébreux; Leurs têtes en ayant crevé la large voûte, La lumière y tombait et s'y répandait toute, Et ce cachot de nuit pour dôme avait l'azur. Nabuchodonosor, qui régnait dans Assur, En avait fait couvrir d'un dallage le centre; Et ce roi fauve avait trouvé bon que cet antre, Qui jadis vit les Chams et les Deucalions, Bâti pour les géants, servît pour les lions.
Ils étaient quatre, et tous affreux. Une litière D'ossements tapissait le vaste bestiaire; Les rochers étageaient leur ombre au-dessus d'eux; Ils marchaient, écrasant sur le pavé hideux Des carcasses de bête et des squelettes d'homme.
Le premier arrivait du désert de Sodome;
Jadis, quand il avait sa fauve liberté,
Il habitait le Sin, tout à l'extrémité
Du silence terrible et de la solitude;
Malheur à qui tombait sous sa patte au poil rude!
Et c'était un lion des sables.
Le second
Sortait de la forêt de l'Euphrate fécond;
Naguère, en le voyant vers le fleuve descendre,
Tout tremblait; on avait eu du mal à le prendre,
Car il avait fallu les meutes de deux rois;
Il grondait; et c'était une bête des bois.
Et le troisième était un lion des montagnes. Jadis il avait l'ombre et l'horreur pour compagnes; Dans ce temps-là, parfois, vers les ravins bourbeux Se ruaient des galops de moutons et de bœufs; Tous fuyaient, le pasteur, le guerrier et le prêtre; Et l'on voyait sa face effroyable apparaître.
Le quatrième, monstre épouvantable et fier, Était un grand lion des plages de la mer. Il rôdait près des flots avant son esclavage. Gur, cité forte, était alors sur le rivage; Ses toits fumaient; son port abritait un amas De navires mêlant confusément leurs mâts; Le paysan portant son gomor plein de manne S'y rendait; le prophète y venait sur son âne; Ce peuple était joyeux comme un oiseau lâché; Gur avait une place avec un grand marché, Et l'abyssin venait y vendre des ivoires, L'amorrhéen, de l'ambre et des chemises noires, Ceux d'Ascalon, du beurre, et ceux d'Aser, du blé; Du vol de ses vaisseaux l'abîme était troublé. Or, ce lion était gêné par cette ville; Il trouvait, quand le soir il songeait immobile, Qu'elle avait trop de peuple et faisait trop de bruit. Gur était très farouche et très haute; la nuit, Trois lourds barreaux fermaient l'entrée inabordable; Entre chaque créneau se dressait, formidable, Une corne de buffle ou de rhinocéros; Le mur était solide et droit comme un héros; Et l'océan roulait à vagues débordées Dans le fossé, profond de soixante coudées. Au lieu de dogues noirs jappant dans le chenil, Deux dragons monstrueux pris dans les joncs du Nil Et dressés par un mage à la garde servile Veillaient des deux côtés de la porte de ville. Or, le lion s'était une nuit avancé, Avait franchi d'un bond le colossal fossé, Et broyé, furieux, entre ses dents barbares, La porte de la ville avec ses triples barres, Et, sans même les voir, mêlé les deux dragons Au vaste écrasement des verrous et des gonds; Et, quand il s'en était retourné vers la grève, De la ville et du peuple il ne restait qu'un rêve, Et, pour loger le tigre et nicher les vautours, Quelques larves de murs sous des spectres de tours.
Celui-là se tenait accroupi sur le ventre. Il ne rugissait pas, il bâillait; dans cet antre Où l'homme misérable avait le pied sur lui, Il dédaignait la faim, ne sentant que l'ennui.
Les trois autres allaient et venaient; leur prunelle, Si quelque oiseau battait leurs barreaux de son aile, Le suivait; et leur faim bondissait, et leur dent Mâchait l'ombre à travers leur cri rauque et grondant.
Soudain, dans l'angle obscur de la lugubre étable, La grille s'entr'ouvrit; sur le seuil redoutable, Un homme, que poussaient d'horribles bras tremblants, Apparut; il était vêtu de linceuls blancs; La grille referma ses deux battants funèbres; L'homme avec les lions resta dans les ténèbres.
Les monstres, hérissant leur crinière, écumant, Se ruèrent sur lui, poussant ce hurlement Effroyable, où rugit la haine et le ravage Et toute la nature irritée et sauvage Avec son épouvante et ses rébellions; Et l'homme dit:--La paix soit avec vous, lions! L'homme dressa la main; les lions s'arrêtèrent.
Les loups qui font la guerre aux morts et les déterrent, Les ours au crâne plat, les chacals convulsifs Qui pendant le naufrage errent sur les récifs, Sont féroces; l'hyène infâme est implacable; Le tigre attend sa proie et d'un seul bond l'accable; Mais le puissant lion, qui fait de larges pas, Parfois lève sa griffe et ne la baisse pas, Étant le grand rêveur solitaire de l'ombre.
Et les lions, groupés dans l'immense décombre, Se mirent à parler entre eux, délibérant; On eût dit des vieillards réglant un différend, Au froncement pensif de leurs moustaches blanches. Un arbre mort pendait, tordant sur eux ses branches.
Et, grave, le lion des sables dit:--Lions, Quand cet homme est entré, j'ai cru voir les rayons De midi dans la plaine où l'ardent semoun passe, Et j'ai senti le souffle énorme de l'espace; Cet homme vient à nous de la part du désert.
Le lion des bois dit:--Autrefois le concert Du figuier, du palmier, du cèdre et de l'yeuse, Emplissait jour et nuit ma caverne joyeuse; Même à l'heure où l'on sent que le monde se tait, Le grand feuillage vert autour de moi chantait. Quand cet homme a parlé, sa voix m'a semblé douce Comme le bruit qui sort des nids d'ombre et de mousse; Cet homme vient à nous de la part des forêts.
Et celui qui s'était approché le plus près, Le lion noir des monts dit:--Cet homme ressemble Au Caucase, où jamais une roche ne tremble; Il a la majesté de l'Atlas; j'ai cru voir, Quand son bras s'est levé, le Liban se mouvoir Et se dresser, jetant l'ombre immense aux campagnes; Cet homme vient à nous de la part des montagnes.
Le lion qui, jadis, au bord des flots rôdant, Rugissait aussi haut que l'océan grondant, Parla le quatrième, et dit:--Fils, j'ai coutume, En voyant la grandeur, d'oublier l'amertume, Et c'est pourquoi j'étais le voisin de la mer. J'y regardais--laissant les vagues écumer-- Apparaître la lune et le soleil éclore, Et le sombre infini sourire dans l'aurore; Et j'ai pris, ô lions, dans cette intimité, L'habitude du gouffre et de l'éternité; Or, sans savoir le nom dont la terre le nomme, J'ai vu luire le ciel dans les yeux de cet homme; Cet homme au front serein vient de la part de Dieu.--
Quand la nuit eut noirci le grand firmament bleu, Le gardien voulut voir la fosse, et cet esclave, Collant sa face pâle aux grilles de la cave, Dans la profondeur vague aperçut Daniel Qui se tenait debout et regardait le ciel, Et songeait, attentif aux étoiles sans nombre, Pendant que les lions léchaient ses pieds dans l'ombre.
LE TEMPLE
Moïse pour l'autel cherchait un statuaire;
Dieu dit:--Il en faut deux; et dans le sanctuaire
Conduisit Oliab avec Béliséel.
L'un sculptait l'idéal et l'autre le réel.
BOOZ ENDORMI
*
Booz s'était couché de fatigue accablé; Il avait tout le jour travaillé dans son aire, Puis avait fait son lit à sa place ordinaire; Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé.
Ce vieillard possédait des champs de blés et d'orge; Il était, quoique riche, à la justice enclin; Il n'avait pas de fange en l'eau de son moulin, Il n'avait pas d'enfer dans le feu de sa forge.
Sa barbe était d'argent comme un ruisseau d'avril. Sa gerbe n'était point avare ni haineuse; Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse: --Laissez tomber exprès des épis, disait-il.
Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques, Vêtu de probité candide et de lin blanc; Et, toujours du côté des pauvres ruisselant, Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques.
Booz était bon maître et fidèle parent; Il était généreux, quoiqu'il fût économe; Les femmes regardaient Booz plus qu'un jeune homme, Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.
Le vieillard, qui revient vers la source première, Entre aux jours éternels et sort des jours changeants; Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens, Mais dans l'œil du vieillard on voit de la lumière.
*
Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens; Près des meules, qu'on eût prises pour des décombres, Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres; Et ceci se passait dans des temps très anciens.
Les tribus d'Israël avaient pour chef un juge; La terre, où l'homme errait sous la tente, inquiet Des empreintes de pieds de géants qu'il voyait, Était encor mouillée et molle du déluge.
*
Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,
Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée;
Or, la porte du ciel s'étant entre-bâillée
Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.
Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne Qui, sorti de son ventre, allait jusqu'au ciel bleu; Une race y montait comme une longue chaîne; Un roi chantait en bas, en haut mourait un dieu.
Et Booz murmurait avec la voix de l'âme: «Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt? Le chiffre de mes ans a passé quatre-vingt, Et je n'ai pas de fils, et je n'ai plus de femme.
«Voilà longtemps que celle avec qui j'ai dormi, O Seigneur! a quitté ma couche pour la vôtre; Et nous sommes encor tout mêlés l'un à l'autre, Elle à demi vivante et moi mort à demi.
«Une race naîtrait de moi! Comment le croire? Comment se pourrait-il que j'eusse des enfants? Quand on est jeune, on a des matins triomphants, Le jour sort de la nuit comme d'une victoire;
«Mais, vieux, on tremble ainsi qu'à l'hiver le bouleau Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe, Et je courbe, ô mon Dieu! mon âme vers la tombe Comme un bœuf ayant soif penche son front vers l'eau.»
Ainsi parlait Booz dans le rêve et l'extase,
Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés;
Le cèdre ne sent pas une rose à sa base,
Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds.
*
Pendant qu'il sommeillait, Ruth, une moabite, S'était couchée aux pieds de Booz, le sein nu, Espérant on ne sait quel rayon inconnu, Quand viendrait du réveil la lumière subite.
Booz ne savait point qu'une femme était là, Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d'elle Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle; Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.
L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle; Les anges y volaient sans doute obscurément, Car on voyait passer dans la nuit, par moment, Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.
La respiration de Booz qui dormait, Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse. On était dans le mois où la nature est douce, Les collines ayant des lys sur leur sommet.
Ruth songeait et Booz dormait; l'herbe était noire; Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement; Une immense bonté tombait du firmament; C'était l'heure tranquille où les lions vont boire.
Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth; Les astres émaillaient le ciel profond et sombre; Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,
Immobile, ouvrant l'œil à moitié sous ses voiles, Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été Avait, en s'en allant, négligemment jeté Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.
DIEU INVISIBLE AU PHILOSOPHE
Le philosophe allait sur son âne; prophète,
Prunelle devant l'ombre horrible stupéfaite,
Il allait, il pensait.