MAURICE MAETERLINCK
L’HÔTE INCONNU
SIXIÈME MILLE
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1917
Tous droits réservés.
OUVRAGES DE MAURICE MAETERLINCK
EUGÈNE FASQUELLE, Éditeur
DANS LA BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER A 3. FR. 50 LE VOLUME
La Sagesse et la Destinée (58e mille) 1 vol. La Vie des Abeilles (71e mille) 1 vol. Le Temple Enseveli (25e mille) 1 vol. Le Double Jardin (22e mille) 1 vol. L’intelligence des Fleurs (33e mille) 1 vol. La Mort (44e mille) 1 vol. Les Débris de la Guerre (13e mille) 1 vol.
THÉATRE
Joyzelle, pièce en 5 actes (12e mille) 3 fr. 50 Monna Vanna, pièce en 3 actes (40e mille) 2 fr. » Monna Vanna, drame lyrique en 4 actes et 5 tableaux, livret (musique de Henry Février) (8e mille). 1 fr. » L’Oiseau Bleu, féerie en 6 actes et 12 tableaux (38e mille) 3 fr. 50 La Tragédie de Macbeth, de W. Shakespeare. Traduction nouvelle avec une Introduction et des Notes (6e mille) 3 fr. 50 Marie-Magdeleine, drame en 3 actes (6e mille) 3 fr. 50
CHEZ DIVERS ÉDITEURS
Le Trésor des Humbles (96e édition). (Mercure de France) 3 fr. 50 Théâtre (Lacomblez, éd. à Bruxelles, Belgique). 3 vol. à 3 fr. 50 Serres Chaudes (poésies). (Lacomblez, édit.) 3 fr. » L’Ornement des Noces spirituelles, de Ruysbroeck l’Admirable, traduit du flamand et précédé d’une Introduction. (Lacomblez, édit.) 5 fr. » Les Disciples à Saïs et les Fragments de Novalis, traduits de l’allemand et précédés d’une Introduction. (Lacomblez, édit.) 5 fr. » Album de douze Chansons. (Stock, édit.) Épuisé.
B--362.--L.-Imprimeries réunies, 7, rue St-Benoît, Paris.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
20 exemplaires numérotés sur papier du Japon; 80 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.
AVERTISSEMENT
Ce livre, dont une traduction anglaise, sous le titre: The Unknown Guest, a été publiée, en 1914, en Angleterre et en Amérique, était sous presse quand éclata la guerre. Il paraît aujourd’hui à peu près tel qu’il fut écrit. Les sciences psychiques, arrêtées dans leur marche, comme tout ce qui n’a pas uniquement pour objet la mort et le malheur des hommes, sont demeurées au point où je les avais laissées; et j’aurais eu peu de choses à ajouter à ce que j’en ai dit.
On a parlé, au cours de cette guerre, de la faillite de l’occultisme. Il est certain que toute sa partie plus ou moins légendaire, imaginaire et fantaisiste, tout ce qui se rapporte à la prédiction de l’avenir, à l’astrologie, aux talismans, aux envoûtements, à l’action à distances, etc., n’a pas résisté à l’effroyable épreuve. Mais les sciences psychiques proprement dites, qui, du reste, n’acceptent pas l’épithète de sciences occultes que leur décerne le vulgaire, n’ont subi aucune déconvenue et ont vu se manifester, dans la monstrueuse tourmente, souvent avec plus d’énergie, les mêmes phénomènes qu’elles étudiaient aux heures de la paix. Elles ont déjà recueilli et recueilleront assurément, après l’orage, un grand nombre de faits nouveaux se rattachant aux pressentiments, aux prémonitions, à la psychométrie, à la lucidité, à la télépathie entre vivants et à la télépathie d’outre-tombe, qu’on attribue, à tort ou à raison, à la survivance des morts. Il sera nécessaire de consacrer toute notre attention à l’étude de ce dernier phénomène; et, cette fois, étant donné les circonstances, il nous sera peut-être accordé de serrer de plus près la prodigieuse énigme; car jamais notre terre, depuis qu’elle a pris figure humaine, n’a vu s’accumuler sur elle, en aussi peu de temps, une telle masse de jeunes morts avides de se survivre. Des faits naturellement inexplicables, analogues à ceux que relate Sir Oliver Lodge dans son dernier livre: Raymond or Life and death, surgissent déjà et bientôt surgiront de toutes parts. Mais il faudra un certain temps pour les classer, les vérifier, les mettre au point; et il serait téméraire d’en parler dès aujourd’hui. On ne rentre pas la moisson sous la pluie et les éclairs de la tempête.
L’HÔTE INCONNU
INTRODUCTION
I
Mon essai sur La Mort m’a entraîné à faire une enquête consciencieuse et, du moins j’y ai tâché, aussi complète que possible, sur l’état présent du mystère. J’espérais faire tenir en un volume le résultat de ces recherches, qui, du reste, pour le dire tout de suite, n’apprendront rien à ceux qui parcoururent les mêmes régions et n’ont d’autres mérites que leur sincérité, leur impartialité, et une exactitude scrupuleuse. Mais, à mesure que j’avançais, j’ai vu la matière s’étendre sous mes pas, si bien qu’il m’a fallu diviser mon travail en deux parties qui seront à peu près égales: dans la première, publiée aujourd’hui, j’étudie sommairement les apparitions et hallucinations véridiques et les maisons hantées ou, si l’on veut, les phantasmes des vivants et des morts, les manifestations appelées assez bizarrement et improprement psychométriques, la connaissance de l’avenir: pressentiments, présages, prédictions, prémonitions, précognitions, etc., et enfin les chevaux d’Elberfeld. Dans la seconde, qui paraîtra plus tard, je m’occuperai des miracles de Lourdes et d’ailleurs, des phénomènes dits de matérialisation, de la baguette divinatoire, de l’asepsie fluidique, tout en ne négligeant pas une menue poussière de miracle qui flotte, au-dessus des prodiges principaux, dans l’atmosphère étrange où nous allons entrer.
II
Lorsque je parle de l’état présent du mystère, il va sans dire que je n’entends pas du tout le mystère de la vie, de sa fin et de ses origines; ni la grande énigme de l’Univers où nous sommes plongés. En ce sens, tout est mystère, et, comme je l’ai dit ailleurs, il est probable que tout le sera toujours; et que nous n’atteindrons jamais, sur aucun point, les dernières limites de la connaissance et de la certitude. Il s’agit ici de ce qui, dans ce mystère accepté, habituel, familier et presque oublié, trouble brusquement la routine de notre ignorance générale. En eux-mêmes, ces faits, qui nous semblent surnaturels, ne le sont pas plus que les autres; peut-être sont-ils plus rares, ou, pour mieux dire, moins fréquemment ou plus difficilement constatés. En tout cas, leurs causes profondes, tout en n’étant probablement ni plus lointaines, ni plus inaccessibles, paraissent se cacher dans un inconnu moins souvent parcouru par notre science qui n’est au fond qu’une expression rassurante et conciliante de notre ignorance. On peut aujourd’hui, grâce aux travaux de la Society for Psychical Research, et d’une foule d’autres chercheurs, aborder avec une certaine confiance l’ensemble de ces phénomènes. On marche enfin, hors des légendes, des contes à dormir debout, des commérages, des illusions et des exagérations, sur un terrain étroit mais assez sûr. Ce n’est pas à dire qu’il n’y ait d’autres phénomènes surnaturels que ceux recueillis par cette société et quelques revues sérieuses qui suivent les mêmes méthodes. Malgré leur diligence qui, depuis plus de trente ans, fouille les coins obscurs de notre planète, il est inévitable que bien des choses leur échappent; outre que la sévérité de leurs enquêtes rejette les trois quarts de celles qu’on leur signale. Mais il est permis d’affirmer que les vingt-huit volumes de ses Proceedings, les dix-sept tomes de son Journal, en y joignant les vingt-cinq années des Annales des sciences psychiques, pour ne citer que ce périodique entre tous excellent, embrassent, pour l’instant, tout le champ de l’extraordinaire et offrent quelques exemples de toutes les manifestations anormales de l’inexplicable qui nous enveloppe. On peut dès maintenant les classer, les diviser, les subdiviser en genres, espèces et variétés. C’est peu de chose, si l’on veut, mais c’est ainsi que commencent les sciences et qu’au surplus finissent beaucoup d’entre elles. Il y a donc assez de faits acquis à peu près incontestables pour qu’il soit possible de les interroger utilement, de reconnaître leurs tendances, d’entrevoir leur caractère général et peut-être de remonter à leur source unique en écartant peu à peu les broussailles et les ruines qui, depuis tant de centaines ou de milliers d’années, la voilaient à nos yeux.
III
A vrai dire, ces manifestations surnaturelles semblent moins féeriques et moins fantastiques qu’il y a quelques siècles; et l’on est tout d’abord un peu déçu. On croirait que le mystère, lui aussi, a des hauts et des bas et demeure soumis aux caprices d’on ne sait quelles modes d’outre-terre; ou, pour être plus exact, il est évident que la plupart de ces miracles légendaires ne résisteraient pas à l’examen rigoureux d’aujourd’hui. Ceux qui triomphent de l’épreuve et bravent notre regard moins crédule et plus pénétrant, méritent d’autant plus de fixer notre attention. Ce ne sont point les derniers survivants de l’énigme, puisque celle-ci subsiste tout entière et s’étend à mesure qu’on l’éclaire; mais peut-être y peut-on voir les suprêmes ou les premiers efforts d’une puissance qui ne paraît pas résider entièrement dans notre sphère. On dirait des coups frappés du dehors par un inconnu plus inconnu que celui que nous croyons connaître, un inconnu qui n’est peut-être pas celui de l’univers dont nous avons fait peu à peu un inconnu de tout repos, comme nous avons fait de l’univers une sorte de province de la terre, mais un étranger qui nous arrive d’un autre monde, un visiteur inattendu qui vient assez sournoisement troubler la quiétude satisfaite où nous nous endormions, bercés par la main ferme et vigilante de la science classique.
IV
Contentons-nous d’abord de les énumérer. Nous avons donc: les tables tournantes avec leurs «raps», les déplacements et les apports d’objets sans contacts, les phénomènes lumineux, les matérialisations, les attouchements spirites, la lévitation et certains tours inexpliqués des jongleurs indiens, la prémonition, précognition, lucidité ou clairvoyance, la xénoglossie, les apparitions ou hallucinations véridiques, les maisons hantées, bilocations, etc., les communications avec les morts, la baguette divinatoire, les cures miraculeuses de Lourdes ou d’ailleurs, l’asepsie fluidique et enfin les fameux animaux pensants d’Elberfeld et de Mannheim; voilà, si je ne me trompe, après avoir éliminé tout ce qui est insuffisamment constaté ou prouvé, le résidu, ou si l’on veut, le caput mortuum du miracle actuel.
Tout le monde a entendu parler des tables tournantes; c’est un peu l’a, b, c, de l’occultisme. Le phénomène est si commun et se produit si facilement que la Société des Recherches psychiques n’a pas cru devoir s’en occuper d’une façon spéciale. Nous ne nous en occuperons pas davantage; tous les problèmes qu’il soulève se retrouvant dans la plupart des manifestations psychiques que nous étudierons. On sait qu’il suffit, mais qu’il est indispensable, pour obtenir ces mouvements mystérieux, que parmi ceux qui font la chaîne, se trouve un sujet doué de facultés médiumniques. Je le répète, l’expérience est à la portée de qui veut la tenter sérieusement dans les conditions requises, et aussi incontestable que la polarisation de la lumière ou la cristallisation par les courants électriques.
On peut mettre dans le même groupe, les déplacements et les apports d’objets sans contacts, les attouchements de mains spirites, les phénomènes lumineux et les matérialisations. Comme les tables tournantes, ils exigent la présence d’un médium. Inutile de faire observer que nous sommes ici dans la terre promise de la fraude, et que même les médiums les plus puissants, ceux qui possèdent les dons les plus réels et les moins contestables, la célèbre Eusapia Paladino par exemple, sont à l’occasion, et cette occasion se présente trop souvent, d’incorrigibles simulateurs. Mais quelque grande que soit la part faite à la supercherie, il n’en reste pas moins un nombre considérable de faits si rigoureusement contrôlés qu’il faut bien les admettre ou renoncer à toute certitude humaine.
Il n’en va pas tout à fait de même de la lévitation et des prodiges qu’accomplissent, au dire des voyageurs, certains jongleurs indiens. Si l’inhumation prolongée d’un être vivant est à peu près prouvée et peut sans doute s’expliquer physiologiquement, il y a nombre d’autres tours sur lesquels nous n’avons pas jusqu’ici d’études décisives. Je passe sous silence le Mango tree et le Basket trick qui ne sont que de la prestidigitation; mais le Fire Walk et le fameux Rope climbing trick, demeurent plus mystérieux.
Le Fire Walk, ou marche sur des pierres rougies ou des charbons ardents, est une sorte de cérémonie religieuse qui se pratique aux Indes, dans certaines îles de la Polynésie, dans l’île Maurice, etc. A la suite d’incantations du grand-prêtre, les pieds nus des fidèles qui le suivent sur le lit de galets ou de tisons incandescents, paraissent à peu près insensibles aux morsures du feu. La chaleur de l’aire traversée est-elle réellement intolérable, l’endurance extraordinaire s’explique-t-elle par l’épaisseur de la substance cornée qui protège la plante des pieds des indigènes, y a-t-il brûlure ou la peau reste-t-elle indemne? Les voyageurs sont loin d’être d’accord; et, dans l’état présent, la question est trop incertaine pour qu’il soit utile de s’y arrêter.
Le Rope climbing est plus extraordinaire. Sur une place publique, loin de tout arbre et de tout édifice, s’installe le jongleur. Il n’a, pour bagage, qu’un paquet de cordes et un vieux sac de toile. Un enfant l’accompagne. Le jongleur lance en l’air un bout de la corde, et celle-ci, comme attirée par un crochet invisible, se déroule et s’élève toute droite dans le ciel, jusqu’à ce que son extrémité disparaisse aux regards. L’enfant grimpe alors le long de la corde, disparaît également; et peu après, tombent de l’azur, des bras, des jambes, une tête, etc., que le sorcier ramasse et fourre dans le sac. Il prononce ensuite sur celui-ci quelques paroles magiques, l’ouvre, et l’enfant souriant, salue les spectateurs.
Voilà, à quelques variantes près, la forme habituelle du sortilège. Il est assez rare et ne semble pratiqué que par une secte particulière originaire des provinces du Nord-Ouest. Il n’est peut-être pas encore suffisamment constaté et étudié pour qu’on puisse le ranger parmi les faits acquis mentionnés plus haut. S’il était tel qu’on le décrit, il ne pourrait guère s’expliquer que par une étrange puissance hallucinatoire qui émanerait du jongleur ou de l’illusionniste. Il «suggestionnerait» l’assistance et lui ferait voir ce qu’il voudrait, et cette suggestion ou cette hallucination collective, embrasserait une aire fort étendue. On a vu en effet des spectateurs, des Européens, accoudés aux balcons de maisons assez éloignées de la foule indigène, la subir également. On trouverait là une des manifestations les plus curieuses de cet «hôte inconnu» dont nous reparlerons quand, après avoir énuméré ses faits et gestes, nous tenterons de scruter et de fixer les bizarreries de son caractère.
La lévitation proprement dite, c’est-à-dire l’élévation, sans contact, et le flottement d’un objet ou même d’un être vivant, pourrait être due à la même puissance hallucinatoire; mais on n’en a pas jusqu’ici d’exemples assez nombreux et authentiques pour qu’il soit possible de conclure. Du reste, nous la retrouvons quand nous arrivons au chapitre des matérialisations avec lequel elle fait corps.
I
PHANTASMES DES VIVANTS ET DES MORTS
I
Ceci nous mène naturellement aux apparitions et hallucinations véridiques et jusqu’aux maisons hantées. On sait qu’il existe sur les phantasmes des vivants et des morts toute une littérature née de nombreuses et scrupuleuses enquêtes entreprises en Angleterre, en France, en Belgique, en Suisse et aux États-Unis par les soins de la Society for psychical Research. En présence des preuves accumulées, il serait ridicule de s’obstiner à nier la réalité des faits. Il est désormais incontestable qu’une émotion violente ou profonde peut être transmise instantanément d’un esprit à un autre, quelle que soit la distance qui sépare celui qui l’éprouve de celui à qui elle se communique. Elle se traduit le plus souvent par une hallucination visuelle, plus rarement par une hallucination auditive; et comme l’émotion la plus violente que puisse éprouver l’homme, est celle qui l’étreint et le bouleverse à l’approche ou dans l’instant même de la mort, c’est presque toujours cette émotion suprême qu’il émet, et dirige avec une précision incroyable, pour atteindre à travers l’espace, à travers les mers et les continents s’il le faut, un but invisible et mobile. Au reste, quoique moins fréquemment, un danger, une crise graves peuvent engendrer et envoyer au loin une hallucination analogue. C’est ce que la S. P. R. appelle Phantasms of the living. Quand l’hallucination a lieu plus ou moins longtemps après le décès de celui qu’elle semble évoquer, on la range parmi les phantasmes des morts.
Ces derniers phantasmes sont plus rares. «Si nous pouvions, dit Myers, tracer une courbe exprimant le nombre relatif des apparitions avant et après la mort, nous verrions que ce nombre augmente rapidement pendant les quelques heures qui précèdent, pour diminuer graduellement pendant les premières heures et les premiers jours qui suivent la mort; après la première année, les apparitions deviennent tout à fait rares et exceptionnelles[1].
[1] MYERS, Human Personality.
Pour exceptionnelles qu’elles soient, il y a néanmoins de telles apparitions, et prouvées, autant que peut l’être un fait, par des témoignages nombreux et précis. On en trouvera des exemples dans les Proceedings, notamment T. VI, p. 13 et 65, etc.
Qu’il s’agisse de vivants, de mourants ou de morts, on connaît la forme habituelle de ces hallucinations dont les grandes lignes ne varient guère. Quelqu’un, dans sa chambre, dans la rue, en voyage, n’importe où, voit brusquement surgir le fantôme net et clair d’un parent, d’un ami, auquel il ne pensait nullement, qu’il sait être à mille lieues de l’endroit où il se manifeste, en Amérique, en Asie, en Afrique; car les distances ne comptent guère. Le plus souvent, le fantôme ne dit rien, sa présence, toujours brève, n’est qu’une sorte d’avertissement silencieux. Parfois, il semble en proie à des préoccupations futiles et vétilleuses. Plus rarement, il parle, pour dire, en somme, fort peu de chose. Plus rarement encore, il révèle un crime, une circonstance, un trésor caché, que nul autre que lui ne pouvait connaître. Mais nous reviendrons sur ces points, après avoir achevé cette énumération sommaire.
II
Le phénomène des maisons hantées ressemble aux phantasmes des morts, à cela près qu’ici le revenant s’attache à la demeure, au logis, à l’immeuble et nullement aux personnes qui l’habitent. Dès la deuxième année de son existence, c’est-à-dire dès 1883-1884, le Committee on Haunted Houses de la S. P. R. a, parmi des centaines d’autres, choisi et analysé 65 cas dont 28 s’appuient de témoignages directs et de premier ordre[2]. Il est tout d’abord remarquable que ces récits authentiques n’ont aucun rapport avec les légendaires et sensationnelles histoires de revenants qui traînent encore, notamment aux approches de Noël, dans nombre de magazines anglais et américains. On n’y trouve jamais de suaires, de catafalques, de squelettes, de cimetières, de flammes infernales, de malédictions, de hurlements lugubres, de chaînes agitées avec un bruit terrible, ni rien de l’appareil traditionnel qui caractérise cette médiocre littérature d’outre-tombe. Au contraire, les scènes qui se déroulent dans les maisons qui semblent véritablement hantées, sont en général très simples, assez insignifiantes, presque bourgeoises. Les spectres n’y ont aucune prétention, ne font pas de frais de mise en scène ni de costumes. Ils sont vêtus comme ils l’étaient quand, il y a parfois bien des années, ils menaient au fond de leur demeure, leur petite vie sans aventures. C’est tantôt une vieille dame, un pauvre châle gris modestement croisé sur la poitrine, qui se penche la nuit sur le sommeil des nouveaux locataires, ou qu’on rencontre fréquemment, muette, discrète, un peu farouche, dans l’antichambre ou l’escalier. Ou bien c’est un monsieur en robe de chambre, à l’œil torve, qui passe dans un corridor violemment éclairé d’une lumière inexplicable; ailleurs, c’est encore une dame d’un certain âge, vêtue de noir, que l’on trouve assez souvent assise dans le «bow-window» de son salon. Lorsqu’on lui adresse la parole, elle se lève, semble sur le point de répondre, mais ne dit rien. Quand on la poursuit, qu’on l’accule dans un coin, elle élude tout contact et disparaît. On fixe à la glu des fils de soie en travers de l’escalier; elle passe et les fils ne bougent pas. Ce fantôme,--et il en va de même dans la plupart des cas,--est vu par tous ceux qui vivent dans la maison: parents, amis, domestiques anciens ou nouveaux, etc. S’agit-il de suggestion, d’hallucination collective? En tous cas, des étrangers, des visiteurs à qui l’on n’a rien dit, l’aperçoivent comme les autres et demandent ingénument: «Quelle est donc cette dame en deuil que j’ai rencontrée dans la salle à manger?»--S’il y avait suggestion collective, il faudrait donc admettre que c’est une suggestion subconsciente émise à l’insu de tous ceux qui y participent; ce qui est du reste fort possible.
[2] Proceedings, I, p. 101-115; V, p. 137-151; VIII, p. 311-332, etc.
Dans un ordre analogue, je ne mentionnerai pas ici les fantaisies de ce que les Allemands appellent le Poltergeist, pierres lancées, sonneries mises en branle, matelas retournés, meubles renversés, etc., toujours suspectes, et qui ne sont, au fond, semble-t-il, que de bizarres espiègleries d’hystériques ou de médiums facétieux. Les manifestations du Poltergeist sont assez fréquentes; et l’on en trouvera plusieurs exemples dans les Proceedings et surtout dans le journal de la S. P. R.
Quant aux communications d’outre-tombe, je n’ajouterai rien, pour l’instant, à ce que j’en ai dit au chapitre qui leur est consacré dans mon étude sur La Mort. Il est possible que les événements de cette guerre apportent des faits nouveaux et plus irrésistibles que ceux que nous connaissions, et qui brisent enfin, sur ce point, la sphère terrestre où nous sommes captifs.
III
Les hypothèses religieuses écartées[3], que nous n’examinons pas ici, car elles appartiennent à un ordre d’idées différent, pour expliquer la plupart de ces phénomènes, ou du moins pour ne pas garder à leur sujet un silence absolu et décourageant, s’offrent deux théories qui, par des routes plus ou moins divergentes, vont se perdre dans l’inconnu; c’est à savoir la théorie spirite et la théorie médiumnique. Les spirites, ou plutôt, les néo-spirites ou spirites scientifiques, qu’il ne faut pas confondre avec les disciples un peu trop crédules d’Allan Kardec, soutiennent que les morts ne meurent pas tout entiers, que leur entité spirituelle ou animique ne s’éloigne ni ne se disperse dans l’espace après la dissolution du corps, mais continue autour de nous une existence active encore qu’invisible. On n’a du reste, dans la théorie néo-spirite, sur la vie de ces désincarnés, que des notions assez vagues. Sont-ils plus intelligents que lorsqu’ils habitaient leur chair? Disposent-ils de connaissances, de facultés plus étendues que les nôtres? On ne possède pas jusqu’ici les faits incontestables qui permettraient de l’affirmer. Il semble, au contraire, si les désincarnés subsistent réellement, que leur vie soit bornée, débile, précaire, incohérente et surtout assez brève. A quoi l’on objecte qu’elle n’est telle qu’à nos yeux impuissants. Les morts parmi lesquels nous marchons sans nous en douter, s’évertuent à se faire entendre, à se manifester, mais se heurtent au mur impénétrable de nos sens qui, uniquement créés pour percevoir la matière, ignorent irrémédiablement tout le reste qui est sans doute le principal de l’univers. Ce qui survivra en nous, emprisonné dans notre corps, est absolument inaccessible à ce qui survit en eux. Tout au plus réussissent-ils, par moments, à faire pénétrer quelques lueurs de leur existence à travers les fissures de ces organismes singuliers qu’on appelle médiums. Mais ces lueurs errantes, fugaces, hasardeuses, étouffées, déformées, ne peuvent nous donner qu’une idée dérisoire d’une vie qui n’a plus rien de commun avec la vie purement animale, au fond, que nous menons sur cette terre. Il est possible, et l’hypothèse est défendable. Il est en tout cas remarquable que certaines communications, certaines manifestations ont ébranlé les savants les plus froids, les plus hostiles aux influences de l’au-delà. Afin de comprendre un peu leur inquiétude et leurs étonnements, il suffira de lire, pour ne citer qu’un exemple entre mille, le troublant mais inattaquable rapport du professeur Bottazzi, directeur de l’Institut de Physiologie de l’Université de Naples, intitulé[4]: Dans les régions inexplorées de la biologie humaine. Observations et expériences sur Eusapia Paladino. Il y eut rarement dans le domaine médiumnique ou spirite, expériences conduites avec une méfiance plus ombrageuse, une rigueur scientifique plus implacable. Lorsque dans le petit laboratoire de physiologie de l’université napolitaine, aux portes sévèrement cadenassées et scellées, toute possibilité de fraude étant pour ainsi dire mathématiquement exclue, apparurent soudain des membres épars, des mains pâles, diaphanes et intelligentes, qui faisaient fonctionner les appareils destinés à enregistrer leurs attouchements, surtout lorsque s’éleva d’entre les rideaux du cabinet médiumnique le profil d’une tête noire qui demeura visible durant plusieurs secondes et ne se retira qu’épouvantée elle-même, semble-t-il, par les exclamations d’étonnement arrachées à ce groupe de savants qui pourtant s’attendait à tout; le professeur Bottazzi avoue--ce sont ses propres termes, mesurés comme il sied à la science, mais significatifs--«qu’il éprouva dans tout son corps un frémissement».
[3] Au même titre, écartons également l’hypothèse théosophique qui, ainsi que les autres, exige d’abord une adhésion, un acte de foi aveugle. Ses applications, souvent ingénieuses, ne sont que des affirmations énergiques mais gratuites et, comme je l’ai dit dans La Mort, ne nous apportent pas l’ombre d’un commencement de preuve.
[4] Annales des Sciences psychiques, août-novembre 1907.
C’est une de ces minutes où un doute qu’on croyait à jamais aboli étreint le plus incrédule. Pour la première fois peut-être, il regarde autour de soi avec incertitude et se demande dans quel monde il se trouve. Quant aux fidèles de l’inconnu qui, depuis longtemps, ont compris qu’il faut se résigner à ne rien comprendre et être prêts à toutes les surprises, il y a là cependant, même pour eux, un mystère d’une autre nature, un mystère qui les déconcerte, le seul vraiment étrange, plus angoissant que tous les autres réunis, parce qu’il effleure des craintes ancestrales et touche le point le plus sensible de notre destinée.
IV
L’argument spirite le plus digne d’attention est celui que fournissent les apparitions des morts et les maisons hantées. Ne tenons pas compte des phantasmes qui précèdent, accompagnent ou suivent de près le décès; ils s’expliquent par la transmission d’une émotion violente de subconscient à subconscient, et lorsqu’ils ne se manifestent que plusieurs jours après la mort, on peut encore soutenir que ce sont des communications télépathiques retardées. Mais que dire des fantômes qui surgissent plus d’un an, voire plus de dix ans après la disparition du cadavre? Ils sont assez rares, je le sais, mais enfin il y en a qu’il est bien difficile de nier tant leurs gestes furent soigneusement constatés par des témoignages nombreux, concordants et précis. Il est vrai qu’ici encore, où il s’agit, dans la plupart des cas, d’apparitions à des parents, à des amis, on peut alléguer qu’on se trouve en présence de faits télépathiques ou d’hallucinations de la mémoire. Nous enlevons ainsi aux spirites une province nouvelle et considérable de leur domaine. Néanmoins, il leur reste certains clos réservés où nos explications télépathiques pénètrent moins facilement. Il y eut en effet des revenants qui se montrèrent à des personnes qui n’avaient jamais vu ni connu celui qui revenait. Ils se confondent plus ou moins avec les spectres des maisons hantées auxquels il nous faut un instant revenir.
Comme je l’ai dit plus haut, il est presque impossible de nier de bonne foi l’existence de ces maisons. Ici encore, l’interprétation télépathique s’impose dans la plupart des cas. On peut même lui donner une extension étrange mais justifiée, car on ne connaît guère ses limites. Il arrive assez fréquemment, par exemple, que des revenants viennent troubler un logis où l’on retrouve parfois, sur leurs indications, des ossements cachés dans les murs ou sous les lames des parquets. Il se peut même, comme dans le cas de William Moir, aussi rigoureusement contrôlé qu’une enquête judiciaire[5], que le squelette soit enterré à une assez grande distance de la demeure et remonte à plus de quarante ans. Les restes enlevés et convenablement ensevelis, les apparitions cessent.
[5] Proceedings, t. VI, p. 35-41.
Mais, même dans le cas de William Moir, il n’y a pas, je crois, de raison suffisante pour abandonner l’hypothèse télépathique. Le médium, le sensitif, comme disent les Anglais, «sent» la présence ou la proximité des ossements; une relation, d’ailleurs profondément mystérieuse, s’établit d’eux à lui, qui lui fait éprouver la dernière émotion du défunt et parfois lui permet d’évoquer l’image et les circonstances du suicide ou du crime, tout comme dans la télépathie entre vivants, le contact d’un objet dans ce qu’on appelle la psychométrie, peut le mettre en rapport direct avec le subconscient du propriétaire de celui-ci. Le chaînon qui rattache la vie à la mort n’est pas entièrement brisé; et l’on peut dire, à la rigueur, que tout se passe encore dans notre monde.
V
Mais y a-t-il des cas où tout lien, si ténu, si subtil qu’on le suppose, semble décidément rompu? Qui oserait l’affirmer? On commence seulement à soupçonner l’élasticité, la ductilité, la complexité de ces fils invisibles qui relient entre eux objets, pensées, vies, émotions, tout ce qui existe sur cette terre, et même ce qui n’est pas encore à ce qui n’est plus. Prenons un exemple de la première série des Proceedings: M. X-Z..., connu de la plupart des membres du Committee on Haunted Houses et dont le témoignage ne saurait être mis en doute, loue une vieille maison, dont il ignore complètement l’histoire. Tout ce qu’il sait, c’est que deux servantes de son ami, M. G..., qui occupe une autre partie de la maison très vaste, l’ont quitté à cause de bruits étranges qu’on entendait la nuit. Un soir, un 22 septembre, M. X-Z..., se disposant à gagner sa chambre à coucher, voit tout le couloir illuminé d’une lumière éblouissante et inexplicable et, dans cette lumière insolite, se dresser un vieillard en robe à fleurs; après quoi, vieillard et lumière s’évanouissent, le laissant dans une obscurité profonde. Le lendemain, se rappelant l’aventure des deux servantes, il fait une enquête dans le village. D’abord elle ne donne aucun résultat; mais enfin un vieil homme de loi lui apprend qu’il a entendu dire que le grand-père du propriétaire actuel avait étranglé sa femme et s’était coupé la gorge à l’endroit même où s’était montrée l’apparition. Il ne pouvait plus préciser exactement la date de ce double événement; mais M. X-Z..., après avoir consulté les registres de la paroisse, constate qu’il avait eu lieu un 22 septembre.
Le 22 septembre de l’année suivante, un ami de M. G... descend chez celui-ci pour y passer quelques jours. Le lendemain, pâle et défait, il annonce son départ à son hôte. Pressé de questions, il finit par avouer qu’il a peur, qu’il n’a pu fermer l’œil, que durant toute la nuit il a entendu des gémissements, des blasphèmes, des cris de désespoir, que sa porte s’est ouverte, etc.
Trois ans après, M. X-Z... va rendre visite, à Londres, au propriétaire de la maison, et remarque, au-dessus de la cheminée, un portrait qui reproduit exactement l’image de l’apparition du couloir. Il le désigne à son ami M. G..., qui l’accompagne, en lui disant: «Voilà l’homme que j’ai vu.»
Interrogé, le propriétaire déclare que c’est le portrait de son grand-père qui, ajoute-t-il, «n’avait pas fait honneur à la famille».
Évidemment, tout ceci ne prouve nullement l’existence des fantômes ou la survivance de l’homme. Il est fort possible que malgré la bonne foi incontestée de M. X-Z..., l’imagination ait sournoisement, mais énergiquement, collaboré à ces prodiges. Peut-être fut-elle mise en branle par l’histoire des deux servantes, insignifiante et négligée, mais probablement descendue dans les ténèbres fantasques et fécondes de la subconscience. L’image est ensuite transmise par suggestion à l’hôte effrayé d’une nuit sans sommeil; quant au portrait reconnu, c’est, selon la thèse qu’on défend, le point le plus faible ou le plus frappant de l’aventure.
Il n’en est pas moins certain qu’il y a quelque déloyauté à expliquer de cette façon tous les événements de ce genre. C’est étendre à l’extrême les vertus à tout faire de la très complaisante télépathie. Il est du reste des cas où l’interprétation télépathique est encore plus précaire; par exemple, celui qu’expose Miss R.-C. Morton, au t. VIII des Proceedings.
L’histoire est trop longue et trop compliquée pour qu’il soit possible de la reproduire ici. Inutile de faire remarquer que par le caractère de Miss Morton, entraînée aux méthodes scientifiques, par la valeur des témoignages qui la corroborent, l’authenticité des faits semble irrécusable. Il s’agit donc d’une maison bâtie en 1860, successivement habitée par un Anglo-Indien, par un vieillard, puis inoccupée durant quatre ans. Quand la famille du capitaine Morton s’y installe en 1882, il n’a jamais, du moins à sa connaissance, été question de revenants. Trois mois après, Miss Morton, se trouvant dans sa chambre et sur le point de se coucher, entend un bruit près de sa porte, croit que c’est sa mère, ouvre, d’abord ne voit rien, fait quelques pas dans le couloir et aperçoit alors, au coin de l’escalier, une femme de haute taille, vêtue de noir. Pour ne pas inquiéter les siens, elle n’en parle à personne qu’à une amie assez éloignée. Mais bientôt la même femme vêtue de noir est rencontrée tour à tour par les autres habitants de la demeure: par une sœur de passage, par le père, par trois autres sœurs, par un petit garçon, par les domestiques, par un voisin, le général A..., qui, la voyant tout en pleurs dans le verger, s’imagine que c’est une des filles Morton qui est malade et envoie prendre de ses nouvelles. Il n’est pas jusqu’aux deux chiens de la maison, qui, plus d’une fois, ne manifestent clairement qu’ils aperçoivent le fantôme.
Ce fantôme est d’ailleurs inoffensif, il ne dit rien, il ne demande rien. Il erre çà et là, sans but apparent, et quand on l’interpelle, il ne répond pas et s’évade. On s’y habitue, il ne gêne personne et n’inspire aucune terreur. Il est immatériel, on ne peut le toucher, mais il intercepte la lumière. Après enquête on parvient à l’identifier; ce doit être la seconde femme de l’Anglo-Indien. La famille Morton n’a jamais vu cette dame, mais d’après la description qu’on en fait à ceux qui la connurent, il paraît que la ressemblance est certaine. On ignore du reste pourquoi elle revient ainsi hanter une maison où elle n’est pas morte. A partir de 1887, les apparitions deviennent moins fréquentes et plus vagues, et cessent complètement en 1889.
VI
Tenons pour certains et incontestables les faits tels qu’ils sont exposés dans le rapport des Proceedings. Nous avons à peu près le cas idéal, sans suggestion antérieure ou ambiante. Si l’on nie le fantôme, si l’on ne veut pas, à toute force, que les morts se survivent, il faut admettre que l’hallucination naît spontanément dans l’imagination de Miss Morton, médium inconscient, et se transmet ensuite télépathiquement à tous ceux qui l’entourent. A mon avis, quelque arbitraire et draconienne qu’elle soit, c’est l’explication qu’il convient d’accepter, en attendant d’autres preuves. Mais il faut avouer qu’en étendant ainsi notre incrédulité, il devient bien difficile aux morts de faire connaître leur existence.
On compte un certain nombre de cas de ce genre, sérieusement contrôlés, qui ne représentent probablement qu’une part infime de ceux qu’on pourrait recueillir. Est-il possible qu’ils échappent entièrement à l’explication télépathique? Il serait nécessaire d’en faire une étude spéciale, minutieuse et serrée; car la question n’est pas dénuée d’intérêt. Si l’existence des revenants était bien établie, ce serait en ce monde, que nous croyons notre monde, l’entrée d’une puissance nouvelle qui expliquerait plus d’une chose que nous ne parvenons pas à comprendre. Si les morts interviennent sur un point, il n’y a pas de raison pour qu’ils n’interviennent pas sur tous les autres. Nous ne serions plus seuls, entre nous, dans notre sphère hermétiquement close, comme nous nous l’imaginions trop volontiers peut-être. Il faudrait changer plus d’une de nos lois physiques et morales, plus d’une de nos idées; et ce serait sans doute la révélation la plus importante, la plus extraordinaire que, depuis la disparition des religions positives et dans l’état présent de nos connaissances, nous puissions attendre. Mais nous n’en sommes pas là; la preuve est encore au berceau, et je ne sais si l’on pourra l’en faire sortir. Il n’en reste pas moins que parmi tout l’inconnu qu’en ce moment nous explorons, ici se trouve le point le plus suspect, la paroi où s’accuse, sur l’autre monde, une fissure assez étrange. Elle est étroite, indécise, et ne s’ouvre que sur des ténèbres; mais elle n’est pas insignifiante et il est bon de ne pas la perdre de vue.
VII
Remarquons que cette survivance des morts, telle que la conçoivent les néo-spirites, semble bien moins invraisemblable depuis qu’on étudie de plus près les manifestations de l’extraordinaire et incontestable puissance spirituelle qui se cache au fond de nous. Ne dépendant ni de notre pensée, ni de notre conscience, ni de notre volonté, il est fort possible qu’elle ne dépende pas davantage de notre vie. Tandis que nous respirons encore sur cette terre, elle surmonte déjà la plupart des grands obstacles qui limitent et paralysent notre existence. Elle agit au loin et pour ainsi dire sans organes. Elle passe à travers la matière, la désagrège et la reconstitue. Elle semble avoir le don d’ubiquité. Elle ignore le temps et l’espace. Elle échappe aux lois de la pesanteur et soulève des poids qui n’ont parfois aucun rapport avec la force réelle et mensurable du corps dont on croit qu’elle émane. Elle se dégage et s’éloigne de celui-ci; elle va et vient librement et revêt des substances et des formes qu’elle emprunte autour d’elle; il n’est donc plus aussi étrange de la voir survivre quelque temps à ce corps auquel elle ne semble pas, comme notre existence consciente, indissolublement liée. Est-il nécessaire d’ajouter que cette survivance d’une partie de nous-mêmes que nous ne connaissons guère et qui paraît d’ailleurs incomplète, incohérente et éphémère, ne préjuge nullement notre sort durant l’éternité des mondes? Mais c’est là une question que nous n’avons pas à étudier ici.
VIII
On dira peut-être: pourquoi, si tant de faits,--et il s’en accumule chaque jour davantage,--entrent de plus en plus difficilement dans l’hypothèse télépathique, médiumnique ou psychométrique, pourquoi ne pas franchement accepter l’explication spirite qui est la plus simple, répond à tout et ronge peu à peu toutes les autres? Il est vrai, c’est l’hypothèse la plus simple, elle l’est même trop, et, comme l’hypothèse divine, dispense de tout effort, de toute recherche. Nous n’avons à lui opposer que l’hypothèse médiumnique qui, sans doute, ne rend pas exactement compte de bien des choses, mais qui, du moins, se trouve sur le versant de la vie que nous occupons, et demeure parmi nous, sur notre terre, à portée de nos yeux, de nos mains, de nos pensées et de nos investigations. Autrefois, nous attribuions indistinctement à la colère du ciel la foudre, les épidémies et les tremblements de terre. Aujourd’hui que nous connaissons à peu près les causes des grandes maladies contagieuses, elles ont déserté les mains de la Providence; et bien que nous ignorions encore la nature de l’électricité et les lois qui régissent les secousses sismiques, nous ne songeons plus, en attendant que nous en apprenions davantage, à en chercher les sources dans la justice ou l’irritation d’un être imaginaire. Agissons de même en cette occurrence.
Il importe avant tout d’éviter les explications qui brûlent les étapes en abandonnant sur la route une foule de choses qui ne semblent inconnues ou inconnaissables que parce qu’on n’a pas encore fait l’effort nécessaire pour les connaître. Au résumé, s’il ne faut pas écarter l’hypothèse spirite, il ne faut pas non plus s’en contenter. Il est même préférable de ne pas s’y attarder tant qu’elle ne nous aura pas fourni d’arguments décisifs, car c’est à elle, qui nous sort brutalement de notre sphère, de nous les apporter. Pour l’instant, elle relègue simplement aux régions d’outre-tombe des phénomènes qui se passent apparemment en nous; elle ajoute un inconnu superflu et une difficulté inutile à l’inconnu médiumnique d’où elle part. S’il s’agissait de faits qui n’ont aucun point d’appui en ce monde, il faudrait bien porter les yeux d’un autre côté; mais nous voyons s’accomplir un grand nombre d’actes aussi inexplicables et de même nature que ceux qu’on attribue aux désincarnés, et auxquels nous savons qu’ils sont complètement étrangers. Quand il sera prouvé que les morts interviennent, nous nous inclinerons devant le fait aussi volontiers que nous nous inclinons devant les mystères médiumniques; c’est une question d’ordre, de police intérieure et de méthode scientifique beaucoup plus que de vraisemblance, de crainte ou de préférence. L’heure n’est pas encore venue d’abandonner le principe que j’ai formulé ailleurs, à propos de nos communications avec les défunts: à savoir qu’il est naturel que nous demeurions chez nous, dans notre monde, tant que nous y pourrons tenir, tant que nous n’en serons point violemment expulsés par une série de preuves irrésistibles et irrécusables, issues de l’abîme voisin. La survivance d’un esprit n’est pas plus invraisemblable que les prodigieuses facultés que nous sommes obligés d’attribuer aux médiums si nous les enlevons aux morts. Mais l’existence du médium, au rebours de celle de l’esprit, est incontestable; c’est donc à celui-ci ou à ceux qui s’en réclament, de prouver d’abord qu’il existe. Avant de nous tourner vers l’inconnu d’outre-tombe, vidons jusqu’au fond tout l’inconnu terrestre.
II
LA PSYCHOMÉTRIE
I
Ayant éloigné les dieux et les morts, que reste-t-il? Nous-mêmes et toute la vie qui nous entoure, et c’est peut-être suffisant. C’est en tout cas bien plus que nous ne pouvons embrasser.
Étudions à présent certaines manifestations absolument pareilles à celles que nous attribuons aux désincarnés et tout aussi surprenantes. Pour celles-ci, il n’y a pas le moindre doute quant à leur origine. Elles ne viennent pas de l’autre monde; elles naissent et meurent sur cette terre, et c’est uniquement et incontestablement de notre inconnu vivant qu’elles émanent. Elles sont, en outre, parmi toutes les manifestations psychiques, celles qu’il est le plus facile d’examiner et de contrôler, attendu qu’on peut les répéter presque indéfiniment et qu’un certain nombre de médiums excellents et connus sont toujours prêts à les reproduire devant qui voudra bien s’y intéresser. Ce n’est plus de l’observation précaire et fortuite, mais presque de l’expérimentation scientifique.
Il s’agit de divers phénomènes d’intuition, de lucidité, de clairvoyance ou de clairaudience, de vision à distance et même de vision de l’avenir. Ces phénomènes sont dus à l’intuition pure et spontanée du médium dans l’état d’hypnose ou de veille; ou bien sont provoqués ou facilités par l’un ou l’autre procédé empirique qui ne sert apparemment qu’à réveiller les facultés subconscientes du sujet, à déclancher en quelque sorte sa lucidité subliminale. Parmi ces procédés, les plus usités, comme chacun sait, sont les cartes, le marc de café, les épingles, les lignes de la main, les globes de cristal, l’astrologie, etc. Ils n’ont aucune importance par eux-mêmes, aucune vertu propre et ne valent que ce que vaut le médium qui les emploie. «En réalité, comme le dit excellemment M. Duchatel, il n’y a qu’une seule et unique Mancie. La faculté de voyance dans le Temps, comme la faculté de voyance dans l’_Espace_, est une, quelle que soit sa forme extérieure ou le procédé employé.»
Sans nous arrêter pour l’instant à ces manifestations qui, sous des apparences parfois puériles ou vulgaires, cachent souvent des réalités surprenantes et incontestables, nous ne nous occuperons ici que d’une série de phénomènes qui embrasse à peu près tous les autres et qu’on a groupée sous le nom général et d’ailleurs assez mal choisi et mal composé de Psychométrie, qui est, pour emprunter la bonne définition du Dr Maxwell, «la faculté qu’ont certaines personnes de se mettre en relation, soit spontanément, soit le plus souvent par l’intermédiaire d’un objet, avec des choses et des gens inconnus et souvent fort éloignés d’elles».
L’existence de cette faculté n’est plus sérieusement niée, et il est facile, à qui veut s’en donner la peine, de la constater par soi-même, car les sujets qui la possèdent, s’ils sont assez rares, ne sont pas inaccessibles. Elle a fait l’objet d’expériences déjà nombreuses (voir, entre autres, le rapport de M. Warcollier, dans le numéro de juillet 1911 des Annales des Sciences psychiques) et de quelques études, parmi lesquelles je citerai, en toute première ligne, celle de M. Duchatel: Enquête sur des cas de psychométrie, et le récent livre du Dr Osty: Lucidité et Intuition, qui est le travail le plus consciencieux, le plus complet et le plus pénétrant que jusqu’ici nous possédions sur la matière. Néanmoins l’on peut dire que ces parages tout récemment annexés à la métapsychique sont à peine explorés; et que de fécondes surprises y attendent sans doute les chercheurs de bonne volonté.
II
Voyons d’abord, à l’aide d’un exemple vivant et caractéristique, de quelle façon s’exerce cette faculté, une des plus étranges de notre subconscience et dans laquelle il faudra sans doute chercher la clef de la plupart des manifestations qui semblent provenir d’un autre monde.
On donne à Mme M..., l’un des meilleurs médiums dont parle le Dr Osty, un objet quelconque ayant appartenu ou ayant été touché et manié par la personne au sujet de laquelle on désire l’interroger. Mme M..., quand elle opère, est en état d’hypnose; mais il est d’autres psychomètres notoires, Mme F..., M. Ph., M. de F..., etc., qui gardent, du moins en apparence, toute leur conscience normale, de sorte que l’hypnose ou l’état somnambulique ne semble, en général, nullement indispensable à l’éveil de cette lucidité extraordinaire.
Quand on a mis l’objet entre les mains de Mme M...,--en pratique, c’est le plus souvent une lettre,--on lui dit: «Mettez-vous en communication avec la personne qui a écrit cette lettre ou à qui appartient cet objet.»
Aussitôt Mme M... voit non seulement la personne en question, son aspect physique, son caractère, ses habitudes, ses préoccupations, son état de santé; mais encore, dans une série de visions rapides et changeantes, qui se succèdent comme les images du cinématographe, aperçoit et décrit, avec précision, les lieux qui avoisinent cette personne, le paysage qui l’entoure, l’appartement qu’elle occupe, les gens avec lesquels elle vit et qui lui veulent du bien ou du mal, la psychologie et les intentions les plus secrètes et les plus inattendues de tous les comparses de son existence. Si, par vos questions, vous la dirigez vers le passé, elle remonte tout le cours de l’histoire du sujet. Si vous l’orientez vers l’avenir, elle semble fréquemment le découvrir avec la même assurance que le passé. Mais réservons pour l’instant ce dernier point que nous retrouverons plus loin, dans l’étude que nous consacrerons à la connaissance du futur.
III
En présence de ces phénomènes, la première pensée qui vient tout naturellement à l’esprit, c’est qu’il s’agit une fois de plus de cette étonnante et involontaire communication de subconscient à subconscient, qu’on a affublé du nom de télépathie. Et il est incontestable que la télépathie a une grande part à ces intuitions. Mais, pour en expliquer le mécanisme, rien ne vaut un exemple personnel et vécu. En voici un qui n’a rien de remarquable, mais qui montre bien la marche normale de l’opération.
En septembre 1913, tandis que j’étais à Elberfeld, près des chevaux de Krall, ma femme alla consulter Mme M..., et lui remettant un écrit quelconque de ma main, antérieur à mon voyage et qui n’y faisait nullement allusion, lui demanda où je me trouvais et ce que je faisais. Sans une seconde d’hésitation, Mme M... déclara que j’étais fort loin, à l’étranger, dans un pays où l’on parlait une langue qu’elle ne comprenait point. Elle vit d’abord une cour pavée, ombragée d’un grand arbre, un bâtiment à gauche et au fond un jardin; description sommaire mais suffisamment topique des écuries de Krall, que ma femme ne connaissait pas et que j’ignorais moi-même lorsque j’écrivais le billet. Elle m’aperçut ensuite au milieu de chevaux, les examinant, les étudiant, l’air préoccupé, anxieux et fatigué, ce qui était vrai, car ces séances où le merveilleux m’accablait et où mon attention était tendue à l’extrême, m’épuisaient et me troublaient singulièrement. Ma femme lui demanda si j’avais l’intention d’acheter les chevaux. Elle répondit: «Non, pas du tout, il n’y songe point...» Et cherchant ses mots, comme pour exprimer une pensée inaccoutumée et difficilement saisissable, elle ajouta: «Je ne sais pas pourquoi il s’intéresse ainsi; ce n’est pas dans ses habitudes. Il n’est pas amateur de chevaux... Il a une idée élevée que je ne vois pas bien...»
Elle commit, dans cette épreuve, deux erreurs assez curieuses: la première, c’est qu’au moment où elle me voyait dans la cour des écuries de Krall, je ne m’y trouvais plus. Elle avait eu sa vision précisément dans l’intervalle de quelques heures qui avait séparé deux séances. L’expérience montre du reste que cette erreur est habituelle chez les psychomètres. Ils ne voient pas à proprement parler le geste au moment même où il s’accomplit, mais plutôt le geste coutumier et familier, l’acte principal qui préoccupe vivement soit la personne au sujet de qui on les consulte, soit la personne qui consulte. Ils errent fréquemment dans le temps. Il n’y a donc pas nécessairement simultanéité entre l’acte et la vision et il convient de ne jamais prendre au pied de la lettre leurs affirmations à cet égard.
L’autre erreur portait sur nos vêtements; alors que Krall et moi étions en costume de ville, elle nous avait aperçus enveloppés de longues souquenilles comme en ont les palefreniers quand ils pansent leurs chevaux.
Faisons maintenant la part des suggestions inconscientes de ma femme: elle savait que j’étais à Elberfeld, que je devais m’y trouver parmi des chevaux et connaissait ou pouvait facilement conjecturer mon état d’esprit. La transmission de pensée est remarquable; mais le phénomène est courant et classé; il est donc inutile de s’y arrêter.
L’énigme véritable ne commencerait qu’avec la description des lieux que ma femme n’avait jamais vus, que je n’avais pas vus davantage au moment où j’écrivais le billet qui établissait la communication psychométrique. Faut-il croire que l’aspect de ce que j’allais voir un jour se trouvait déjà inscrit dans ce papier prophétique, ou plus simplement et plus probablement que ce papier qui me représentait suffisait à transmettre soit au subconscient de ma femme, soit à Mme M..., que je ne connaissais du reste pas encore, l’image exacte de ce que mes yeux contemplaient à cinq ou six cents kilomètres de là? Mais cette description d’ailleurs très exacte, cour pavée, grand arbre, bâtiment à gauche, jardin au fond, n’est-elle pas trop sommaire pour exclure toute idée de coïncidence fortuite? Peut-être, en insistant davantage, eût-on obtenu plus de précision; mais ce n’est pas certain, car d’habitude, les images se succèdent si rapidement dans la vision du sujet qu’il n’a pas le temps d’en apercevoir les détails. Somme toute, des épreuves de ce genre ne nous permettent pas de sortir de l’explication télépathique. Mais en voici une autre où la suggestion subconsciente ne peut avoir la moindre part.
Quelques jours après l’expérience que je viens de rapporter, je reçus d’Angleterre une demande d’autographe. Au rebours de la plupart de celles qui assaillent tout écrivain de quelque notoriété, elle était naïve et charmante mais ne m’apprenait rien sur son auteur. Sans même remarquer de quelle ville elle m’était adressée, après l’avoir montrée à ma femme, je la remis dans son enveloppe et la portai à Mme M... Celle-ci commença par nous décrire, ma femme et moi, qui, tous deux, avions touché le papier et l’avions par conséquent imprégné de nos fluides. Je la priai de passer outre et de remonter à l’auteur du billet. Elle vit alors une jeune fille de quinze ou seize ans, presque une enfant, dont la santé avait été quelque peu chancelante, mais qui maintenant se portait à merveille. Elle se trouvait dans un pays légèrement accidenté, au milieu d’un beau jardin, devant une grande et luxueuse maison de campagne. Elle jouait avec un gros chien à poils bouclés et à longues oreilles. On apercevait la mer entre les branches. Renseignements pris, tous les détails étaient étonnamment exacts; mais comme à l’ordinaire, il y avait erreur sur le temps; c’est-à-dire que la jeune fille et son chien ne se trouvaient pas dans le jardin au moment où la voyante les y découvrait. Ici encore l’acte habituel avait masqué le geste accidentel; car, nous l’avons déjà dit, la vision correspond très rarement à la réalité de l’instant.
IV
Cet exemple n’a rien d’exceptionnel, je l’ai pris entre beaucoup d’autres parce qu’il est net et simple. Du reste, l’expérience est déjà pour ainsi dire classique, ou du moins devrait l’être, si tout ce qui touche aux manifestations de notre subconscient ne se heurtait à des méfiances insolites. En tout cas, on peut la répéter à satiété, elle est à la portée de tout le monde, et il est rare qu’avec les bons psychomètres qui sont suffisamment connus et qu’il est loisible à chacun de consulter, elle ne réussisse pas pleinement.
Ajoutons qu’on peut l’étendre beaucoup plus loin. Si j’avais, par exemple, comme je le fis en des expériences similaires, interrogé le médium sur l’entourage de la jeune fille, sur le caractère du père de celle-ci, la santé de sa mère, les goûts, les habitudes, les sentiments de ses frères et de ses sœurs, il m’aurait répondu avec la même assurance, la même précision, comme ferait quelqu’un qui, non seulement vivrait dans l’intimité de la jeune fille en question, mais serait doué de facultés intuitives bien plus pénétrantes que celles d’un observateur normal. En un mot, il aurait ressenti et traduit tout ce qu’aurait ressenti la subconscience de cette jeune fille au sujet des personnes dont on lui aurait parlé. Mais il faut reconnaître que ne s’agissant plus ici de faits matériels aisément vérifiables, le contrôle devient infiniment plus difficile.