MATILDE SERAO
Naples
Les Légendes et la Réalité
PARIS
Société d’Édition et de Publications
Librairie Félix JUVEN
122, RUE RÉAUMUR, 122
DU MÊME AUTEUR
Les Amoureuses, 1 vol. 3 fr. 50
Cœurs de femmes, 1 vol. 3 fr. 50
Quelques Femmes, 1 vol. 3 fr. 50
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
NAPLES
LES LÉGENDES ET LA RÉALITÉ
LES LÉGENDES
I
La ville de l’amour.
Il nous manque, à nous, les noires forêts du Nord, les noires forêts de sapins, dont l’ouragan fait tordre les branches comme des bras de géants désespérés; il nous manque, à nous, la pureté immaculée de la neige, qui donne le vertige de la blancheur; il nous manque, à nous, les rochers âpres et rudes, aux durs profils; il nous manque la mer livide et orageuse. Sur nos champs mouillés de rosée, les elfes ne viennent pas dérouler leur ronde magique; les Walkyries, amoureuses des hommes, ne descendent pas des montagnes lointaines sur leurs chevaux rapides; les pâles roussalkas ne paraissent pas à l’orée des bois; les lavandières maudites ne battent pas leur linge humide au bord des étangs et le lutin Kelpis ne saute pas en croupe du cavalier égaré.
Là-bas, une nature presque idéale, brumeuse, mélancolique, inspire aux hommes des songes étranges; ici, une nature positive, sans brouillard, ardente, desséchée, éternellement belle, éternellement lumineuse, nous fait vivre dans la joie ou dans la douleur de la réalité. Là-bas, on rêve dans la vie; ici, on vit dans un rêve qui est la vie elle-même. Là-bas, les tristes et solitaires plaisirs de l’imagination créent un monde chimérique; ici, c’est la fête complète d’un monde qui existe. Aussi nos légendes ont un caractère profondément humain, profondément sensible, qui les met au-dessus du temps et de l’espace. Seulement, pour atteindre à une suprême idéalité, elles ont besoin du mysticisme--de ce mysticisme qui est tout ensemble, la folie de l’âme et l’ivresse homicide du corps; de ce mysticisme qui est la foi, la pensée, l’amour, l’art, à travers tous les siècles, dans tous les pays; de ce mysticisme qui est le plus haut point divin auquel puisse atteindre une existence humaine. Mais à ce drame, à cette victoire sanglante de l’esprit sur le corps, il faut ajouter un autre drame plus humain, plus puissant, où le sentiment et la pensée ne dominent pas la vie, mais s’y pénètrent et s’y fondent; où l’homme ne tue pas une partie de lui-même pour l’exaltation de l’autre, mais où tout est passion, enthousiasme et triomphe: c’est le drame de l’amour! Nos légendes sont des légendes d’amour, et Naples a été créée par l’amour.
* * * * *
Cimon aimait une jeune Grecque. En vérité, elle était bien séduisante: c’était l’image de la forte et saine beauté qu’eurent Junon et Minerve, auxquelles elle ressemblait. Elle avait le front bas et étroit des déesses, les grands yeux noirs, la bouche voluptueuse, la chaude blancheur du teint, le merveilleux accord de la grâce et de la souplesse dans un corps admirable de formes, et une expression d’une majestueuse sérénité. Elle s’appelait Parthénope, ce qui dans la douce langue grecque veut dire: Vierge. Elle aimait à aller s’asseoir sur une roche élevée, fixant son fier regard sur la mer, perdu dans la contemplation des glauques horizons de la mer Ionienne. Elle ne s’inquiétait guère du vent marin, qui faisait battre son peplôs comme l’aile d’un oiseau épouvanté; elle n’entendait pas la sourde rumeur des ondes qui frappaient le rocher et le creusaient peu à peu sous leur battement répété. Son âme commençait par se plonger dans une pensée: au delà de cette mer, loin, très loin, là-bas où l’horizon se courbe, il y avait d’autres régions et d’autres pays, il y avait l’Inconnu, le Merveilleux, l’Infini... Puis, cette pensée s’élargissait et son imagination se perdait dans un rêve sans fin; la jeune fille sentait grandir en elle la puissance de son âme, et, dressée sur ses pieds, elle croyait toucher le ciel de la tête et serrer, dans une étreinte surhumaine, le monde entier sur son sein. Mais bientôt ces songes s’évanouirent. Elle se prit à aimer Cimon, avec cet amour fort et impérieux de la vierge qui se transforme en femme.
Par une nuit d’été, par une nuit blanche et blonde, Cimon parla à la bien-aimée:
--Parthénope, veux-tu me suivre?
--Partons, mon amour.
--Ton père te refuse à ma couche, ô ma très suave: Eumée veut te donner son fils comme époux. L’aimes-tu?
--C’est toi que j’aime, Cimon.
--Louée soit Vénus, et merci à toi, sa fille chérie! Pense donc quel affreux cauchemar serait la vie si nous étions séparés et, quoique jeunes encore, nous souhaiterions les noires ombres du Styx. Veux-tu venir avec moi, Parthénope?
--Je suis ton esclave, amour.
--Penses-y bien: il faut oublier le visage de ton père, effacer sur tes joues le baiser de tes sœurs, fuir tes tendres amies, abandonner ton toit...
--Partons, Cimon.
--Partir, ô ma très douce, partir pour un voyage long et pénible, sur la mer perfide, par une route inconnue, vers un but ignoré; partir, sans espoir de retour, en se confiant aux flots, toujours ennemis des amants; partir pour aller loin, très loin, sur des terres inhospitalières, brunes, où l’hiver est éternel, où le pâle soleil est enveloppé de brumes, où l’homme n’aime pas l’homme, où il n’y a pas de jardins, où il n’y a pas de roses, où il n’y a pas de temples...
Mais dans les grands yeux noirs de Parthénope brillait la triomphante clarté de l’amour et dans la voix harmonieuse vibrait la passion toute-puissante:
--Je t’aime, dit-elle, partons!
* * * * *
Il y avait mille ans que la plage embaumée les attendait. Mille printemps avaient jeté sur les collines la richesse inépuisable et toujours renaissante de leur végétation--et, depuis la montagne jusqu’à la mer, s’étalait l’enchantement d’une nature merveilleuse. Les fleurs naissaient, parfumaient l’atmosphère, puis se fanaient, afin que d’autres plus belles pussent effeuiller leurs pétales sur le sol: des millions et des millions de petites vies s’épanouissaient, elles aussi, pour aimer, pour mourir, pour renaître encore. Depuis mille ans, la mer amoureuse les attendait et depuis mille ans les étoiles amoureuses les attendaient aussi... Quand les deux amants arrivèrent, un spasme de joie fit frémir la terre, cette terre née pour l’amour et qui, sans amour, est destinée à périr, brûlée et détruite par son propre désir.
Parthénope et Cimon y apportèrent l’amour. Partout, partout, ils s’y aimèrent. Serrés l’un contre l’autre, ils conduisirent leur amour sur les collines, depuis les hauteurs éternellement fleuries de Poggioreale jusqu’à celles si pures de Pausilippe; ils penchèrent leurs visages sur les cratères enflammés, comparant l’incandescente passion de la nature avec la brûlante passion de leurs cœurs; ils se perdirent dans les obscures cavernes qui trouent la plage sonore; ils errèrent dans les vallées profondes qui descendent vers le rivage; ils parcoururent la berge étroite et longue qui sépare la terre de la mer. Partout ils s’aimèrent... Dans les tièdes nuits d’été, Parthénope s’étendit sur le sable des grèves, fixant le ciel étoilé, caressant de la main la fauve chevelure de Cimon, couché à ses côtés; dans les claires aubes de printemps, ils ramassèrent des fleurs et des baisers dans leur jardin splendide,--des fleurs merveilleuses et des baisers inépuisables; dans les pourpres couchants de l’automne, quand la saison décline, ils sentirent croître en eux une passion plus ardente; dans les courtes et belles journées hivernales, ils sourirent sans mélancolie, quoique désirant le printemps nouveau. Les arbres séculaires étendirent sur leur jeunesse une ombre bienveillante; la brune pierre des champs phlégréens ne meurtrit pas le doux pied de Parthénope; la mer se fit indulgente et leur chanta sa chanson passionnée; la nature loyale ne leur tendit pas de pièges et, sur l’horizon azuré, se détacha le beau profil de la jeune fille, ainsi que la tête énergique du jeune homme. Quand ils s’inclinèrent pour baiser la terre bénie, quand ils levèrent le regard au ciel, une palpitation leur répondit et, entre l’homme et la nature, s’affirma une fois de plus le profond, l’invincible amour...
Naples, la ville de la jeunesse, attendait la belle Grecque: Parthénope et Cimon rendirent Naples immortelle.
Mais le destin n’était pas encore accompli. L’amour de Parthénope avait un but plus haut encore. De Grèce, appelés par elle, son père et ses sœurs, ses amis et ses parents, vinrent la retrouver, car, jusqu’à la lointaine Égypte, jusqu’à la Phénicie, le bruit s’était répandu qu’une Vierge avait découvert une plage heureuse, où, dans la fête des fleurs et des fruits, dans la douceur parfumée de l’air, la vie s’écoulait facile et heureuse. Sur de fragiles embarcations, accoururent des peuplades lointaines, apportant avec elles leurs enfants, les images des Dieux, leurs richesses, leurs communes ressources; la cabane du pêcheur se dressa à côté de celle du pasteur; l’art primitif de l’agriculteur, les industries manuelles à peine naissantes, accomplirent leur œuvre. D’abord, sur la hauteur, se construisit le village qui, peu à peu, descendit dans la plaine; puis, une autre colonie s’en fut sur une autre colline et un second village s’unit au premier; les chemins se tracèrent, les murs enserrèrent peu à peu dans leur enceinte une ville tout entière. Parthénope fit tout cela; elle voulut la cité. Ce n’était plus la Vierge timide, mais la Femme parfaite et la Mère admirable; son robuste sein avait donné le jour à douze fils et son cœur puissant les avait animés d’un souffle généreux. Elle fut la femme par excellence, la mère du peuple, la reine humaine et clémente qui donna son nom à la cité, dicta les lois et les coutumes, offrit le constant exemple de la foi et de la piété. Deux temples s’érigèrent, voués aux déesses protectrices de la ville, à Vénus et à Cérès. On y priait et, à travers les colonnes, la fumée de l’encens montait au ciel. Une paix profonde et constante enveloppait le peuple sur lequel régnait Parthénope, et le laborieux travail de l’homme ne faisait qu’aider la nature complaisante. La plus belle des civilisations, celle de l’esprit; le plus grand des sentiments, celui de l’art; la fusion de l’harmonie physique avec l’harmonie morale; l’amour fécond, ardent, puissant--telle fut l’atmosphère vivifiante de la ville nouvelle. Et quand Parthénope allait s’asseoir sur le rocher du mont Echia, quand elle fixait son regard sur la mer Tyrrhénienne, son âme s’absorbait dans cette pensée: maintenant la région inconnue était atteinte, l’Infini était devenu tangible, le Merveilleux n’avait plus de secret, et tout cela était son œuvre. Et tandis que son imagination se perdait dans ce rêve magnifique, Parthénope sentait son âme s’agrandir et, dressée sur ses pieds, elle croyait toucher le ciel de la tête et serrer le monde sur son sein, dans une vaste étreinte!
* * * * *
Si vous interrogez un historien, il vous répondra que la tombe de la belle Parthénope est sur la hauteur de Saint-Jean-Majeur, dont la mer caressait alors les pieds. Un autre vous dira que la sépulture de la belle Grecque est sur la hauteur de Sant-Aniello, vers la campagne, au-dessous de Capodimonte. Eh bien! je vous assure que ce n’est pas vrai! Parthénope n’a pas de tombeau, Parthénope n’est pas morte! Elle vit, fière, jeune et belle, depuis cinq mille ans. Elle court encore sur les coteaux, elle erre sur la plage, elle descend dans la vallée, elle s’approche du volcan. C’est elle qui rend notre ville ivre de lumière et de couleur; c’est elle qui fait briller les étoiles dans les nuits sereines; c’est elle qui rend l’oranger si parfumé; c’est elle qui fait resplendir la mer. Quand, dans les journées d’avril, une brise tiède nous inonde de bien-être, c’est son souffle suave qui nous caresse; quand, dans les paysages lointains de Capodimonte, nous voyons paraître une ombre blanche serrée contre une autre ombre, c’est elle avec son amant; quand nous entendons résonner dans l’air des paroles d’amour, c’est sa voix qui les prononce; quand un vague bruit de baisers nous fait tressaillir, ce sont ses lèvres qui se posent sur celles de Cimon; quand un pas léger semble nous suivre, c’est son pied menu qui se pose sur le sol; quand, de loin, la flamme d’une effrayante éruption nous éblouit et nous brûle, c’est le feu de Parthénope qui nous dévore et nous consume. C’est elle qui met la ville en folie; c’est elle qui la fait languir et pâlir d’amour; c’est elle qui la fait se tordre de volupté, pendant les ardentes journées d’août. Parthénope, la Vierge, la Femme, la Mère, ne meurt pas et n’a pas de tombeau: elle est immortelle, elle est l’amour, et Naples--sa ville--est la cité de l’amour!
II
Virgile.
Aujourd’hui, dimanche, fête des Rameaux, Jésus-Christ entre dans Jérusalem, tenant à la main la branche d’olivier. Aujourd’hui, bon lecteur, la paix doit régner partout: les uns se sont disputés avec leurs amis ou leurs maîtresses; les autres se sont disputés avec une personne indifférente, chérie ou détestée; l’employé s’est disputé avec son chef de bureau, le mari avec sa femme, l’artiste a dit beaucoup d’injures à l’art, l’écrivain a maudit son propre style, le portier a eu des mots avec le propriétaire: bref tous sont en colère contre quelqu’un. Mais aujourd’hui une petite feuille, un minuscule rameau d’olivier,--et la paix est faite.
Moi aussi, je me suis disputée et longuement avec une personne chérie, tandis que je continuais à l’aimer ardemment dans le secret de mon cœur, tandis que son absence faisait ma maison triste et déserte, tandis que la privation de sa douce présence rendait mes écrits plus secs que la pierre ponce. Cette personne si aimée, la Poésie, depuis longtemps ne veut plus de moi, quoique je la désire ardemment, et, par orgueil, je me tais. Aujourd’hui que l’orgueil se fond dans une infinie tendresse, je veux essayer de faire la paix avec la Poésie en lui envoyant une feuille d’olivier.
* * * * *
Après Parthénope, mythe et femme, vierge et sirène, singulier mélange de fantastique, d’idéal, d’humain et de divin, à qui Naples doit sa poétique origine; après la poésie de Parthénope, presque déesse, créatrice, surgit la poésie de Virgile, créateur, presque Dieu. Nous connaissons le Virgile des Églogues, des Géorgiques et de l’_Énéide_; nous connaissons Virgile, le divin maître du Dante, mais nous connaissons peu Virgile, le Mage, qui a prodigué à la ville aimée entre toutes, les miracles de son pouvoir surhumain. Nous sommes ingrats envers celui qui s’écrie:
_Illo Virgilium me tempore dulcis alebat
Parthenope._
Et cependant beaucoup de choses qui nous charment et nous enchantent, nous autres modernes, et qui nous enchaînent dans l’indolente admiration de cette ville belle et oisive, beaucoup de ces choses sont attribuées par la chronique à la magie de Virgile. La chronique est ingénue, simple et de bonne foi. Peut-être fera-t-elle ricaner les sceptiques, car ceux-ci n’ont pas la consolation de sourire; peut-être se moquera-t-on d’elle, peu importe! Celui qui aime commenter la chronique, éprouve une jouissance spéciale de ces injures et de cette moquerie. Écoutez donc ce que dit cette chronique si méprisée: Virgile venait de loin, du Nord peut-être, du ciel certainement; il était jeune, beau, de taille élevée, le buste droit, mais il marchait la tête baissée, murmurant des phrases dans une langue étrange que personne ne pouvait comprendre; il habitait sur le bord de la mer, là, où la colline de Pausilippe se courbe et s’adoucit, et il errait tout le jour dans les campagnes qui mènent à Baïes et à Cumes; il errait sur les hauteurs qui entourent Parthénope, regardant, la nuit, les étoiles brillantes et leur parlant son singulier langage; il errait sur les plages sonores, écoutant l’harmonie des ondes, comme si elles murmuraient, pour lui seul, des paroles mystérieuses. C’est pourquoi la chronique en fit un mage et nombreux furent les miracles de sa magie. Alors Parthénope était infestée d’une quantité de mouches,--des mouches qui se multipliaient en si grand nombre et causaient tant de dégâts, qu’elles faisaient fuir les tranquilles et heureux habitants de la ville enchantée. Virgile, pour remédier à cet inconvénient, fit fabriquer une mouche d’or, selon ses indications,--et une fois faite, lui insuffla la vie par des paroles magiques; cette mouche d’or s’en allait, volant de-ci de-là, et toutes celles qu’elle rencontrait, tombaient mortes. Ainsi, en peu de temps, furent détruites les vraies mouches qui dévastaient Parthénope.
Voici encore une autre légende: les nombreux marais qui se trouvaient alors dans la ville étaient nuisibles à cause des miasmes qu’ils exhalaient, empoisonnant l’air, causant des épidémies de fièvres paludéennes, de peste et d’autres maladies contagieuses; ils étaient infestés de sangsues, dont la morsure donnait la mort. Grâce à un puissant exorcisme, Virgile fit mourir les sangsues et assécha les marais, lesquels se peuplèrent de maisons et de jardins, et l’air y devint le plus pur du monde.
Ainsi, en se servant de son pouvoir qui était infini, il monta un jour sur une colline et ordonna à tous les vents de lui obéir; il fit changer de direction au Favonio, dont la chaude haleine soufflait sur la ville au mois d’avril et brûlait les plantes, les arbres et les fleurs, et la végétation printanière devint plus belle et plus luxuriante.
Une autre fois, dans ce quartier que nous autres modernes appelons Pendino, se trouvait un serpent formidable qui était l’épouvante de tout le monde, car il avait déjà mordu et étouffé un grand nombre d’enfants et de jeunes filles; quand les hommes se réunissaient pour le combattre, il disparaissait rapidement dans les entrailles de la terre, pour reparaître ensuite plus terrible que jamais. Virgile fut appelé à l’aide, et il s’approcha tout seul de l’endroit où vivait le monstre, refusant tout secours et, avec ses formules magiques, il le dompta aussitôt et le tua. Et même il faut noter que, quoique Parthénope fût bâtie sur une autre ville noire et malsaine, faite de cavernes, de souterrains et de cloaques, qui auraient pu servir de refuges à de semblables reptiles, jamais on n’en vit plus depuis ce temps-là.
Plus tard, une affreuse maladie infectieuse atteignit la race chevaline. Virgile fit fondre un grand cheval de bronze, lui transmit son pouvoir magique et tout cheval à qui l’on faisait faire trois fois le tour de celui de métal, était immanquablement guéri, à la grande colère des vétérinaires et des empiriques, qui se voyaient dépossédés et convaincus de mensonges.
Ensuite, des pêcheurs qui demeuraient à l’endroit que l’on nomma plus tard, Porta di Massa, allèrent trouver Virgile pour se plaindre de la rareté du poisson et lui demander d’accomplir un miracle en leur faveur. Le Mage voulut les satisfaire et fit sculpter un petit poisson dans une grosse pierre, prononça ses incantations et aussitôt que la pierre fut posée à cette place, la mer fut remplie d’innombrables poissons.
Virgile fit mettre sur les portes de Parthénope, du côté des routes de la Campanie, deux têtes augurales et magiques, une qui riait et l’autre qui pleurait: aussi celui qui arrivait à passer sous la porte où la tête riait, en tirait un bon augure pour ses affaires qui réussissaient toujours bien, et c’était le contraire pour celui qui passait sous la tête en larmes.
Ce fut encore Virgile qui, en quelques nuits, fit exécuter la grotte de Pausilippe par des êtres surnaturels, afin de faciliter le voyage aux habitants des villages environnants, qui venaient dans la ville; ce fut Virgile qui, par ses vertus magiques, fit surgir un potager d’herbes salutaires pour les blessures et excellentes pour assaisonner les aliments; ce fut Virgile qui enseigna aux jeunes gens le jeu de la palestre qu’ils ignoraient; ce fut Virgile qui, une nuit, donna aux eaux de la plage Platamonia et de la plage de Pouzzoles, le singulier pouvoir de guérir toute espèce de maladie; ce fut Virgile qui, appliquant certains remèdes et prononçant certaines conjurations, rendit la santé à nombre de personnes; ce fut Virgile qui, voulant sauver la compagne de son disciple Albinus, dévoila le mystère de l’antre de Cumes, où les prêtres trompaient le peuple avec de faux oracles, produits par une combinaison naturelle des sons. La chronique ajoute que le Mage Virgile fut aimé, respecté, idolâtré presque comme un Dieu, car jamais il n’employa la magie pour des choses mauvaises, mais seulement pour le bien de la ville et des hommes. La chronique ne dit pas où et quand mourut Virgile; beaucoup crurent à son immortalité; d’autres assurèrent qu’il s’était éteint sur cette colline près d’Avellino, qui s’appelle Montevergine, où il s’était retiré pour étudier et où il avait vieilli. De toute façon, les habitants de Parthénope lui consacrèrent un grand monument, qui fut ensuite détruit; celui qui s’élève à l’entrée de la grotte de Pausilippe, n’est qu’un simple columbarium. Mais il n’y a rien de précis sur l’endroit et l’époque de sa mort.
* * * * *
Eh bien! Je me suis trompée en disant que nous ne connaissions pas Virgile le Mage. Il n’y a qu’un seul Virgile, et celui que la chronique fabuleuse dessine dans les ombres de la théurgie, est véritablement le poète. En réalité, son unique magie fut la grandiose poésie de son esprit. Dans la chronique, il est toujours le poète. Il est encore le poète dans ses longues pérégrinations à travers cette horrible et magnifique campagne des Champs-phlégréens, où il rêvait, allant du lac Averne au Styx; il est aussi le poète dans ses longues promenades à travers la Campanie-Heureuse, où il s’abandonnait à son profond amour pour la nature, l’amour des champs fertiles qui s’étendent à l’infini sous le soleil, des prés verdoyants où paît tranquillement le bœuf aux grands yeux dans lesquels le ciel se reflète; l’amour des bois obscurs et silencieux, où l’âme se calme et s’assoupit dans la paix; l’amour des collines ensoleillées, où les vents légers font onduler les fleurs embaumées; l’amour de l’oiseau qui chante et s’envole, de l’insecte doré qui bourdonne, de la feuille jaunie que l’ouragan emporte, du chêne robuste que rien ne peut ébranler; l’amour profond de la nature qui est le sentiment dominant dans toute son œuvre, qui est la magie par laquelle elle nous enchante encore, qui est la nostalgie de son cœur et le fait s’écrier: O fortunatos agricolas! et qui donne à ses descriptions tant de couleur, tant de lumière, tant de vie... Il est aussi le poète qui cherche et interroge les coins obscurs de la nature; c’est lui qui parle aux étoiles scintillantes pendant les nuits d’été; c’est lui qui écoute le rythme de la mer, comme si c’était le mètre dont la cadence divine doit scander son vers. Il est le poète qui connaît la vertu des simples; c’est lui qui a découvert certaines lois naturelles, ignorées de tous. Il est le poète qui tue les bêtes, assainit les marais et fait surgir à leur place des palais et des jardins. Il est le poète qui enseigne aux adolescents les jeux où le corps se fortifie et l’âme s’apaise; c’est lui, rêveur sublime, qui établit les présages de la bonne ou de la mauvaise fortune; c’est lui qui, comme un aimant puissant, attire à soi le respect et l’obéissance; c’est lui seul qui est bon, véridique, sincère et sage. Virgile le Mage, c’est Virgile le Poète. Et on ne sait rien de sa mort. Comme Parthénope, la Vierge grecque, il disparaît. Le poète ne meurt pas...
III
La Mer.
Vous errez loin d’ici, chère âme septentrionale et vagabonde, et les brumes que fixe votre regard mélancolique, mettent autour de vous cette atmosphère monotone et grise dans laquelle s’apaise toute agitation. Mais dans les tranquilles divagations où votre esprit amertumé s’adoucit, dans la souriante tristesse qui enveloppe ce que vous écrivez, je vois de temps en temps jaillir une vive exclamation. Vous n’avez pas oublié notre mer, notre admirable mer de Naples. Une vision azurée passe et repasse encore devant vos yeux; un bruit rythmé, presque indistinct et fugitif, berce encore votre oreille; un parfum léger comme un souvenir lointain fait encore dilater vos narines. Vous n’avez pas oublié mon beau Naples. Je lis ce que vous écrivez, mais je devine ce que vous pensez. Vous devez souffrir d’une nostalgie secrète que vous n’osez pas confesser, vous, exilée volontaire. Et comme l’écho douloureux s’en répercute dans mon cœur d’amie fidèle, je veux répondre à ce que vous cachez et non à ce que vous découvrez, je veux vous conter la légende de mon golfe poétique.
* * * * *
Chacun sait que le Seigneur, généreux, miséricordieux et magnifique, a toujours regardé Naples d’un œil de prédilection. Il a eu pour elle toutes les caresses d’un père et d’un amoureux, il lui a prodigué les dons les plus riches et les plus splendides qui se puissent imaginer. Il lui a donné un ciel riant et serein, rarement troublé par ces pensées funestes, dont la tristesse se fond en larmes qui sont les nuages; un air léger, bienfaisant et vivifiant, qui ne devient jamais ni trop rude, ni trop énervant; des collines vertes, parsemées de maisons blanches et jaunes, couvertes de jardins toujours fleuris; un volcan flamboyant et passionné; des hommes beaux, bons, indolents, artistes et amoureux; des femmes séduisantes, brunes, aimables et vertueuses; des enfants frisés, aux grands yeux noirs et intelligents. Puis, pour clore toutes ces faveurs, il lui a donné la mer. Et le Bon Dieu a su ce qu’il faisait. Il connaissait bien ce que seraient et ce que voudraient les Napolitains: aussi en leur offrant la mer, il a pensé au bonheur de chacun d’eux. Ce magnifique cadeau est sage, profond et caractéristique. Chaque besoin, chaque désir, chaque pensée, chaque fantaisie y trouve le petit coin où se réfugier et se satisfaire, trouve «sa petite mer» dans la grande mer.
La mer du Carmine appartient au passé le plus ancien. Peu éloignée de la plage, s’ouvre la vieille «porte de mer» qui conduit sur la place--cette place historiquement célèbre, où s’élève le brun campanile, avec ses quatre rangées de fenêtres, qui le font étrangement ressembler au jouet énorme d’un enfant géant et les maisons qui l’entourent sont basses, misérables, trouées de petites croisées, habitées par de pauvres gens. La mer du Carmine est sombre, toujours agitée, continuellement en mouvement. Sur la plage à demi-déserte, il n’y a pas l’ombre d’un pêcheur. On y voit se profiler, de-ci de-là, la ligne arrondie d’une quille: la barque est renversée, peut-être se sèche-t-elle au soleil? Devant une guérite, se promène un douanier qui a relevé son capuchon pour se garantir du vent, dont la violence est extrême; près de la rive, un grand bateau noir cherche avec peine à se tenir en équilibre; du pont, au moyen de planches, est établie une communication avec la terre: des hommes vont et viennent, courbés sous le poids des briques rouges qu’ils déchargent sur le quai. La mer du Carmine ne plaisante pas. Pendant un orage d’été, elle emporta un petit établissement de bains; pendant un orage d’hiver, elle inonda la Villa du Peuple, jardin malheureux, où croissent péniblement des fleurs pâles et des arbres rachitiques. Quelque chose de solennel et de majestueux s’y meurt. La mer du Carmine était l’ancien port de Parthénope, où abordaient les galères phéniciennes, grecques et romaines, mais c’était un port peu sûr: il a vu des événements sanglants et des fêtes populaires. C’est une mer historique, poétique et sombre. Sur la place qu’elle venait presque lécher, dix, vingt fois, le sort du peuple napolitain s’est décidé. Les ondes mélancoliques ont murmuré pendant longtemps: Corradino, Corradino! Les ondes tempétueuses ont rugi pendant longtemps: Mazaniello, Mazaniello! C’est la mer grandiose et triste des anciens, et elle épouvante les âmes mesquines des modernes.
La seule voix du flot rompt le silence qui y règne, et seul quelque passant curieux se promène de ce côté, baissant la tête sous le poids des souvenirs, fixant les yeux sur ces souvenirs du passé.
Mais la foule grouille et la vie bouillonne sur le môle. Ce n’est pas une plage, mais un port obscur et profond. L’eau n’a pas de vagues et frémit à peine; elle est sombre, toute charbonneuse, d’un noir uniforme et mat, où rien ne se reflète. Sur sa surface flottent des morceaux de bois, des bouts de câble, des vieux souliers et des souris mortes. Dans le port marchand, les bateaux se serrent les uns contre les autres: les chalands, les schooners, les brigantines chargés de charbon, de grains, de farine, d’indigo; il n’y a qu’une mince ligne d’eau sale entre eux. Sur le quai, une grue dresse dans l’air son unique bras de fer qui s’élève et s’abaisse avec un grincement de lime. Des hommes, noircis par le soleil, la fumée et le charbon, vont et viennent, montent et descendent. Une odeur molle de goudron flotte dans l’air. Le quai est semé de grands poteaux autour desquels s’enroulent d’énormes câbles qui amarrent les vapeurs-postaux, encore en rade. A droite, se trouve le port militaire, avec la même mer jaunâtre et sale, où les cuirassés restent immobiles. Partout se meuvent les barques légères, les lourds radeaux, les embarcations pesantes; les voix s’appellent, se répondent, se croisent. Le soleil éclaire tout cela, faisant briller la poudre de charbon, les atomes de métal, la limaille de fer: le soir, l’œil du phare surveille le môle. La mer du môle est celle des gros négociants, des gros banquiers, des expéditionnaires affairés, des rudes marins, des officiers sévères qui courent à leur devoir, des voyageurs d’affaires qui partent sans un regret. C’est pour eux que le Seigneur notre Dieu a fait le lac noir du môle.
La mer de Santa-Lucia, elle, appartient au peuple. C’est une mer bleu sombre, calme et sûre. Une nombreuse et grouillante population vit sur cette rive. Les femmes vendent le «spassatiempo», l’eau soufrée, les poulpes cuits dans l’eau de mer; les hommes tressent des nasses, font des filets, pêchent, fument la pipe, conduisent des barques, vendent des fruits de mer, chantent et dorment. C’est un tableau éclatant et plein de vie. Les lignes y sont dures et nettes; le soleil ardent y fait éclater la pierre. On y respire une odeur d’algue, de soufre, d’épices et de friture. Les enfants, à demi-nus et bruns, se roulent dans la rue, tombent dans l’eau, remontent à la surface, secouant leur tête frisée et criant de joie. Sur la rive, une grande «osteria» allonge ses nombreuses tables couvertes de linge blanc, de cristaux luisants, d’argenterie brillante. C’est là que le soir ont lieu les soupers napolitains. Des joueurs ambulants de violon, de guitare, de flûte, improvisent des concerts; des chanteurs exténués se lamentent dans des romances mélancoliques, au rythme généralement lent, dont la gaieté a toujours quelque chose de forcé et de bruyant qui cache la douleur; des mendiants murmurent sans cesse leur pitoyable prière; les femmes crient et se disputent.
L’été, un petit vapeur chauffe là sa machine pour aller à Casamicciola, la jolie ville détruite, et des bateliers offrent, à pleine voix, en toutes les langues, aux voyageurs de les conduire à bord du vapeur minuscule. Dix ou douze établissements de bains, avec de petites cabines peintes de toutes couleurs, ont leurs draps qui sèchent au soleil, battus par le vent; les baigneuses sont coiffées de foulards rouges et s’abritent du soleil avec la main. Une foule bourgeoise et provinciale prend d’assaut les cabines, faisant craquer sous leurs pas les passerelles de bois. Dans l’air serein montent des chants, des sons de guitare, le trille des orgues, des cris d’enfants, les jurons des portefaix, la sonnerie des trams, des parfums exquis et de mauvaises odeurs; les couleurs ardentes et violentes éclatent comme une fanfare; les aubes rosées flamboient et se reflètent sur l’onde; les midis, lents et voluptueux, s’embrasent et se reflètent sur l’eau; les crépuscules pourprés s’incendient et miroitent sur l’onde qui semble être teinte de sang. C’est la mer du peuple, la mer laborieuse, fidèle et féconde, la mer aimante et aimée, pour laquelle et par laquelle vit le petit peuple napolitain.
Cependant, non loin de là, tout change d’aspect. Par une avenue large et déserte, on voit la mer du Chiatamone. De ce côté, la vue s’étend à l’infini, car la courbe de l’horizon est lointaine. Cet immense espace d’eau salée est désolé et grisâtre. Il n’y a rien d’azuré et cette sérénité a quelque chose de solitaire qui attriste. L’onde vient se briser contre la muraille pierreuse du quai, avec un bruit sourd et régulier; au loin, les blancs alcyons frôlent les crêtes écumantes des vagues. A gauche, se dresse sur une roche, le château formidable, avec ses créneaux et ses fenêtres bardées de fer; le château effrayant où tant de monde a pleuré et souffert; le château gigantesque qui nous cache le Vésuve. Les flots s’irritent contre l’écueil, s’élancent pleins de colère et retombent, blancs et livides de rage impuissante. Quand les nuages s’amassent dans le ciel et que le vent gémit dans les platanes de la Villa, alors la désolation est complète, profonde. Au loin, un point noir paraît: c’est un navire inconnu qui fuit vers des contrées ignorées. Le soir, quelque barque mystérieuse passe, portant à la poupe une torche sanglante, qui trace une raie de feu sur la mer frémissante: ce sont des pêcheurs qui attirent le poisson avec cette lueur d’incendie. A cet endroit, un jeune nageur, beau et fort, dominé par la force du courant, a en vain demandé de l’aide et est mort noyé; une nuit d’hiver, une jeune fille, désespérée, a prononcé une courte prière et s’est jetée dans la mer, d’où on l’a retirée plus tard horriblement abîmée et défigurée. C’est la mer du Nord, avec toute sa tristesse, son étendue déserte, ses écueils menaçants et le rythme sinistre de ses vagues; c’est la mer du Nord avec ses fantômes et ses brumes. C’est la mer que Dieu--ainsi le raconte la vieille légende--a faite pour les mélancoliques, pour les malades, pour les spleenétiques, pour les amoureux de l’Infini.
La mer de Mergellina est toute différente; elle rit dans la lumière rose des journées merveilleuses; elle rit dans les douces nuits d’été, quand les rayons lunaires semblent se séparer en une multitude de petits fils d’argent; elle rit dans les voiles blanches de ses «navicelles» qui paraissent voguer en plein rêve. Sur la rive, une fontaine coule, avec un doux et joyeux murmure; les enfants et les servantes en jupons courts viennent y remplir leurs brocs. Un yacht élégant, aux agrès fins comme de la dentelle, à la blanche voilure ourlée de rouge, se berce mollement comme une créole indolente et porte un nom inscrit en lettres d’or, le doux nom de quelque blonde et céleste créature: Flavie. Un établissement de bains, petit et aristocratique, communique à la rive par une courte passerelle de bois; sur cette passerelle, défilent de belles jeunes filles vêtues de blanc, avec de grands chapeaux de paille couverts d’une floraison printanière, avec des ombrelles aux couleurs ardentes qui s’allument au soleil; de jeunes mariées, gaies et fraîches, y passent, suspendues au bras de leurs amoureux époux; de beaux enfants y jouent, le visage rayonnant, échauffé par la chaleur. Et là-bas, dans la mer, ce sont des éclats de rire, une bouffée de gaîté, des cris causés par la peur comique de l’eau froide; et l’on voit des corps blancs qui glissent entre deux vagues, des bras ronds qui émergent hors de l’eau et des visages brunis aux cheveux tout mouillés. C’est la fête de Mergellina, de la souriante Mergellina, créée pour les êtres sains et bien portants, en qui fleurissent la jeunesse et la joie; créée pour ceux qui espèrent et qui aiment; créée pour ceux dont la vie est une guirlande de roses, éternellement fraîche et parfumée.
Mais la mer où «finit la douleur», c’est la mer de Pausilippe, la mer glauque qui prend toutes les teintes et qui se pare de toutes les beautés. Tout ce que le cerveau humain peut créer d’images pour se figurer le paradis, elle le réalise. C’est l’harmonie du ciel, des étoiles, de la lumière et des couleurs; c’est l’harmonie du firmament avec la nature, la mer et la terre. Les fleurs s’effeuillent sur la rive, l’eau chante dans les grottes, l’horizon est un divin sourire: Pausilippe est l’idéal absolu qui se dessine sur le fond imprécis et fuyant de l’avenir; Pausilippe est toute la vie, tout ce qu’on peut désirer, tout ce qu’on peut vouloir; Pausilippe est l’image du bonheur parfait et complet, pour tous les sens, pour tous les goûts, pour toutes les facultés. C’est la vie frémissante, vibrante, nerveuse et douce, calme et active. C’est le point maximum du songe et de la poésie. Dieu a fait Pausilippe pour les poètes, pour les rêveurs, pour les chimériques, pour les amants de cet idéal qui déforme ou transforme l’existence.
* * * * *
Quand le Seigneur nous eut donné notre beau golfe, écoutez ce que la légende sacrilège lui fait dire, écoutez-le, vous, âme glacée et cœur inerte. Il dit: Sois heureux pour ce que je t’ai donné, mais si tu ne le peux pas, mais si l’incurable douleur te traverse encore l’esprit, alors va mourir dans les ondes glauques de la mer!
IV
La Légende de l’Amour.
Un grand silence règne dans ce long après-midi de juillet; personne ne passe dans les rues brûlées par le soleil; les Napolitains dorment dans le lourd assoupissement de l’été; tout près, sous ma fenêtre, dans un poêlon où bout de la graisse, des poissons verts d’un arôme violent, craquent et frémissent; au loin, dans une ruelle transversale, un orgue joue une valse languissante et mélancolique; un moustique bourdonne et frappe contre les vitres les plus hautes de la croisée entr’ouverte. Nous sommes tristes, et le sang qui nous monte à la tête, nous donne un peu de vertige; nous avons une âme de plomb et la bouche amère; nous avons le désir de l’ombre profonde et des boissons glacées--parce qu’il y a autour de nous la violence d’une passion sèche et rude, parce qu’il nous semble assister au spasme et entendre les sanglots convulsifs de la nature qui se meurt d’amour pour le soleil. Les rues sont blanches, poudreuses et aveuglantes; les maisons jaunes, rouges et blanches font des taches éclatantes; les collines resplendissent de lumière; la mer brille comme un millier de miroirs; sur le sommet du cratère quelque chose brûle et fume, et le ciel est sombre dans sa sérénité. Tout est clarté ardente, tout est intensité de couleurs, chaque chose se condense et rayonne; on dirait que les pierres veulent se fendre, que les maisons veulent s’ouvrir, que les collines veulent s’élancer vers le ciel, que la mer veut se changer en un métal liquéfié, que les montagnes veulent lancer des laves de feu--et tout reste immobile, sombre et grave. C’est l’amour qui fait tout vibrer et palpiter, car vous savez certainement que toutes les choses à Naples, depuis les pierres jusqu’au ciel d’azur, sont amoureuses...
* * * * *
Vous ne connaissez pas l’histoire des quatre frères? Je vais vous la conter. Il y avait une fois, dans la nuit des temps, quatre frères qui s’aimaient cordialement et ne se quittaient jamais. Ils étaient braves, jeunes, frais, robustes, et les couronnes de roses faisaient bien sur leurs chevelures bouclées. Chacun d’eux brûlait en secret pour une jeune fille, dont ils se taisaient le nom; mais un méchant sort réunit les amours des quatre frères sur la tête d’une seule femme. Elle ne voulait aimer aucun d’eux. Une terrible guerre aurait vite éclaté entre les quatre hommes et le sang fraternel aurait coulé, si, une nuit, la belle n’eût disparu pour toujours. Mais eux, patients et amoureux, l’attendent depuis des millions d’années: ils se sont changés en ces quatre collines, délicieuses et fleuries, qui de leurs noms s’appellent Poggioreale, Capodimonte, San-Martino et le Vomero--et l’un à côté de l’autre, immobiles, amoureux, ils attendent le retour de celle qu’ils aiment. Les printemps fleurissent sur leurs têtes, l’été s’enflamme, l’automne pleure, la noire saison s’attendrit, et les coteaux ne se lassent pas d’attendre. Mais l’amour de la belle absente ne revient pas et elle est toujours présente dans l’âme passionnée des quatre frères.
Savez-vous la deuxième histoire? Il y avait une fois un jeune homme charmant et aimable, dont le visage exprimait à la fois la gaieté d’une âme innocente et la mélancolie d’un cœur sensible: il était en même temps joyeux sans éclat et sérieux sans dureté. Qui le voyait, l’aimait et l’on venait à lui comme à un ami, pour jouir de sa compagnie. Mais le beau jeune homme était malheureux, très malheureux: un amour ardent s’était glissé dans son âme, dont la flamme qui montait jusqu’au ciel, n’arrivait pas à incendier le cœur de celle qu’il aimait. C’était une paysanne, qui possédait la beauté du corps, sans avoir celle de l’âme; c’était une de ces femmes charmeuses, froides et dédaigneuses qui ne peuvent ni jouir ni souffrir. Elles semblent être taillées dans de la pierre--dans une pierre polie, dure et glaciale; elles se brisent en petits morceaux, mais ne s’amollissent jamais; elles tombent foudroyées, mais ne meurent pas. Telle était Nisida, celle qui fut en vain aimée par le beau jeune homme et que rien ne put toucher. Alors celui-ci, qui s’appelait Pausilippe, adorant sans espoir la belle créature qui vivait en face de lui, pour fuir cette vue qui était à la fois son tourment et sa joie, voulut se précipiter dans la mer et finir ainsi sa misérable existence. Mais les Dieux en avaient décidé autrement et le bel amoureux resta à moitié chemin dans l’eau, changé en un coteau qui se baigne dans la mer, tandis que la femme fut métamorphosée en un écueil qui se dresse en face de lui. Il devint la merveilleuse colline où accourent les joyeuses sociétés pour s’amuser et se promener sur ses pentes fleuries; elle, fut l’île tragique où vivent les voleurs et les assassins que les hommes ont condamnés au bagne ou à la prison--ainsi la récompense est aussi éternelle que le châtiment.
Et il y a encore l’amour qui est le prodigieux éblouissement, le mirage fatal, l’aveuglement de celui qui, hardi et fort, a voulu fixer le soleil. C’était un pêcheur habile et heureux, celui dont je vous raconte l’histoire, et toutes ses journées se passaient entre ses lignes et ses filets, joyeux, quand la pêche était abondante, furieux, quand la tempête troublait l’onde et rendait sa fatigue inutile. C’était un homme simple et bon, silencieux et ignorant de l’amour; mais un jour, tandis qu’il était assis sur la rive et plongeait ses lignes dans la mer, devant lui, surgit une nymphe marine, au corps blanc et provocant, aux longs cheveux blonds agités par le vent, au regard vert et transparent comme le cristal; elle chantait suavement et ses doigts nacrés volaient sur la lyre. Son chant était si attrayant, si mélodieux, que le pauvre pêcheur sentit son cœur se fondre; brûlé par l’ardent désir de rejoindre la sirène et de mourir dans un embrassement suprême, il se précipita dans la mer. Trois fois, il remonta à la surface; trois fois, il disparut dans la mer--trop heureux de pouvoir payer de sa vie une pareille jouissance! L’endroit où il mourut fut appelé Mergellina, de son propre nom, et on prétend encore que pendant les nuits phosphorescentes d’été, la sirène reparaît sur les eaux vertes.
Il y a ensuite la pitoyable histoire de l’amour heureux qui est combattu et vaincu par la mort: une petite histoire ingénue comme les autres. Un riche seigneur, appelé Sebeto, habitait un palais de marbre, dans une campagne, près de Naples. Par amour, il avait épousé une femme appelée Megara qui lui avait voué une égale tendresse. Il l’aimait par-dessus tout et dépensait pour elle toutes ses richesses; or, il advint qu’un jour, elle voulut aller se promener en felouque dans le golfe de Naples. Du côté de la plage Platamonia, où la mer est toujours agitée, comme les bateliers voulaient lutter contre le vent, la felouque chavira, Megara se noya et devint un écueil. A cette horrible nouvelle, Sebeto sentit son cœur se briser et fondit en larmes si amères et si abondantes que toute sa vie s’en fut en eau, allant se jeter dans la mer où Megara était morte.
Et toutes les fontaines de Naples sont alimentées par des pleurs: celle de Monteolveto est formée par les larmes d’une religieuse qui gémit sur la passion de Jésus-Christ; celle des Serpents par les larmes de Belluccia, une servante amoureuse de son maître; celle des Miroirs est faite des larmes de Corbussone, cuisinier, amoureux fou de la Reine dont il préparait les ragoûts et les sauces; celle du Lion, des larmes d’un prince napolitain qui avait pour ami unique un lion, dont la mort misérable lui causa une peine extrême; celle de la fontaine Medina des larmes de Neptune, épris d’une statue magnifique qu’il ne put rendre vivante.
Mais l’amour est encore dans cette dernière histoire que vous allez entendre. On y parle d’un noble seigneur, appartenant à la plus haute société de notre ville, qui tomba éperdûment amoureux d’une jeune fille dont la famille était ennemie de la sienne; c’était un cavalier de caractère violent, de tempérament fougueux, prompt à la vengeance comme à la colère. Cependant pour obtenir la femme aimée, il serait devenu humble comme un pauvre à qui manque le pain. Mais l’amour des deux jeunes gens au lieu de diminuer et d’adoucir le ressentiment de leurs parents, ne fit que l’exaspérer--et, malgré les prières et les intercessions de tous genres, la noble famille Capri ne voulut pas consentir au mariage. Et même, pour porter remède à cette folle passion, elle décida d’embarquer la jeune fille sur une felouque et de l’envoyer dans un pays éloigné. Cependant celle-ci, qui se sentait mourir de douleur à l’idée de quitter son bien-aimé, quand elle fut hors du port, s’agenouilla et prononça une courte prière, puis s’élança dans les ondes d’où jaillit aussitôt une île verdoyante et azurée. Mais l’amour ne s’apaisait pas dans le cœur du noble Vésuve--c’était le nom du noble cavalier--et la colère bouillonnait toujours dans son sein; aussi, quand il apprit la cruelle nouvelle, il commença à pousser d’ardents soupirs et à verser des larmes de feu, signe de la passion intérieure qui l’agitait; et il se gonfla tellement qu’il devint une montagne, dont les entrailles brûlent d’un éternel incendie. Et il reste toujours devant la belle Capri, sans jamais pouvoir la rejoindre; il frémit d’amour, lance des éclairs, se couronne de fumée, et l’ardeur de sa passion déborde en lave brûlante...
* * * * *
O âmes blessées, ô âmes affligées, ô vous en qui l’amour a planté dans le cœur les sept épées de douleur, n’ayez pas l’espérance de guérir ici votre délicieuse souffrance. Oui, les pierres elles-mêmes sont amoureuses: la passion fait perdre la santé aux hommes bien portants et tue ceux qui sont malades...
V
Le Palais Donn’Anna.
Le grand palais gris se dresse dans la mer. Il n’est pas en ruines, il n’a jamais été fini; il ne tombe pas, il ne tombera pas, car la forte brise marine solidifie et brunit ses murailles: l’eau de la mer n’est pas perfide comme celle des lacs et des fleuves, elle attaque, mais elle ne ronge pas. Les fenêtres hautes, larges, sans vitres, ressemblent à des yeux sans pensée; dans les vastes porches dont les degrés du seuil sont détruits, le flot d’azur entre en riant et en plaisantant, il incruste des coquilles dans la pierre, il met du sable dans les cours et y laisse la verte et brillante végétation de ses algues. La nuit, le palais devient noir, intensément noir; au-dessus de sa tête, le ciel est serein et les étoiles de diamants scintillent; au loin, la mer de Pausilippe est phosphorescente et dans les villas perdues au milieu des bois, se font entendre de mélancoliques chants d’amour et les notes monotones de la mandoline: le palais reste sombre, et sous ses voûtes l’onde marine s’agite... De temps en temps, on croit voir passer lentement une lumière falote dans les vastes salles et des ombres fantastiques se dessiner dans l’embrasure des croisées; mais elles ne font pas peur. Ce sont peut-être de vulgaires voleurs qui ont trouvé là un bon abri, mais notre magnifique pauvreté ne les craint pas; ce sont peut-être des mendiants qui ont découvert là un refuge, mais la richesse de notre cœur nous fait les plaindre; ce sont peut-être des fantômes, mais nous sourions, car nous les aimons, les fantômes, nous vivons avec eux, nous rêvons par eux, et pour eux nous mourons. Oui, nous mourons pour eux, avec le désir d’errer nous aussi sur la mer, sur les collines, dans les églises sombres et humides, dans les salles fraîches où le moyen-âge a vécu.
* * * * *
C’était un soir et ces larges croisées resplendissaient de clarté; autour du palais, sur la mer, se berçaient des galères joyeuses, drapées de velours qui baignait dans l’eau, ornées de lampions colorés, enguirlandées de fleurs à la proue, et les bateliers se pavanaient dans de riches livrées. Toute la noblesse napolitaine, toute la noblesse espagnole accouraient à une des magnifiques fêtes que la fière Donn’Anna Carafa, femme du duc de Medina-Cœli, donnait dans son palais de Pausilippe. Dans les salles allaient et venaient les serviteurs, les pages vêtus de couleurs rose et grise, les majordomes, avec le collier d’or et la baguette d’ébène; les belles dames arrivaient continuellement avec de longues traînes de brocart et de hauts cols de dentelles d’où jaillissait la tête comme un pistil de fleur, avec des colliers de perles et de brillants qui tombaient en cascades sur leurs corsages cambrés et séducteurs; elles étaient accompagnées de leurs maris, de leurs frères et quelques-unes, plus hardies, seulement de leurs amants. Dans la grande salle, à l’entrée, dans son riche vêtement pourpre, lamé et tissé d’argent, se tenait Donn’Anna di Medina-Cœli, un léger sourire sur la bouche, dont la grosse lèvre inférieure s’avançait presque en signe de mépris, inclinant à peine sa tête hautaine devant les femmes, donnant sa main à baiser aux cavaliers qui étaient, comme elle, grands d’Espagne. L’œil gris, aux éclairs d’acier, pareil à celui de l’aigle, montrait la complète satisfaction de cette âme faite d’orgueil et de vanité; elle jouissait de voir venir à elle tous les hommages, tous les compliments, toutes les adulations. C’était elle la plus noble, la plus puissante, la plus riche, la plus belle, la plus respectée, la plus redoutée; c’était elle la femme, la grande dame, la reine de la grâce et du pouvoir. Elle pouvait gravir, toute glorieuse, les deux degrés qui faisaient un trône de son grand fauteuil; elle pouvait aspirer avec vivacité l’ardente haleine que l’ambition satisfaite lui soufflait au visage. Les dames s’asseyaient autour d’elle, lui faisant un cercle brillant, car toutes lui étaient inférieures de naissance, de race, de situation: elle était la seule, la plus grande--l’unique.
Au fond de la grande salle était dressé un théâtre destiné au spectacle. Toute cette réunion d’invités choisis devait d’abord assister à la représentation d’une comédie et à celle d’une danse mauresque; puis, dans les salles, les danses se seraient déroulées jusqu’à l’aube. Mais la grande curiosité de cette représentation était que les acteurs, par une mode venue de France depuis peu, appartenaient à la noblesse. Donn’Anna Carafa di Medina-Cœli méprisait les mœurs faciles de la France, qui corrompaient la sévère cour espagnole, mais désireuse de conserver la faveur populaire, elle s’apercevait que ces aimables usages plaisaient à tous et étaient adoptés avec enthousiasme. C’est seulement pour cela qu’elle avait consenti à ce que Donna Mercédès de las Torres, sa nièce d’Espagne, jouât un rôle dans la pièce.
Donna Mercédès, jeune, brune, aux grands yeux d’or, aux cheveux noirs, dont les tresses lui formaient un casque sur la tête, était une vraie Espagnole. Elle représentait, dans la comédie, le personnage d’une esclave amoureuse de son maître, qui le suit partout, et dont le dévouement va jusqu’à lui servir d’entremetteuse pour d’autres amours, jusqu’à mourir pour lui d’un coup de poignard destiné à ce cavalier par un père cruel. Elle jouait avec une telle ardeur, avec une telle impétuosité, que toute la salle était émue de la passion malheureuse de la belle esclave Mirza: tous étaient émus, sauf Gaëtan di Casapesenna qui remplissait le rôle du cavalier. Mais ainsi l’avait voulu le poète, qui n’avait mis dans la bouche de ce seigneur que des paroles glacées, et celui-ci, froid, indifférent, inconscient, ne faisait que rester fidèle à son véritable caractère. Seulement, à la fin de la pièce, quand l’infortunée Mirza, blessée mortellement, adressa des paroles de tendresse à celui qui fut sa vie et sa mort, alors la vérité brilla enfin devant les yeux du cavalier et, brusquement saisi par l’amour, il s’agenouilla devant le corps de la pauvre fille, en couvrant de baisers son pâle visage baigné d’une sueur d’agonie. En vérité, il mit une telle fougue dans cet élan, sa voix fut si pathétique et si trempée de douleur, ses gestes furent si désordonnés, son transport fut si violent, qu’il parut à tous réellement supérieur à un véritable acteur et la salle entière éclata en applaudissements.
Seule, sur son trône, Donn’Anna pâlissait mortellement et, sous ses gemmes et sous sa couronne ducale, se mordait les lèvres: ce n’était pas elle la plus aimée.
* * * * *
Les deux femmes se retrouvaient souvent dans les salles du Palais Medina. Elles se regardaient: Donna Mercédès, frémissante de jalousie, l’œil plein d’éclairs, livide, rongeant un frein que haïssait son âme indépendante; Donn’Anna, pâle de haine, muette dans sa colère. Elles se regardaient: Donn’Anna, impassible et froide; Donna Mercédès, agitée et fébrile. Elles échangeaient de rares et hautaines paroles. Mais quand la jalousie éclatait, alors leurs bouches étaient pleines d’injures.
--Les femmes d’Espagne s’abandonnent sans résistance à leur amant, disait Donn’Anna, avec sa voix dure et grave.
--Les femmes de Naples se glorifient du nombre de leurs adorateurs, répondait vivement Donna Mercédès.
--Vous êtes la maîtresse de Gaëtan Casapesenna, Donna Mercédès.
--Vous l’avez été, Donn’Anna.
--Vous oubliez toute retenue, toute pudeur, en donnant votre amour en spectacle, Donna Mercédès.
--Vous avez trahi le duc de Medina-Cœli, mon noble oncle, Donn’Anna Carafa.
--Vous aimez encore Gaëtan de Casapesenna.
--Vous l’aimez aussi, mais il ne vous aime plus, Donn’Anna.
La bouillante Espagnole avait la victoire, et Donn’Anna se mourait de rage. Mais la haine glaciale de la duchesse, contre laquelle venait se briser l’ardeur de Donna Mercédès, mettait cette dernière hors d’elle. Toutes deux avaient dans le cœur un horrible secret, toutes deux avaient les entrailles rongées par le féroce serpent de la jalousie; toutes deux se mouraient d’amour et de colère impuissante. Donn’Anna cachait son angoisse, mais Donna Mercédès la montrait dans l’agitation de son esprit et de son corps. La duchesse agonisait en souriant; Donna Mercédès agonisait en pleurant et en arrachant ses noirs cheveux. Enfin, elle disparut brusquement du Palais Medina-Cœli et on raconta que, prise d’une soudaine vocation religieuse, elle avait désiré la paix du cloître. On parla beaucoup du mysticisme qui avait envahi celle âme mondaine, des journées que la jeune femme passait agenouillée devant le Sacrement, de la ferveur de ses prières et de ses larmes ardentes; mais on ne nomma pas le lieu, le pays, le royaume où se trouvait le couvent. En vain Gaëtan di Casapesenna chercha Donna Mercédès en Italie, en France, en Espagne et en Hongrie; en vain, il fit des vœux à la Madone de Lorette et à saint Jacques de Compostelle; en vain il pleura, pria, supplia--rien n’y fit: il ne revit jamais sa belle maîtresse. Il mourut jeune, dans une bataille, comme il convient à un chevalier malheureux.
D’autres fêtes eurent lieu au Palais Medina, d’autres hommages saluèrent la riche et puissante duchesse Donn’Anna; mais elle restait assise sur son trône, l’âme pleine de fiel, le cœur aride et solitaire. Elle était vengée, seulement elle restait seule et abandonnée.
* * * * *
Les fantômes qui habitent le Palais Donn’Anna sont-ils ceux des deux amants? O divins, divins fantômes! Pourquoi ne pouvons-nous pas, nous aussi, soupirer d’amour comme vous, même après la mort?
VI
La Barque-Fantôme.